samedi 27 juin 2009

Nostalgie


LE MONDE D’AVANT.

À Jérôme Leroy.

« Parce qu’elle est passagère la jeunesse, telle que Gombrowicz la conçoit, représente la seule chance objective d’éternité ».
Dominique de Roux.


PARIS, 1979.

Le comité des blancs-becs tenait séance pleinière trois ou quatre fois par semaine, parfois plus souvent encore, en période de crise ou d’immersion. On avait les mêmes vices, ça rassemble.
—Ce n’est pas toujours un facteur de dissolution, annonçait Al quand il était serré de trop près sur sa conso, en temps ordinaire alarmante, en période de pointe carrément kamikaze.
Il parlait du vice, vous me suivez. Il affectait ce genre de paradoxe jour et nuit, mais surtout il détournait la conversation vers la philosophie. Du coup, son père, qui a fini par le repérer, ne lui a coupé les vivres que très tard. Il avait déjà l’intime conviction, mais l’autre le prenait de vitesse au baratin compact et papa ne demandait qu’à se faire enfumer. On en profitait tous, vu qu’il avait un appart rue Blondel qui donnait sur cour, pas la moindre lumière dans le labyrinthe des boxons environnants, de toute façon les fenêtres étaient voilées en permanence, parce que les putes et leur commerce attiraient de temps à autre l’attention de la police. Nous, on s’efforçait d‘être discret. Pas facile avec la bande de manches qui nous entourait, alors on tirait au moins les rideaux sur nos nuits à deux grammes, les nuits à tringler nos égéries avec ce membre durci et impavide, l’érection tantrique de la China n°4, superbe et nonchalant, heureux et incapable de jouir — mais l’opium agit autrement sur les femmes soudain lascives et l’accouplement accomplissait sa mesure de fièvre sous la chape de dope vitrifiant les chairs. Plus tard, quand j’ai appris qu’on appelait le gourdin interminable de la bonne poudre « dopestick » chez les camés de New York, j’en prenais déjà plus depuis longtemps, mais j’ai percuté tout de suite. Bref, l’appart rue Blondel idéal sous-marin d’hiver en plongée des grands fonds à plus voir le jour devenait une fournaise écœurante en été, dans la touffeur de la poudre et les nerfs en éclats de grenade du manque, dans les effluves massives du bordel à ciel ouvert. Une odeur monotone, suffocante, uniforme comme la fréquence de la poudre qui bourdonnait dans nos veines de sales mômes.

DES ARTISTES DANS LEUR GENRE

Mais on en était pas là, ce jour de novembre, où les putes bouffaient des frites dans l’escalier pour se réchauffer, et on était tous couleur de mare, vert stagnant zébré jaune chimique, elles nous ont demandé si on était malade. Le comité des blanc-becs au grand complet :
Al, le peintre scandaleux, ne peignait pas, par crainte de devenir une vedette, en plus qu’il était occupé par ailleurs, vu qu’un demi-gramme quotidien en saison basse, ça se trouve pas sous le pied du cheval que ça prétend être. Un des plus gros consommateurs de la bande, au-delà même du noyau dur des blanc-becs.
Rod, l’Antonioni de notre déchéance, ne pouvait pas tourner jusqu’à ce qu’il ait revendu toutes les santiagues qu’il avait rapporté du Mexique pour financer son tournage, sauf qu’il commençait à les échanger contre de la poudre et que le clap de son chef-d’œuvre reculait à vue d’œil.
Moi, j’écrivais des piges de merde pour des journaux de merde à des tarifs de merde qui ne payaient ni la défonce, ni le loyer. Aujourd’hui encore, on se perds en conjectures — pourquoi se suspendre à ce fil ténu qui me raccrochait à la vie, si extérieure soit-elle à notre marasme, instinct de conservation ou lucidité rétrospective, le plus clair dans l’existence, c’est qu’on n’a jamais le fin mot.
Tous des artistes, dans leur genre.

VEILLEUR DE NUIT

On n’était pas trop bavard sur nos occupations, vu qu’on se faisait chambrer par le reste de la bande qui nous appelait « les intellectuels », et que le reste du monde souffrait généralement d’un préjugé anachronique contre l’usage des stupéfiants.
Rod était un peu moins vert que nous, à cause de son teint oriental d’Arménien. La couleur obtenue s’apparentait à quelque chose d’inédit jusqu’alors, l’ocre hépatique. Sur les traits d’Al, pâleur crayeuse askhenaze, la lividité se déposait comme un suaire. Il puait la mort ce mec-là, déjà à cet âge-là, mais comme il était jeune, il s’en tirait bien, m’as-tu-vu en cadavre exquis.
On avait touché de la morphine la veille au soir, un coup de massue mal raffiné, des frissons en avalanche comme une crise d’urticaire et le reste de la nuit à piquer du nez. Pas question de tringler dans cet état-là, on n’avait pas convoqué les groupies.
Aujourd’hui, les blanc-becs avaient « des choses à faire ».
Le premier truc, ça a été de se remettre d’équerre avec un sniff de morphe, qu’on s’est bien gardé de shooter sur ce coup-là, sachant qu’on s’y résoudrait peut-être si on trouvait pas de China n°4, sur le coup des quatre heures du mat. C’est à dire, d’ici une douzaine d’heures. On venait de se réveiller dans l’appart rue Blondel, la nuit était là, même pas de café dans la thurne, on est sorti. On a râlé avec Rod, parce qu’avant d’aller bouffer, il a fallu qu’Al nous traîne à son rituel préféré : se faire raser par un coiffeur pied-noir de la porte St-Denis. C’était pas désagréable, mais Rod et moi, on avait faim malgré le sniff, ce qui signifie qu’on était déjà vétérans. Mais Al a insisté : après le self de Bonne-Nouvelle, le coiffeur serait fermé. Et pendant que ces pied-noirs, toujours sentencieux, nous rafraîchissaient les joues, il y en a un qui est parti pour dire que se raser en fin de journée, c’était mauvais pour la peau. Et les deux autres coiffeurs d’abonder dans son sens. J’ai aussitôt été la proie d’une double parano — Al était susceptible de répondre :
—Vous savez, avec ce que je me shoote…
D’autre part, le coiffeur nous annonçait-il qu’on était repéré ?
Rod a sauvé la situation.
—Je suis veilleur de nuit.

