
Gavrilov alluma une cigarette, se laissa aller le dos sur le siège du chauffeur et dit pensivement :
—Lorsque les tourments ne me lâchent pas, lorsque je perds les pédales, je prends la voiture et je fonce. Ces courses folles me calment et me remettent de l’ordre dans les idées. Je me souviens de chacune. Et je me souviens de chaque détail, ce qu’il y avait le long de la route, toutes les conversations, toutes les phrases, l’intonation des voix, jusqu’à la lueur d’un mégot incandescent. J’ai mauvaise mémoire et j’oublie tout … je ne souviens même pas de ce qui s’est passé aux jours les plus rudes des combats de la guerre civile… D’autres m’ont raconté, plus tard. Mais je me souviens parfaitement de ces virées effrénées en voiture. Je viens de rouler à tombeau ouvert, quatre-vingt-dix neuf chances sur cent d’accident, mais chacune de mes manœuvres est exacte, et l’accident est impossible. Je suis ivre d’une ivresse de précision incompréhensible. Toutefois, si l’accident survenait, lui aussi serait pour moi une délivrance…
Boris Pilniak, Le conte de la lune non éteinte
—Lorsque les tourments ne me lâchent pas, lorsque je perds les pédales, je prends la voiture et je fonce. Ces courses folles me calment et me remettent de l’ordre dans les idées. Je me souviens de chacune. Et je me souviens de chaque détail, ce qu’il y avait le long de la route, toutes les conversations, toutes les phrases, l’intonation des voix, jusqu’à la lueur d’un mégot incandescent. J’ai mauvaise mémoire et j’oublie tout … je ne souviens même pas de ce qui s’est passé aux jours les plus rudes des combats de la guerre civile… D’autres m’ont raconté, plus tard. Mais je me souviens parfaitement de ces virées effrénées en voiture. Je viens de rouler à tombeau ouvert, quatre-vingt-dix neuf chances sur cent d’accident, mais chacune de mes manœuvres est exacte, et l’accident est impossible. Je suis ivre d’une ivresse de précision incompréhensible. Toutefois, si l’accident survenait, lui aussi serait pour moi une délivrance…
Boris Pilniak, Le conte de la lune non éteinte
(extrait traduit du russe par TM)
7 commentaires:
"Ces courses folles me calment et me remettent de l’ordre dans les idées"
Non vraiment, Monsieur Marignac, vous exagérez là! On dirait un traitement à-la-nimier ! La vérité vraie c'est que vous essayer de nous cacher, à nous!, que le Gavrilov de Boris est un hussard, tout simplement ! Un mec qui se la joue passeur de barrages, cibiche au bec, anamnésique par vanité, et à lu Nimier ! Rien de honteux mais dites-le que Boris est allé pomper la dernière phrase du dernier bouquin de Nimier ! A savoir "A cheval Planchet, à cheval, ll n'y a que les routes pour calmer la vie !"(c'est la seule phrase au monde que je connais par cœur, alors vous pensez, j'arrête pas de la ressortir !) !
Tant que j'y suis à vous laisser des phrases, vous en dire une moins idiote. L'ambiance est très mâle en poings : grenades d'hiver et vain nouveau ! Ca canarde, ça ventile, ça cite. Ca fuse quoi. Et c'est agrable vu par la fenêtre.
A j'oubliai "tombeau ouvert". Je ne sais pas si c'est du littéral, mais en tout cas, çà fait parti des expressions que je trouve génial! Comme chausse-trappe, vide-bouteille, étouffe-chrétien, chasse-cousin, etc. L'image, l'accouplement, la longeur. Bref, j'aime la famille des composés. Et quand je lis, je le vois, moi, le tombeau, ouvert... et à toute berzingue !!!
C'est bien de vous lire.
En français j'entends...
Accolades sans alcool
Lespagnol
Sans alcool ? Sans alcool, mon œil !
Sinon, fiston Boris Pilniak a été fusillé en 37 par le NKVD, il n'a donc pu lire votre chauffard préféré. Il n'était nullement hussard, mais il avait vu la guerre civile, et ce récit raconte la mort du général Frounzé, héros bolchevique, pas hussard, mais teigneux, qui avait flingué du garde blanc.
La situation est telle : le général (Gavrilov) doit passer sur le billard pour une hernie. Ses chefs ont ordonné malgré son opposition à lui. Lui, il est certain qu'il va y rester. Avant l'opération il convoque son meilleur pote, et voilà la scène. Après il passe sur le billard, et claque d'une allergie au chloroforme, dans une opération bénigne.
Vous allez me permettre un sacrilège: je ne déteste pas les hussards, mais je trouve ça plouc. Demandez à Parisis et Leroy. j'ai toujours trouvé ça plouc.
