Koganecho, les cendres du quartier rouge de Yokohama
Sur un tabouret de bar juchée, elle sourit.
Tignasse noire et bouclée,
Epaule nue,
Néglicence étudiée,
Elle tient un fume-cigarette, d’une main élégante et distraite ;
Fluette et joncée, à son cou une morsure.
Son japonais des rues. Ses gerçures. Ses blessures.
Parvus pes, barathrum grande : petit pied, grand trou.
Dose livrée dans une boite d’allumettes.
La proposition qu’elle refusa.
Le jour où il la retrouva sans raison apparente pétillante de grâce, à son désarroi, à lui, jaloux puis honteux.
Incognito en salle obscure :
Assise à cru sur lui,
elle susurre en marquise
accro.
Les deux jours qu’elle passa chez lui, malade.
Son déjeuner, un carré de chocolat noir en hiver. Le bruit de ses talons au petit matin.
Ses rengaines de putain.
Bien souvent sans un rotin.
L’adresse griffonée sur un coin de feuille : Calle 22, Bogota.
Tempéramenteuse et abattue. Il la vit pour la dernière fois le 3 novembre 1971, ne dit pas où.
TÉMOIN TÉNÉBREUX
D. m’avait bien mis en garde. Foujiéda est un témoin de choix, mais un témoin ténébreux. Il s’agit de se faire oublier, et de ne surtout pas le brusquer. Alors peut-être, il consentira à livrer certains souvenirs, certaines anecdotes, à parler de ce Koganecho disparu. Ah, autre chose : le coup de l’étrier, ce ne sera pas avec lui qui a du chameau la sobriété, et rien du singe en hiver. Pour un numéro d’éthylo-tauromachie entre les berlines luxueuses de Minatomiraï, on repassera. Indéridable mais amateur d’apartés grenadiers, lorsque c’est lui qui les commet. Raide de maintien et prenant parfois un drôle d’air baise-cul. Et pourtant m’avait surpris dans la rue la souplesse de sa grande carcasse dont les os semblent menacer percer le vieux cuir ; front étroit, yeux à fleur de tête, petite moustache noire qui s’animent au bout d’un long cou flexible. Foujiéda enchaîne méthodiquement ses mild seven. L’entretien se déroule dans une minuscule nomiya, et dans les bribes d’espagnol qu’il nous reste, à lui et à moi. Jazz de galerie marchande en sourdine, patronne muette essuyant ses verres.
Foujiéda a rapidement sorti la photo de sa sacoche, rendu audacieux par la barrière linguistique. La photo de Jézabel assise sur le tabouret de bar ; sa belle colombienne, grandie au Pérou, qui travailla en maison à Koganecho de 1968 à 1971, date du cliché. Elles étaient alors quelques 500, thailandaises, chinoises, taiwanaises, sud-américaines à officier derrière les devantures rouges des chonomas, ces restaurants factices qui étaient la façade légale des claques en question. 10 000 yens la passe de 30 minutes, en coulisse, souvent dans des chambres de ichi-jo (dimension d’un tatami).
SORTI DES RUINES
Le film de Kurosawa, Tengoku to jigoku, rappelle ce que fut Koganecho : à la fois un quartier réservé plutôt cosmopolite, sorti des ruines pour le soulagement des soldats américains, et un haut lieu du trafic d’héroïne. Il n’en reste pour ainsi dire plus rien, du labyrinthe de ses ruelles malfamées. Trop de camés, de filles mal maquerellées finies au canif, trop de descentes de condés. « Yokohama no Casbah », ainsi Koganecho la rouge était-elle appelée. Table rase d’elle, quasi aussi rase qu’en 45 sous le tapis de bombes. Foujiéda écrase sa énième clope, toujours aussi impassible. A Machida pour se faire une idée des nuits rouges d’ici, alors.
Peu à peu, les anciens bordels maquillés dont il subsiste quelques exemplaires croulants, sont transformés en atelier d’artiste. Le quartier se résidentialise bourgeoisement ; les arcades de la voie ferrée, la Keikyu, abritent désormais des commerces de luxe et d’art. Oui, il en reste, un petit groupe de maisons à un étage, au bord du canal, avec leur auvent rouge où s’affichent des prénoms de filles, généralement celui la mama-san. On les voit encore, regardez bien, ces prénoms qui s’estompent lentement. Megumi, Eri, Princesse Hime. Qu’êtes vous-devenues ?
YOKO SANS ÂME
Et Elle? Foujiéda insiste bien : ces « chongos » comme disait Jezabel dans son argot de Lima, rien à voir avec un gentil boudoir à geishas ; douillets lupanars à loupiottes tamisées, ornés cupidons poudrés, croyez ? Loin de ça. Décor nu. Une couverture jetée sur le tatami ; voilà pour la couleur locale. Pour le reste ? Chrono. Du chiffre, d’abord ; l’impérieuse obligation pour les filles sous contrôle et influence. « Chonoma », pour « chotto no aida » : un instant.De la maison d’abattage ni plus ni moins, donc, un « Charbo » transplanté plein coeur d’un Yoko sans âme.
Foujiéda ne l’a bien sûr jamais revue. Il n’use pas que de mots tendres à son égard. Des mots éructés tout bas. Dans l’argot d’ici, Fujisanien, ou bien dans son jargon à lui, Foujédien. Il range la photo,la ressort. Me fait apprécier la rondité des cuisses sous les guipures des collants résilles, le charnu sous le caraco deviné. Puis nouveau déluge d’invectives, puis silence. Foujiéda se mure. Colère comprimée. « Notre-dame-des-septs-douleurs-en-lames-de-rasoir » est semble-t-il passée par là. Souvenir cuisant. Il aimerait bien savoir, tout de même, Foujiéda, je suis sûr.
Jézabel...
« Ils allèrent pour l’enterrer; mais ils ne trouvèrent d’elle que le crâne, les pieds et les paumes des mains ». 2 Rois 9:30-37
© Clément Bulle, Yokohama, 2009