SHMILBLIK

Ensuite on a quand même atterri au self de Bonne Nouvelle, où on pouvait bouffer une portion normale de nourriture médiocre qui tient au corps, pour une somme minime. À cette heure-là, il était envahi d’une foule de retraités moribonds et souvent sur béquilles, plus des semis clodos. Les Turcs qui tenaient ça n’acceptaient pas les clodos cent pour cent. Rod se détachait un peu sur la moquette verdâtre qui tapissait les murs de cette cantine d’épaves, avec une tangente jaunâtre, mais l’espace d’une seconde la tronche d’Al s’était complètement fondue dans le décor, comme si deux yeux noirs surgissaient du mur, et que la moquette déprimante de cet aquarium sale s’était animée de chair morphinomane. Ça m’a donné envie de gerber. Vu que j’avais rien mangé depuis une quinzaine d’heures, ça s’est calmé.
Quand j’y repense, je me demande comment on avait fait pour avoir tout ce fric, le coiffeur, le self, le taxi, ensuite. Soit Al avait tapé son dabe, soit Rod avait vendu des santiagues, soit j’étais sous la protection temporaire d’une bienfaitrice plus âgée, attendrie par mes élans lyriques.
Soit on fourguait un peu de cette morphe pour financer la conso. Je penche pour la dernière solution, parce qu’il me semble qu’on en avait des tonnes.
Oui, parce qu’après le self, on a atterri chez Schmilblik, tout juste sorti d’hôpital après une sévère dérouillée, d’une bande de skins vicieux auprès de qui il avait fait le malin 48 h plus tôt, aux petites heures de la nuit dans un bar, après deux shoots et trois cocktails. Les teigneux l’avaient laissé dégoiser son palmarès de lumpen pour se faire bien voir, avant de lui défoncer la gueule parce qu’il avait prononcé un nom qu’il fallait pas. Ils nous l’avaient mis en piteux état. Schmilblik avait récolté son blaze parce que sa calvitie avait commencé très jeune et qu’il avoisinait à grand peine le mètre soixante-quatre, alors les grands de la bande passaient au-dessus de lui et l’assaisonnaient :
—Vu de haut, on dirait un Schmilblik.
Il avait horreur de cette blague d’ailleurs, et je ne l’ai jamais faite en sa présence, mais je pouvais pas m’empêcher d’éclater de rire quand un autre lui sortait, et Schmilblik m’en gardait parfois rancune.

LES SKINS

Enfin pas ce jour-là tout de même, vu que les skins lui avaient cassé la mâchoire, rafistolée par un service d’urgence, et qu’il bouffait avec une paille. Schmilblik, comme nous tous, avait aussi un instinct de conservation et d’agression très développé, c’était un zonard endurci. Comme tant d’autres, il compensait sa taille et ses handicaps par la hargne. Enfin, jusqu’à ce que ça dérape quand il avait affaire à plus coriace que lui. C’était ça que la défonce lui enlevait : un certain sens militaire — ne pas fourrer son nez là où on va se prendre une taule.
Le premier soir où les blanc-becs avait connu Schmilblik, il s’était présenté à eux, flanqué de deux trois autres, comme le fils caché d’Al Capone. On était rentré rue Blondel. Et puis Schmilblik avait « fait une poussière » en s’envoyant la China n°4, et on avait passé la nuit à le soigner, il tremblait comme une feuille, l’imper était tombé, la veste avait valsé, le masque de morgue cédant la place à l’angoisse atroce de mourir comme ça. Les blanc-becs s’étaient occupé de lui comme des mères-poules, s’étaient relayés pour lui administrer des shoots d’eau pure, le remède de bonne femme quand on voulait pas appeler les pompiers ou pire encore, les flics. Mais ça avait flingué leur respect du début pour Schmilblik définitivement. C’était Schmilblik et il fallait s’en méfier malgré tout, comme il devait le leur prouver à plusieurs reprises sur quelques coups fourrés dans la poudre où il avait récupéré de l’oseille en filoutant des vieux de la vieille.
Ce jour-là, toutefois, Schmilblik parlait à peine, la tête comme un ballon de football, la mâchoire rigide. Tony, qui foutait les jetons à tout le monde, et s’était convoqué d’autor pour la veillée funèbre auprès du copain en miettes, a annoncé son programme :
—On va leur foutre une bombe.

UN MALHEUR AVEC LES GONZESSES

Tony s’est tourné vers nous, qu’il méprisait un peu sans s’en cacher, poussé en bordure de Paris, trapu, brun et pâle, un malheur avec les gonzesses, et redoutable en combat de rue. Bon, il avait parfois tendance à confondre les deux, comme le jour où on l’avait empêché d’étrangler sa nana, et heureusement que la bande était au complet ce jour-là, les intellectuels comme les prolos, parce que les flics rappliquaient devant la boîte et la greluche manquait d’air, on s’y est mis à huit, c’était un tigre.