Donnez-moi Soupault, donnez-moi Bataille, Donnez-moi Trocchi, donnez-moi de Roux, donnez-moi Pilniak, donnez-moi Le Brun, donnez-moi Hugo Ball et Limonov en jeune poête !
Je crois qu'à tombeau ouvert, c'est ma traduction. Je suis hostile au littéral quand il est trop rigide, tant pis j'arrange le tissu pour qu'il tombe juste, l'auteur n'en est que mieux servi. Ce qu'on appelle la traduction libérale.
: ))))
Vous démarrer au quart de tour, comme la deuch de tonton Alix ! Preuve du bon état de santé d'un foie mis à l'épreuve. Bien sûr que c'est du bidon ma nimieserie ! Je ne traiterai pas mon adolescence et ses amours de "plouceuserie" mais il y a du vrai.
Vous êtes un monde à vous tout seul. J'aime vous lire mais ne me pique pas de connaitre les auteurs que vous citez, fréquentez, traduisez. J'y goute juste par vous, à travers. Vous êtes un homme plein de liens hypertextes. Hypertextué que vous êtes !
Monsieur Thierry, je ne vous donnerai rien si ce n'est mon estime. Ce que vous demandez à cor et à cri vous l'avez à portée.
Je vous salue Thierry !
Salves & Salutations
Lespagnol, je ne vous traiterai jamais de plouc, vous êtes du Sud-ouest, je me méfie de la force basque. Je prends la prudence pour une qualité. Surtout avec les Basques, les Corses, les Siciliens, et les Tchétchènes.
Le deuche de Mamie, démarre moins nerveusement que votre Aston-Martin, mais sur les routes cahoteuses, c'est pas plus mal. J'ai pris votre comm, pour une marque d'amitié. Le second également. je suis très touché que vous ayez pu apprécier la beauté de ce fragment, la beauté d'une "ivresse de précision incompréhensible". Ce récit de Pilniak ( je ne sais pas s'il est traduit en français) est en tous points remarquable, écrit d'une façon moderniste, cinématographique à la Dziga Vertov, plan général, travelling, gros plan. "Fasciste", mon premier roman m'avait rapproché des néo-hussards, mais j'étais plus Dada, plus moderniste. et Parisien, donc, les hussards, c'est chez moi, mais il faut aller de l'avant, prendre le nihilisme là, et l'orgueil autre part, sans souci des références.
Et vous avez raison, j'aimerais bien un peu d'estime, en fin de parcours. Quand est-ceque vous nous donnez un récit à vous, que je serais prêt à publier ici, puisque ce blog est ouvert aux amis.
Amitiés
Monsieur Marignac, vous pouvez prendre mes com. comme de l'estime; et s'il vous plait une marque d'amitié.
"En fin de parcours" ? Mais vous n'allez pas faire retraite de plume quand même !; ) En tout les cas je vous espère d'être mieux reconnu par vos textes. Donnez du nerf à nos littératures !
Albertine m'a dit beaucoup de bien de votre premier livre. Il faut que je le lise, à mon tour.
Si je goute avec plaisir textes et mots, ils sont souvent au dessus de moi. La confluence de références qui émaillent vos textes, les acquis des chemins littéraires, les ressources accumulés, les pensées repensées... Merci de votre invitation à la production, mais je suis un lecteur (et petit encore!) et pas un mec qui écrit.
Si déjà j'arrive à bien lire, ce sera énorme !
Monsieur Thierry, je vous dis bonne nuit.
Ave & Vent debout !
nb : et n'ayez crainte,je ne suis ni Basque ni Tchétchène. Pas plus que Corse ou Sicilien, je suis Gascon. Donc macchiato ! Mélange de sang vénitien/autrichien par mon père et de crème fraiche/ rillettes par ma bonne mère du maine. Mon plastic c'est le saucebac, et ma nitro "le cop de vi". Et je suis plus téméraire que prudent...
Vous avez raison tout ça finit peut-être par avoir goût de réchauffé, je ne me rends plus compte. Pour ça que je suis si heureux d'avoir des lecteurs dans une tranche d'âge qui permette de croire à leur enthousiasme et à leur fraîcheur. Ça change. Excusez je pensais que vous écriviez. mais c'est vrai Albertine m'a dit autre chose, je suis distrait.
'En fin de parcours' c pasque j'ai écrit huit bouquins et ne suis plus un godelureau. D'après les uns, ma médiocrité et mes tendances politiques sulfureuses (quoi qu'ils soient bien incapables de dire en quoi, vu que j'ai toujours craché sur la politique) me condamnent à n'être qu'un vil suppôt de la bête immonde qui… etc. Ces salopards monopolistes sont ou 68ards ou néo-con, ce qui revient au même, comme nous l'a appris le pignouf des Affaires Étrangères.
Donc de l'estime, ça serait bien, ça changerait.
Ah oui, et puis dites Albertine d'être un peu moins sensible, plus assurée.
À bientôt
Enregistrer un commentaire