LE MONDE D’AVANT.
À Jérôme Leroy.
« Parce qu’elle est passagère la jeunesse, telle que Gombrowicz la conçoit, représente la seule chance objective d’éternité ».
Dominique de Roux.
PARIS, 1979.
Le comité des blancs-becs tenait séance pleinière trois ou quatre fois par semaine, parfois plus souvent encore, en période de crise ou d’immersion. On avait les mêmes vices, ça rassemble.
—Ce n’est pas toujours un facteur de dissolution, annonçait Al quand il était serré de trop près sur sa conso, en temps ordinaire alarmante, en période de pointe carrément kamikaze.
Il parlait du vice, vous me suivez. Il affectait ce genre de paradoxe jour et nuit, mais surtout il détournait la conversation vers la philosophie. Du coup, son père, qui a fini par le repérer, ne lui a coupé les vivres que très tard. Il avait déjà l’intime conviction, mais l’autre le prenait de vitesse au baratin compact et papa ne demandait qu’à se faire enfumer. On en profitait tous, vu qu’il avait un appart rue Blondel qui donnait sur cour, pas la moindre lumière dans le labyrinthe des boxons environnants, de toute façon les fenêtres étaient voilées en permanence, parce que les putes et leur commerce attiraient de temps à autre l’attention de la police. Nous, on s’efforçait d‘être discret. Pas facile avec la bande de manches qui nous entourait, alors on tirait au moins les rideaux sur nos nuits à deux grammes, les nuits à tringler nos égéries avec ce membre durci et impavide, l’érection tantrique de la China n°4, superbe et nonchalant, heureux et incapable de jouir — mais l’opium agit autrement sur les femmes soudain lascives et l’accouplement accomplissait sa mesure de fièvre sous la chape de dope vitrifiant les chairs. Plus tard, quand j’ai appris qu’on appelait le gourdin interminable de la bonne poudre « dopestick » chez les camés de New York, j’en prenais déjà plus depuis longtemps, mais j’ai percuté tout de suite. Bref, l’appart rue Blondel idéal sous-marin d’hiver en plongée des grands fonds à plus voir le jour devenait une fournaise écœurante en été, dans la touffeur de la poudre et les nerfs en éclats de grenade du manque, dans les effluves massives du bordel à ciel ouvert. Une odeur monotone, suffocante, uniforme comme la fréquence de la poudre qui bourdonnait dans nos veines de sales mômes.
DES ARTISTES DANS LEUR GENRE
Mais on en était pas là, ce jour de novembre, où les putes bouffaient des frites dans l’escalier pour se réchauffer, et on était tous couleur de mare, vert stagnant zébré jaune chimique, elles nous ont demandé si on était malade. Le comité des blanc-becs au grand complet :
Al, le peintre scandaleux, ne peignait pas, par crainte de devenir une vedette, en plus qu’il était occupé par ailleurs, vu qu’un demi-gramme quotidien en saison basse, ça se trouve pas sous le pied du cheval que ça prétend être. Un des plus gros consommateurs de la bande, au-delà même du noyau dur des blanc-becs.
Rod, l’Antonioni de notre déchéance, ne pouvait pas tourner jusqu’à ce qu’il ait revendu toutes les santiagues qu’il avait rapporté du Mexique pour financer son tournage, sauf qu’il commençait à les échanger contre de la poudre et que le clap de son chef-d’œuvre reculait à vue d’œil.
Moi, j’écrivais des piges de merde pour des journaux de merde à des tarifs de merde qui ne payaient ni la défonce, ni le loyer. Aujourd’hui encore, on se perds en conjectures — pourquoi se suspendre à ce fil ténu qui me raccrochait à la vie, si extérieure soit-elle à notre marasme, instinct de conservation ou lucidité rétrospective, le plus clair dans l’existence, c’est qu’on n’a jamais le fin mot.
Tous des artistes, dans leur genre.
VEILLEUR DE NUIT
On n’était pas trop bavard sur nos occupations, vu qu’on se faisait chambrer par le reste de la bande qui nous appelait « les intellectuels », et que le reste du monde souffrait généralement d’un préjugé anachronique contre l’usage des stupéfiants.
Rod était un peu moins vert que nous, à cause de son teint oriental d’Arménien. La couleur obtenue s’apparentait à quelque chose d’inédit jusqu’alors, l’ocre hépatique. Sur les traits d’Al, pâleur crayeuse askhenaze, la lividité se déposait comme un suaire. Il puait la mort ce mec-là, déjà à cet âge-là, mais comme il était jeune, il s’en tirait bien, m’as-tu-vu en cadavre exquis.