A DEFAUT DE BOMBE

Tony nous aimait bien quand même, et les aléas du trafic lui rabattaient son caquet, soit qu’on lui vende, soit qu’on lui achète, bien obligé de composer. Il s’est tourné vers les blanc-becs et il a commencé à nous enrôler pour aller mettre la bombe chez les skins. On avait tous bien trop les jetons pour lui dire qu’on se sentait pas, en plus que Schmilblik l’avait bien cherché, à jouer les terreurs. Mais quand il a parlé de bouteille de gaz pour les réchauds, là j’étais plus du tout d’accord. C’est super-instable, et bon, Schmilblik avait pris une trempe, mais comment j’allais faire avec les protectrices fortunées si je ressemblais à Elephant Man en paraplégique ? Donc, je proposais le cocktail Molotov, sans enthousiasme d’ailleurs, mais ça se balançait d’un scooter ou d’une mobylette, histoire de pas s’attarder sur les lieux du crime. Al et Rod s’y voyaient pas du tout. Cependant, l’idée de la cartouche de gaz pour réchaud ultra-efficace avec le détonateur ultra-perfectionné de Tony, encore vaillant et costaud comme un bûcheron, mais qui carburait aux alentours d’un gramme de Thaï à peine coupée aux dernières nouvelles, leur a donné la force morale de m’appuyer. Au moins, on avait une chance de pas se faire sauter la gueule soi-même. Tony a contré que c’était beaucoup moins puissant, et qu’il fallait émettre un signal fort. J’en avais marre :

—Ouais, Tony, mais après, ça crâme. C’est mieux.
Il a ouvert la bouche pour me tomber dessus, mais Schmilblik est intervenu, presque intelligible malgré sa mâchoire cassée, pour la première fois depuis notre irruption :
—Je veux pas qu’il se passe quoi que ce soit. Je vous interdis à vous tous. Sinon, c’est moi qui morfle. Ils m’ont prévenu avant de partir. C’est eux qui m’ont laissé aux urgences.
Tony, tout macho qu’il soit, a bien été obligé de se taire. Nous, on a pas hésité : grâce à ça, on s’en lavait les mains. Tony a fait chier tout le monde avec cette salade pendant des semaines. Mais c’était trop tard.
Sur le moment, on voulait faire demi-tour et à la prochaine, mais j’ai eu pitié de Schmilblik qui dégustait un max, en plus qu’il avait honte, au fond.
—Al, passe-lui de la morphe.
Je l’ai dit assez fort pour que Schmilblik relève une tête tuméfiée — Al était coincé.
Après, Tony nous lâchait plus, parce qu’il en voulait aussi. Mais Al avait refilé tout ce qu’il avait sur lui à Schmilblik. Rod et moi, on faisait les morts, comme si on avait rien.
Du coup, à défaut de bombe, on est parti chercher de la poudre.

TM, 2009

mardi 12 mai 2009

LImonov et les parigots

(Photo © Anton Koslov, 2008)            


Un cadavre dans la broussaille

Edouard Limonov

Extrait du Livre des morts,  

Книга мертвых, Ad Marginem, Moscou 2000

(Traduit du russe par Thierry Marignac)

 

            En novembre 1980 mon premier livre fit son apparition dans les librairies françaises. Certains journalistes ont commencé à s’intéresser à moi. Ça se passait d’une façon simple: ils obtenaient mon numéro de téléphone auprès de l’éditeur et appelaient. Ainsi sous le prétexte d’être journalistes sont apparues dans ma vie un certain nombre de personnes remarquables. Dominique Gauthier vint me voir, il représentait à l’époque le journal du 13ème arrdt, et il devait par la suite fonder avec quelques amis les éditions du Dilettante. Ils ont publié quelques-unes de mes nouvelles et sont à présent un éditeur en vogue. C’est dans ces circonstances que je rencontrai Thierry Marignac pour la première fois avec son inséparable ami Pierre-François Moreau. Ils venaient de la part d’une “radio libre”, c’est à dire n’appartenant pas à l’état. Cette radio fut bientôt interdite, Giscard gouvernait encore le pays, on imprimait encore de temps en temps la photo des condamnés à la guillotine en dernière page du Figaro, alors les radios libres… Plus tard celles-ci connurent une nouvelle heure de gloire sous Mitterrand. Thierry portait un blouson de cuir déchiré, Pierre-François un long imperméable. Leurs chaussures à tous les deux avaient vu des jours meilleurs. Nous devînmes amis, une amitié si solide que Thierry, il y a encore quelques semaines, refermait la porte de l’appartement moscovite dans lequel j’écris ces lignes.

 

            Créature charmante

            Ils réussirent tout de même à placer l’interview réalisée avec moi, pas à la radio, mais dans le magazine “Actuel”. Quelques temps plus tard, ils m’invitèrent”chez eux”. Pierre-Fançois habitait Pigalle, le quartier des prostituées et des travestis. Pour trouver mon chemin je dus demander à des putains et à des travestis fardés. À cette époque, elles sillonnaient les ruelles. Je ne me souviens plus si Alain était là. On était tous assis par terre à fumer, à boire du whisky et du gin. Les jeunes Parisiens de ce temps-là méprisaient le vin français. Il y avait également avec nous une créature charmante, des jambes fines dans des bas blancs, une crinière blonde, la frimousse légèrement maquillée. Elle s’appelait Nicole. C’était la voisine de Thierry. Je m’intéressais beaucoup à elle.

