samedi 29 septembre 2007

La Cure de désinto








J’aurai donc l’impudeur de raconter ça. Cette histoire était implicite dans le prologue de « Vint le roman noir des drogues en Ukraine ». Elle n’a pas valeur d’exemple, c’est un instantané dans la traversée (houleuse) des apparences.



« Il est bon d’avoir aperçu l’inexistence d’un ordre, d’avoir tenté d’y échapper ».
Jacques Rigaut, dandy dadaïste.

Paris, novembre 2004 :


De ma cure de désinto personnelle je me souviens que c’était en été, il y a vingt-cinq ans, à la saison où les dealers sont à la plage et Paris au régime sec. Dans un appartement prêté par des amis en vacances, j’avais plus ou moins volontairement perdu mon dernier paquet d’héro — peut-être embarqué par mes amis sur le départ, après tout — et commencé le traitement de calmants et de vitamines prescrit par un toubib marron qui ne croyait pas du tout que j’allais réussir à décrocher. Plusieurs espèces de nouvelles cellules s’étaient aussitôt mutipliées dans ma circulation sanguine, corrosives comme des particules d’acide. Ça se produisait au bout d’environ deux ans d’usage, et j’étais assez jeune pour qu’une vigueur relative revienne rapidement. Néanmoins, l’héroïne de l’époque — souvent venue de Thaïlande par les circuits dits « de fourmi » qui devinrent un temps la règle après le démantèlement de la French Connection — était d’une pureté difficile à imaginer aujourd’hui, et le sevrage en conséquence. À la vérité, un soir, pour une raison quelconque, j’avais été pris de panique à l’idée de continuer — peut-être aussi tenté de laisser tomber avant l’été et la migration saisonnière des dealers sur la Côte d’Azur .

SUEURS FROIDES
Une désinto de privilégié, seul dans un appartement pourvu d’une télé, d’un épicier arabe juste en bas, et d’un peu d’argent sans doute, ou de provisions laissées par mes amis compatissants, je ne m’en souviens plus. Tous les matins — notion relative en raison de l’irrégularité du sommeil — je me jurais en allumant la télé de ne plus jamais me contraindre à vivre ça, cette déchéance— évacuer du liquide par tous les pores d’une carcasse raidie par les crampes. Au bout d’un certain temps, immergé en nausée des grands fonds devant des séries américaines débiles, je recommençais à manger et garder mes repas, ça allait mieux. Ce qui m’avait le plus gêné — en plus de la faiblesse, et de la courante — dans cette stupeur maladive provoquée par la coïncidence de l’abrutissement des calmants avec les souffrances du manque, c’était qu’elle m’avait plongé dans une sorte de méditation morose entrecoupée de hauts-le-cœurs fulgurants, par exemple quand il m’était venu l’idée archi usée que la poudre était un biberon. L’image de la tétine se superposant au souvenir douceâtre de l’opiacé coupé au lactose — le spasme m’avait propulsé dans la salle de bains. Quelques jours plus tard —six ou sept quand même — dans ce Paris de fin juillet, la solitude avait commencé à me peser à un tel point que je m’étais mis à marcher dans les rues pleines de touristes pour des promenades bientôt interminables dont le prétexte était d’aller voir telle ou telle personne que je savais parfaitement en vacances quelque part, en montagne, à la mer, dans les îles, chez sa sœur, chez son mec, chez sa mère. Ne trouvant à domicile aucune des personnes auxquelles je rendais visite, j’étais bien sûr aussi soulagé que déçu, au moins ils ne me verraient pas dans cet état. Il me semble que l’idée abstraite de leur présence, confirmée par l’existence de leurs boîtes aux lettres, suffisait pour me sentir mieux. L’avantage était de fournir un but à mes errances thérapeutiques. Car en effet, comme disent les sectes militaristes de la désinto, l’épuisement a des vertus. Surtout pour retrouver le sommeil.

SUR LE PEU DE RÉALITÉ
Les quelques incidents qui s’étaient déroulés pendant mes interminables trajets nocturnes dans Paris s’étaient tous dénoués sans dommages pour moi, très probablement parce que je doutais être assez réel pour que les types patibulaires qui m’entouraient au coin d’une rue me cassent vraiment la gueule, que les flics en maraude à la suivante perdent leur temps à taper au fichier un organisme imaginaire. Sur un tapis d’hébétude, je me volatilisais.
En arrivant à la maison, je m’effondrais sur le lit. Sans arriver à dormir. Les jeunes cellules corrosives entraient en dissidence juste au moment où je comptais sombrer jusqu’au lendemain. Il fallait avaler des calmants, allumer la télé à tout hasard — quelquefois, en été, ils programmaient très tard des séries américaines un peu trop violentes. On finissait par perdre conscience, mais le sommeil avait pris son temps.

UN LÉZARD EN AUTOMNE
Un matin —notion que mes marches de nuit avaient allongé jusqu’à deux heures de l’après-midi — je me suis réveillé dans un lit presque sec avec l’idée de l’alcool. Vers huit heures du soir le même jour, était revenue la force d’aller dans un bar, de boire, mais aussi de parler à des humains et non plus seulement aux sirènes de la dope. J’avais changé de peau.

2 commentaires:

Mononoké a dit…

C'est peut-être une question débile, mais après ça, tu (tout ton être) n'as pas eu l' envie ou plutôt le reflexe de compenser par autre chose. Pas obligé de répondre si ma question te semble idiote.

rien de rien a dit…

Je suis passé par ici et espère ne plus repasser par là, travailler à s'améliorer et a trouver une ivresse nécessaire ailleurs, par l'écriture par exemple ou l'astronomie dans mon cas m'a aidé. Ce texte est un beau et sobre témoignage sur le pouvoir de transformation en chacun de nous malgré un mauvais départ fait de joie illusoire… Respect