On avait touché de la morphine la veille au soir, un coup de massue mal raffiné, des frissons en avalanche comme une crise d’urticaire et le reste de la nuit à piquer du nez. Pas question de tringler dans cet état-là, on n’avait pas convoqué les groupies.
Aujourd’hui, les blanc-becs avaient « des choses à faire ».
Le premier truc, ça a été de se remettre d’équerre avec un sniff de morphe, qu’on s’est bien gardé de shooter sur ce coup-là, sachant qu’on s’y résoudrait peut-être si on trouvait pas de China n°4, sur le coup des quatre heures du mat. C’est à dire, d’ici une douzaine d’heures. On venait de se réveiller dans l’appart rue Blondel, la nuit était là, même pas de café dans la thurne, on est sorti. On a râlé avec Rod, parce qu’avant d’aller bouffer, il a fallu qu’Al nous traîne à son rituel préféré : se faire raser par un coiffeur pied-noir de la porte St-Denis. C’était pas désagréable, mais Rod et moi, on avait faim malgré le sniff, ce qui signifie qu’on était déjà vétérans. Mais Al a insisté : après le self de Bonne-Nouvelle, le coiffeur serait fermé. Et pendant que ces pied-noirs, toujours sentencieux, nous rafraîchissaient les joues, il y en a un qui est parti pour dire que se raser en fin de journée, c’était mauvais pour la peau. Et les deux autres coiffeurs d’abonder dans son sens. J’ai aussitôt été la proie d’une double parano — Al était susceptible de répondre :
—Vous savez, avec ce que je me shoote…
D’autre part, le coiffeur nous annonçait-il qu’on était repéré ?
Rod a sauvé la situation.
—Je suis veilleur de nuit.
SHMILBLIK
Ensuite on a quand même atterri au self de Bonne Nouvelle, où on pouvait bouffer une portion normale de nourriture médiocre qui tient au corps, pour une somme minime. À cette heure-là, il était envahi d’une foule de retraités moribonds et souvent sur béquilles, plus des semis clodos. Les Turcs qui tenaient ça n’acceptaient pas les clodos cent pour cent. Rod se détachait un peu sur la moquette verdâtre qui tapissait les murs de cette cantine d’épaves, avec une tangente jaunâtre, mais l’espace d’une seconde la tronche d’Al s’était complètement fondue dans le décor, comme si deux yeux noirs surgissaient du mur, et que la moquette déprimante de cet aquarium sale s’était animée de chair morphinomane. Ça m’a donné envie de gerber. Vu que j’avais rien mangé depuis une quinzaine d’heures, ça s’est calmé.
Quand j’y repense, je me demande comment on avait fait pour avoir tout ce fric, le coiffeur, le self, le taxi, ensuite. Soit Al avait tapé son dabe, soit Rod avait vendu des santiagues, soit j’étais sous la protection temporaire d’une bienfaitrice plus âgée, attendrie par mes élans lyriques.
Soit on fourguait un peu de cette morphe pour financer la conso. Je penche pour la dernière solution, parce qu’il me semble qu’on en avait des tonnes.
Oui, parce qu’après le self, on a atterri chez Schmilblik, tout juste sorti d’hôpital après une sévère dérouillée, d’une bande de skins vicieux auprès de qui il avait fait le malin 48 h plus tôt, aux petites heures de la nuit dans un bar, après deux shoots et trois cocktails. Les teigneux l’avaient laissé dégoiser son palmarès de lumpen pour se faire bien voir, avant de lui défoncer la gueule parce qu’il avait prononcé un nom qu’il fallait pas. Ils nous l’avaient mis en piteux état. Schmilblik avait récolté son blaze parce que sa calvitie avait commencé très jeune et qu’il avoisinait à grand peine le mètre soixante-quatre, alors les grands de la bande passaient au-dessus de lui et l’assaisonnaient :
—Vu de haut, on dirait un Schmilblik.
Il avait horreur de cette blague d’ailleurs, et je ne l’ai jamais faite en sa présence, mais je pouvais pas m’empêcher d’éclater de rire quand un autre lui sortait, et Schmilblik m’en gardait parfois rancune.
LES SKINS
Enfin pas ce jour-là tout de même, vu que les skins lui avaient cassé la mâchoire, rafistolée par un service d’urgence, et qu’il bouffait avec une paille. Schmilblik, comme nous tous, avait aussi un instinct de conservation et d’agression très développé, c’était un zonard endurci. Comme tant d’autres, il compensait sa taille et ses handicaps par la hargne. Enfin, jusqu’à ce que ça dérape quand il avait affaire à plus coriace que lui. C’était ça que la défonce lui enlevait : un certain sens militaire — ne pas fourrer son nez là où on va se prendre une taule.