 

            Le dressage du tigre à Paris

            Je me souviens très bien de nous ensuite, sur la place de la République dans le magasin à moitié vide du père d’Alain. Au milieu des boîtes de chaussures traînaient des piles d’une brochure agrafée — le premier numéro de la revue “Acte Gratuit”. Les rédacteurs en étaient, bien sûr, Pierre-François et Thierry. L’impression en était payée par le père d’Alain. Il se révéla par la suite qu’il était prêt à payer pour n’importe quoi du moment que son fils travaille. Très mince avec un grand nez, plein d’humour, les cheveux noirs coiffés en arrière, toujours vêtu avec élégance, Alain est une figure de mon livre “Le dressage du tigre à Paris”. Il a été retrouvé il n’y a pas si longtemps sur un trottoir parisien : mort.

            En 1981 nous nous penchions avec plaisir sur “notre revue”. J’y avais publié quelque chose et devais ensuite participer à tous les numéros. Il y en eut sept. Elle était illustrée par des photos de Serge Van Pouke, et il était avec nous ce jour-là. Son destin à lui aussi fut tragique : Il devait mourir en 1986 d’une congestion cérébrale dans sa salle de bains, lui un grand costaud aux jambes solides qui jouait le rôle de père auprès de tous les autres gars de la bande. Mort, écrasé comme une mouche ! Mort alors qu’il était en passe de devenir un photographe célèbre — un de ses clichés, son propre visage et celui de son amie figurent en couverture d’un plan de Paris publié à un tirage énorme, sur fond de Tour Eiffel, les traits étirés à l’infini hors de la page… Et c’est dans cette posture qu’il nous a quitté pour l’éternité. Pour quelle raison fut-il rappelé vers sa dernière demeure, arraché à sa femme et à ses enfants qui l’adoraient, à une carrière couronnée de succès ?… C’est, bien entendu, impossible à savoir. Soit dit en passant, l’éternité, c’est ce qui nous attend, tous.

 

  Toutes classes confondues

            Avant de mourir dans sa salle de bains, Serge eut le temps de sauver Alain. Cela se passa de la manière suivante. Il faut tout d’abord préciser que leur histoire — une bande de jeunes gens talentueux, mais des Parisiens gâtés pourris— c’est l’histoire de leur génération. La France est un vieux pays aux normes strictes où les jeunes n’ont pas leur place. On s’efforce de les faire vieillir le plus vite possible, de les mener à marche forcée vers le rythme “travail-week-end”. Alain désirait un loisir permanent, ses parents avaient de l’argent, la vie l’ennuyait. Ces gars-là étaient tous nés à l’époque où Paris vivait encore selon une structure verticale. L’époque où dans le même immeuble, la concierge habitait au rez-de-chaussée avec sa famille, les étages suivants étaient occupés par les bourgeois, et tout en haut des chambres pour les pauvres, aux plafonds bas ou mansardés, qui étaient occupées par les domestiques souvent avec leurs enfants, et des étudiants. Et la marmaille, toutes classes confondues, jouait dans la même cour, les jeunes bourgeois, les enfants des domestiques et travailleurs des étages supérieurs. C’est ainsi qu’ils s’étaient connus. Thierry, Pierre-François, le fils des marchands de chaussures Alain, Serge Van Pouke, le fils d’émigré arménien Rodolphe, et le fils de la concierge Fernand. Celui-la avait été cambrioleur, petit trafiquant ; il avait fait de la prison et mourut au début des années 90 d’une overdose, devenu alors vendeur de la revue “L’idiot International”. Voilà quelques-uns des tours que peut réserver le destin ! À ce propos, le féodal directeur de la revue, Jean-Edern, se servit de cette mort, la présentant comme le décès héroïque d’un vendeur à son poste de combat, diffusant une publication subversive et dangereuse. Il alla jusqu’à acheter le silence de la veuve, une créature malheureuse, restée seule avec un enfant à élever, et ne la paya pas, ce qui fait fulminer Thierry aujourd’hui encore.

            La structure verticale de la ville était sans discussion possible, plus humaine. Nous rendîmes un jour visite, moi et les fils de bourgeois, je m’en souviens parfaitement, à la femme de Fernand, dans un minuscule appartement aux cloisons dont le papier peint arraché laissait apparaître le contreplaqué. Un enfant en pleurs, il faisait froid, les gars de la bande lui apportaient de l’argent, Fernand était en prison.

            La génération suivante vit déjà sur un schéma horizontal : les travailleurs n’habitent plus à Paris. Ce qui signifie que la prochaine génération de voleurs comme Fernand ne pourra compter que sur ses semblables pour l’aider, parce que les petits-bourgeois grandissent déjà sur le modèle urbain horizontal du Paris contemporain et ne connaissent pas de voleurs.

 

            Suicide

            Alain lisait constamment. Il était d’une érudition remarquable, il avait le sens de l’humour, il était élégant, c’était un brave garçon. Mais il n’y avait absolument rien à faire, sur cette terre, pour lui. Qui plus est son premier amour— une certaine Loulou — était morte prématurément d’une overdose d’héroïne et avait brisé la vie d’Alain, faisant de lui un veuf éternel. Durant ces années, la fidèle Cécile vivait avec lui, prête à endurer tous les feux de l’enfer. C’était une femme de petite taille au grand nez à la coiffure iroquoise plantée en avant, dont la teinture s’intensifiait progressivement jusqu’à des mèches jaune tournesol. Comment était Loulou, je ne l’ai jamais su. Si elle ressemblait à cette jeune pécheresse de Nicole (Je la voyais sans arrêt, à présent, mais elle était maquée avec un drôle de zèbre, on disait même qu’il la battait) alors elle méritait bien ce chagrin infini. Alain essaya sérieusement d’en finir avec la vie à plusieurs reprises. La fois où Serge le sauva il avait organisé son suicide de façon extrêmement esthétique, dans la plus belle tradition du dandysme français et de la décadence parisienne. En effet, c’était un garçon très cultivé. Alain se procura tout ce qui était nécessaire à son suicide : Il fit un très bon dîner, prit une chambre dans un hôtel de luxe, acheta des fleurs qu’il disposa dans toute la pièce. Il s’injecta une dose d’héroïne par voie intra-veineuse en écoutant “Cosi Fan Tutti” de Mozart. Remit le disque au début et s’injecta une nouvelle dose. Il avala ensuite le contenu d’une boîte entière de somnifères et attendit d’aller retrouver Loulou. Quelque chose dans la manœuvre ne fonctionna pas comme prévu : ou Loulou lui intima de vivre, ou elle lui commanda de faire ses adieux à Serge. Quoi qu’il en soit, il appela Serge pour un dernier au revoir.

            — Où es-tu, espèce d’imbécile !

            —À l’hôtel du rêve et des fleurs, répondit Alain. Au septième ciel.

            Et il lâcha le combiné en déclamant du Baudelaire.

            Serge, avec une compréhension intuitive de son ami qui s’étendait au-delà des pensées humaines ordonnées, prit un taxi et visita tous les hôtels du septième arrondissement. Dans l’un d’entre eux, dont le nom comportait le mot “fleur”, il trouva son ami Alain. Le médecin sauva le jeune homme. Ensuite, Serge mourut.

 

            Trauma

            C’est après qu’apparut Cécile. Ils prirent un appartement rue Joseph de Maistre ! la rue des philosophes et des mystiques où Alain s’endormit un soir un joint au bec pour se réveiller à l’épicentre d’un incendie. Il prit calmement le chat dans ses bras et sortit. L’appartement meublé grâce au père d’Alain partit en fumée. La veille du mariage de ces jeunes gens, qui avaient tout pour être heureux (pour l'occasion ils avaient tous deux teint leur iroquoise en jaune paille et portaient des vestes trois fois trop grandes), le frère de Cécile mourut d’overdose. Je me brûlai moi-même un peu plus tard au feu qui les consumait, cherchant à émerger d’un traumatisme crânien, grâce auquel, d’ailleurs, je m’étais retrouvé face à face pendant un mois avec une araignée velue couleur d'orange, qui progressait vers moi sans se presser. J’ai raconté ça dans mon livre « Le dressage du tigre à Paris ». Je me permettrai d’en citer un extrait concernant l’araignée: “Le malade contemplait le corps rampant et ondulant de l’araignée, et cela lui faisait du bien. De celle-ci émanait une sérénité éternelle. Par son allure, le poil orange de l’insecte lui indiquait que tout était bien qui finirait bien. Qu’il était bon de mourir comme de vivre, de mourir aujourd’hui ou dans trente ans.”

            Cela se déroula de la façon suivante. Invités au vernissage de l’exposition du peintre William Brui dans un restaurant de l’Ile Saint-Louis, Natacha et moi nous nous étions enivrés assez rapidement. Alain et Cécile firent leur apparition à la fin de la soirée. Alain, assis à notre table, lâcha une poudre blanche dans un verre d’eau, qu’il s’empressa de boire. Et me proposa d’en faire autant. Habitué à la vie new-yorkaise des années 70, où l’on proposait toutes sortes de pilules dans les soirées, je bus. Et sombrai dans un état d’inconscience. Les conséquences furent un traumatisme crânien, des yeux au beurre noir, plaies et bosses, un mois au lit, l’araignée. J’oubliai la poudre blanche, m’en souvins peut-être six mois plus tard, retrouvant dans le smoking que j’avais porté ce soir-là le deuxième paquet ayant contenu la fameuse substance. Un médecin de ma connaissance me déclara qu’il s’agissait d’une poudre anti-alcoolique, utilisée comme remède dans certaines cures, et provoquant des réactions violentes.

   Votre ami est fou, ou c’est un très mauvais plaisant, déclara le docteur. Vous auriez pu en mourir.

 

Les feux de l’enfer

            Je tentai d’appeler Cécile et Alain pour… je ne savais même pas pour quelle raison, au fond : exprimer ma colère ? Personne ne répondait chez eux. En fin de compte, j’appris par Thierry que le père d’Alain avait décidé d’éloigner son fils de Paris et avait acheté une boutique sur la Côte d’Azur où le couple vivait désormais, vendant des t-shirts et des chemises à fleurs, des lunettes de soleils et des articles de station balnéaire. Ma colère s’évanouit. Je décidai qu’Alain était en relation directe avec le mal, et donc avec le diable. Qu’il se chauffait aux feux de l’enfer, extraordinairement dangereux pour lui-même et son entourage ; d’autant plus dangereux, que c’était un charmant garçon.

            « À chaque nation son genre de diable, décida l’écrivain. Le diable américain est un mass-murderer ennuyeux, aux traits lourds, au postérieur disproportionné avec le reste du corps, en jean distendu d’une façon indécente, aux mains et aux joues rouges - pleines de taches de rousseurs, aux épaules étroites et à l’estomac proéminent. Les Français ont une version à l’ancienne mode, mince, d'un commerce agréable, de mœurs dissolues, comme un comte d’autrefois, ou un Jean Cocteau ».