Le premier soir où les blanc-becs avait connu Schmilblik, il s’était présenté à eux, flanqué de deux trois autres, comme le fils caché d’Al Capone. On était rentré rue Blondel. Et puis Schmilblik avait « fait une poussière » en s’envoyant la China n°4, et on avait passé la nuit à le soigner, il tremblait comme une feuille, l’imper était tombé, la veste avait valsé, le masque de morgue cédant la place à l’angoisse atroce de mourir comme ça. Les blanc-becs s’étaient occupé de lui comme des mères-poules, s’étaient relayés pour lui administrer des shoots d’eau pure, le remède de bonne femme quand on voulait pas appeler les pompiers ou pire encore, les flics. Mais ça avait flingué leur respect du début pour Schmilblik définitivement. C’était Schmilblik et il fallait s’en méfier malgré tout, comme il devait le leur prouver à plusieurs reprises sur quelques coups fourrés dans la poudre où il avait récupéré de l’oseille en filoutant des vieux de la vieille.
Ce jour-là, toutefois, Schmilblik parlait à peine, la tête comme un ballon de football, la mâchoire rigide. Tony, qui foutait les jetons à tout le monde, et s’était convoqué d’autor pour la veillée funèbre auprès du copain en miettes, a annoncé son programme :
—On va leur foutre une bombe.
UN MALHEUR AVEC LES GONZESSES
Tony s’est tourné vers nous, qu’il méprisait un peu sans s’en cacher, poussé en bordure de Paris, trapu, brun et pâle, un malheur avec les gonzesses, et redoutable en combat de rue. Bon, il avait parfois tendance à confondre les deux, comme le jour où on l’avait empêché d’étrangler sa nana, et heureusement que la bande était au complet ce jour-là, les intellectuels comme les prolos, parce que les flics rappliquaient devant la boîte et la greluche manquait d’air, on s’y est mis à huit, c’était un tigre.
A DEFAUT DE BOMBE
Tony nous aimait bien quand même, et les aléas du trafic lui rabattaient son caquet, soit qu’on lui vende, soit qu’on lui achète, bien obligé de composer. Il s’est tourné vers les blanc-becs et il a commencé à nous enrôler pour aller mettre la bombe chez les skins. On avait tous bien trop les jetons pour lui dire qu’on se sentait pas, en plus que Schmilblik l’avait bien cherché, à jouer les terreurs. Mais quand il a parlé de bouteille de gaz pour les réchauds, là j’étais plus du tout d’accord. C’est super-instable, et bon, Schmilblik avait pris une trempe, mais comment j’allais faire avec les protectrices fortunées si je ressemblais à Elephant Man en paraplégique ? Donc, je proposais le cocktail Molotov, sans enthousiasme d’ailleurs, mais ça se balançait d’un scooter ou d’une mobylette, histoire de pas s’attarder sur les lieux du crime. Al et Rod s’y voyaient pas du tout. Cependant, l’idée de la cartouche de gaz pour réchaud ultra-efficace avec le détonateur ultra-perfectionné de Tony, encore vaillant et costaud comme un bûcheron, mais qui carburait aux alentours d’un gramme de Thaï à peine coupée aux dernières nouvelles, leur a donné la force morale de m’appuyer. Au moins, on avait une chance de pas se faire sauter la gueule soi-même. Tony a contré que c’était beaucoup moins puissant, et qu’il fallait émettre un signal fort. J’en avais marre :
—Ouais, Tony, mais après, ça crâme. C’est mieux.
Il a ouvert la bouche pour me tomber dessus, mais Schmilblik est intervenu, presque intelligible malgré sa mâchoire cassée, pour la première fois depuis notre irruption :
—Je veux pas qu’il se passe quoi que ce soit. Je vous interdis à vous tous. Sinon, c’est moi qui morfle. Ils m’ont prévenu avant de partir. C’est eux qui m’ont laissé aux urgences.
Tony, tout macho qu’il soit, a bien été obligé de se taire. Nous, on a pas hésité : grâce à ça, on s’en lavait les mains. Tony a fait chier tout le monde avec cette salade pendant des semaines. Mais c’était trop tard.
Sur le moment, on voulait faire demi-tour et à la prochaine, mais j’ai eu pitié de Schmilblik qui dégustait un max, en plus qu’il avait honte, au fond.
—Al, passe-lui de la morphe.
Je l’ai dit assez fort pour que Schmilblik relève une tête tuméfiée — Al était coincé.
Après, Tony nous lâchait plus, parce qu’il en voulait aussi. Mais Al avait refilé tout ce qu’il avait sur lui à Schmilblik. Rod et moi, on faisait les morts, comme si on avait rien.
Du coup, à défaut de bombe, on est parti chercher de la poudre.
TM, 2009