            Sur la côte d’Azur, le couple eut à gérer une relation compliquée avec les truands locaux. Il semble qu’Alain ait refusé de les payer, alors la boutique fut cambriolée deux fois de suite. Il lui fallut acheter des armes pour se défendre. Alain acheta trois revolvers et fit peur à Cécile en lui proposant de jouer à la roulette russe. Les revolvers ne servirent à rien. La boutique fut incendiée. Cécile supplia Alain de vendre les armes. Il en vendit deux, et garda le troisième. Ils vécurent à l’hôtel à Bordeaux, près de la mer. Un soir que Cécile était endormie, Alain s’injecta de l’héroïne dans la pièce voisine. D’après ce qu’il devait dire plus tard, il avait commencé à s’ennuyer et avait pris le revolver. Il se tira deux balles dans la tête. La première ne causa aucun dommage sérieux, et la deuxième entra dans une tempe et sortit par l’autre. Il resta en vie, sain d’esprit (pour autant qu’il l’ait jamais été) mais il était aveugle.

            À quel moment survint sa fin, je ne le sais pas. Les dernières années de sa vie passèrent vite et d’une façon encore plus effrénée. Son père lui donnait de l’argent. Il trouvait des gens pour lui acheter de l’héroïne. Cécile le découvrit quelquefois au lit avec des prostituées et finit par le quitter. Son entourage était composé de gens qui vivaient à ses crochets, lui volant de l’argent et de la drogue. Un beau jour, l’aveugle s’effondra et on le retrouva quelques temps plus tard dans les broussailles parisiennes. Mort. Il voulait tant rejoindre sa Loulou. J’espère qu’il l’a retrouvée.

            — This is very good for you…

            J’entends encore sa voix pendant qu’il versait sa poudre empoisonnée dans mon verre. Et derrière lui se profile un élégant diable français.

© Edouard Limonov, 2000.

 

 

samedi 25 avril 2009

Soldats français , encore un effort pour être anti-OTAN

La mutinerie qui avait éclaté, mardi 5 mai, dans une base militaire géorgienne de Moukhrovani proche de la capitale, Tbilissi, est "terminée" et s'est achevée sans violence par la reddition de la plupart des rebelles, annonce le ministère de l'intérieur. Plus tôt, une journaliste de l'agence de presse Reuters affirmait qu'une trentaine de chars et de véhicules blindés de transport de troupes, partis de la capitale géorgienne Tbilissi, faisaient route vers la base militaire.

 Dans la matinée, les autorités géorgiennes assuraient avoir empêché un "soulèvement" armé. Le ministre de la défense expliquait que la mutinerie visait "à perturber les manœuvres militaires de l'OTAN et à tenter un coup de force militaire". Les chefs de la base de Moukhrovani ont été limogés.

"DES PRÉPARATIFS DE SOULÈVEMENT MILITAIRE"

Dans le même temps, le ministère de l'intérieur disait avoir éventé un complot militaire ourdi par des éléments à la solde de la Russie. "Nous enquêtons sur une affaire dans laquelle étaient effectués des préparatifs de soulèvement militaire", a déclaré le porte-parole du ministère au cours d'une conférence de presse. Selon lui, les personnes impliquées ont reçu de l'argent de la Russie.

L'annonce de ce complot intervient le jour où l'opposition entend bloquer les axes routiers menant à la capitale, dans le cadre de sa campagne, lancée le 9 avril, pour obtenir la démission du chef de l'Etat, Mikheïl Saakachvili.

 

 Ce vieux busard de Francis Basset, au Sentier des Halles, parolier connu et rocker oublié, entre SDF et roule sur l'or !!!

(La rédaction deChroniquesMarignac décline toute responsabilité pour le texte ci-dessous,sans doute l'œuvre d'un des peu recommandables amis de l'artiste !) 

 


RESUME- ARGU « PAS CE SOIR J’AI MES RÊVES »

 

 Après cette belle soirée où t’as promené ton regard sur toutes ces années plus ou moins folles, guitare au poing, et après avoir gravi tes six étages sans être essoufflé plus que ça, tu t’es dit Francis, mon bon Francis, mon vieux baby- boomer, ce n’est pas encore le pré- grabat, malgré l’appel à l’équarrissage des médias et du patronat pour cette tranche d’ âge. Ca doit venir de tes gènes de polak par ta mère, cette volonté de t’accrocher à la vie pour ne rien rater de l’apocalypse.OK, tu couches avec la nostalgie. Mais tu gardes ton chapeau. Et puis ça leur a fait du bien, non,tes p’tits bouts de Oh well- Fleetwood mac, de Born on the Bayou- Creedence, de Whiter shade of pale, Money for nothing, Me and Mrs Jones avec ta Gretsch demi- caisse ?

Et ça les a touchés Que sont mes amis devenus, ton père, Bernadette qui pleurait à chaque orgasme parce que, quand son papa l’emmenait voir des feux d’artifice quand elle était petite, à chaque fois il pleuvait ?

Quel séducteur tu fais, quand même… !  tu les as fait marrer avec ta galerie de nanas, de la petite asiatique à l’allergique au gluten en passant par la fellationneuse dont tu sentais, O paradoxe, les dents de sagesse ?

Et aussi avec ton cardiologue, ta boulangère, Dieu, ton pote Freddy qui jouait de l’harmonica dans ton premier groupe .

Ils ont ri, tu n’as pas rêvé ? Non. Quand tu rêves, la plupart du temps tu rêves que tu te fais chier. Et comme tu ne t’es pas fait chier… et eux non plus, d’ailleurs…

Ah, Francis, Francis, quand tu nous tiens !…dans une salle obscure, avec les trois- quarts des entrées payantes…

RESUME- ARGU  EN  6 LIGNES

 

Sans coucher avec la nostalgie mais en lui roulant juste quelques pelles , Francis, guitariste de rock dans les 70’, se souvient. Avec force illustrations musicales à la guitare électrique, il reconsidère ça et là: ses potes, les groupes, ses concubines, l’amour, Dieu, la précarité, sa boulangère, les capotes, la mort...En gros il ne lui en veut pas trop à cette époque assassine. Juste qu’elle lui rende son insouciance. Et vite.

 

 

 

 

 

Le théorème des bonnes intentions


Outre qu'on le connait depuis 35 ans, et que c'est une vraie galère d'avoir à faire son éloge —mais on n'est pas moins gentils que les autres — Pierre-François Moreau est l'auteur d'un roman sur la guerre d'Algérie vu par un enfant: "Les Mal-Passés" aux éditions Jean-Paul Rocher, et d'un recueil de nouvelles qui remplit toutes les promesses d'un titre dont nous sommes, à ChroniquesMarignac, terriblement jaloux: "Vertige de l'inaction". Le dandysme de PF-Moreau a trouvé une nouvelle moûture avec sa somme phénoménologique:
 "Théorème des bonnes intentions" (à paraître prochainement), 
Un véritable florilège parisien… Dont voici un avant-goût:

Extrait de Théorème des bonnes intentions

 

BILAN DE COMPÉTENCES

 

Bilan de compétences : recueil de prétentions par lequel on fait valoir ses x années de circonstance, en guise de brevet d'aptitude à la flexibilité. Un machin à ouvrir de préférence par une phrase embrassant l’étendue de ses possibilités.

Exemple : de père Fouettard à bon Samaritain, soit un spectre grand large de responsabilités potentielles.

Cet exercice de littérature abrégée est d’abord un concentré de mentions méritoires, sachant que la surestimation est aux individus ce que la surfacturation est à la politique. Exemple : un cri néo-natal poussé par une nuit de décembre vers trois heures quinze du matin devient : grande facilité d'élocution.

Vu la dévaluation des diplômes, l’inanité des formations, l’incurie des stages et la bestialité du marché du travail, il faut, dans la rédaction de son bilan, savoir trouver le détail qui permette d’émerger de la glu de la banalité généralisée. L’initiative peut se révéler un bon levier de survalorisation, mais c’est à double tranchant, vous risquez de paraître incontrôlable. Trouver un épisode de sa biographie qui alliera servilité et initiative, c’est délicat. Les personnes qui buteront sur ce point peuvent s’inspirer de l’épisode ci-dessous, dont je cède les droits à une reproduction entière ou partielle.

Épisode : J’ai surpris récemment alors que je rendais à une visite médicale en vue d’un entretien d’embauche un jeune assis à l’écart sur un banc, en train de se taillader le poignet droit au cutter. J’ai bien vu qu’il peinait, j’aurais pu l’aider, mais je l’ai laissé faire, je n’ai même pas esquissé un mouvement.

Vous serez perçu(e) comme quelqu’un d’observateur, déterminé, entreprenant, impitoyable, qui ne se laisse submerger ni par ses émotions, ni par les malheurs de la création. Toute entreprise vous considérera aussitôt comme un(e) candidat(e) sérieux(se). Mais ne laissez pas penser que vous êtes dépourvu de capacité d’action dans des moments tragiques. Aussi vous ajouterez :

Le suicidaire d’origine asiatique ayant un physique de taureau, doublé d’un œil farouche, un cutter à la main, je l’ai considéré comme socialement dangereux. J’ai donc arrêté une voiture de police sur l’avenue plus loin. Je leur ai décrit la situation et les quatre agents sont intervenus. Étant en parfaite santé, tant morale que physique, ma visite médicale n’a pas duré dix minutes, et j’ai aperçu le suicidaire, à mon retour, ressortir d’une résidence par où il avait tenté de s’échapper, tanguant sur ses deux jambes, encadré par les policiers et des pompiers arrivés en renfort. « Vous l’avez eu, bravo ! — Ah, c’est vous qui avez prévenu. Vous avez bien fait, il commençait à être entamé » m’a répondu une femme pompier restée près du véhicule de premiers secours. Ce fut ma récompense.

Vous apparaîtrez comme quelqu’un qui dresse des constats, se fie à l’autorité et que l’on paie de mots. Vous êtes bon pour le salariat.

Pour ma part, je n’ai pas exercé d’activité salariée depuis plus de vingt ans. Un écrivain, c’est un réfractaire, un suicidaire permanent, une tumeur maligne qui n’entend pas être résorbée. Écrire n’est pas seulement un cancer, en même temps qu’une jouissance à la saveur puissante, c’est la démonstration même d’une capacité à la non-résignation. Un écrivain traque l'argument des êtres, quand la société s’abreuve de l'argumentaire des produits. C’est pour ça que notre société de consommation adore les posologistes, et déteste les écrivains. Mais rassurez-vous, les écrivains le lui rendent bien.

 

Hélas, hélas… Négligeant d'une moue ces références, la dame au tailleur vert pomme m'a retourné un air revêche de guichetière du Trésor coordonné aux papiers peints et à cette atmosphère de bureau des soucis que sont les officines de direction du personnel.

Cet entretien d'embauche, au septième étage de l'une des multinationales de l'édition française, je ne l'avais pourtant pas décroché après la parution de 42,195 — chiffre qui n'est ni le taux de C.S.G. retenu à la source ni le pourcentage de mes droits d'auteur, mais la distance du parcours olympique du marathon, titre d'une de mes nouvelles publiées quelques années auparavant dans un recueil maison —, ce qui aurait pu me prévaloir d'un état supposé d'écrivain maison. Eh bien, non, pas du tout. J'étais là par la seule grâce d'une recommandation d'une vague copine attachée de presse de ma chère et tendre amie Marguerite, une certaine Aurélie qui connaît tout le monde dans le milieu, mais qui ignore que tout le monde s'en fout.

De derrière son bureau encombré de broutilles, pots et raviers à trombones, la madame au tailleur vert battait du crayon avec humeur.

— Enfin, bon, c’est quoi, au juste, votre truc…, oui, votre spécialisation, quoi…?

J'ai vu par cette assertion une façon d'entamer ma confiance. J'ai éclairci ma voix, rétorqué que j'étais éclectique. Je m'estimais corvéable, et assez fauché pour accepter n'importe quel placard à l'ambiance d'atelier clandestin. Mais comme la dame renâclait à se convaincre de la valeur ajoutée de mon spectre grand large de responsabilités potentielles, j’ai lancé sur le ton de la gravité :

— Oooh…, même la généralité a besoin de spécialiste.

La dame enfla, en dépit du risque de surtension de son cuir, déjà au bord de l'éclatement après un lifting que je qualifierais de maladroit, sinon opéré par un vivisecteur repenti en délicatesse avec la réinsertion professionnelle.

Ce soudain ballonnement ne fut que passager. La dame fit un quart de tour pour pianoter sur le clavier de son ordinateur installé à sa droite, avant de laisser choir sans même un demi-soupir compatissant :

— Non. Je ne vois rien.

— Rien…? Ai-je sifflé avec l'agressivité du besoin. Pas même une place d'assistant photocopiste ?

— Vous savez, les gens dans votre genre, c'est pas ce qu'il manque !

Et comme à la direction du personnel, nul n'est tenu à l’apitoiement, elle grinça en me lorgnant de biais :

— À la rigueur, vous seriez jeune.

— J'ai encore mes deux bras, Madame.

— Bé, je vois bien ! Parce qu’alors, dans ce cas, je vous aurais passé en exclu ; sans reprendre son souffle, elle précéda ma question, débitant d'un seul trait : emploi exclusif, réservé, de parité, pour les quotas !

— Ah… Et, je n'entre pas dans ces…?

Elle hennit avant de s'esclaffer :

— À ce que je lis… Elle dévalait les pans entiers de ma vie telle une paroi lisse, la longue face nord et glacée de mon inutilité sociale, sans y trouver la moindre prise ; vous n'êtes ni handicapé prioritaire, ni préretraité de longue durée, ben ! je ne sais pas, moi ! parent isolé, père martyr, mutilé de guerre, invalide civil… !

Si besoin, et pour clore cette ébauche d’autoportrait, j’ajouterai que la nature ne m'avait affublé d'aucune difformité particulière et le destin dispensé, pour l'instant, de ces avanies hémiplégiques et de leurs prétendus privilèges.

 

©Pierre-François Moreau, 2009

A publié notamment Vertige de l’Inaction, Les Mal Passés, Jean-Paul Rocher éditeur.

jeudi 2 avril 2009

DESSERVIR AVEC APPLICATION

 ( JACQUES VACHÉ, INTERPRÈTE AUPRÈS DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE BRITANNIQUE, 1916, EN UNIFORME MI ANGLAIS MI ALLEMAND)

DÉSERTION HÉROÏQUE

« …Quand les partis auront tout pipé, quand les démagogies seront encore plus grossières et plus viles, quand l’infra-spirituel sera patenté par les sectes, les groupuscules et mieux peut-être, exister consistera à refuser désespérément de prendre parti. »

Dominique de Roux,
Maison Jaune, Christian Bourgois, 1969.

Lettre (exhumée) d'un ami perdu (de vue)


CRITIQUE DE « FASCISTE » (TM, Payot, 1988),
PAR HERVÉ PRUDON :


« C’était donc le week-end précédent, j’avais écrit à un ami. C’est important parce que j’ai mis mon adresse au dos. C’est plus valable. »
« L.A. Woman, des Doors, 22 heures, j’ai lu ton livre. Une nuit du 8 au 9, insomniaque convaincu. Impossible d’en parler, ne pas en parler. Tu vas me dire baba au rhum et forcat des douceurs, mais il y a dans ton bouquin des remakes de Kerouac, des poèmes lyriques. La quatrième est à chier et le titre impossible. Mais comment a-t-on pu le lire autrement qu’un désarroi qui cherche l’exaltation ? La connaissance des milieux fascistes de même que la parfaite construction du livre ne peuvent déranger. Ce qui dérange c’est le style, il colle au propos. On l’aurait sans doute voulu « distancié » alors que la distance est justement dans l’échec et l’obstination. Un certain ennui qui naît de l’uniformité, un uniforme qui naît de l’ennui. Un dressage pour tous, autant être le chien de tête. Une bêtise à front intelligent. Un reflet donc de la société, foncièrement bête et dotée d’une intelligence de pointe. Cet impouvoir à ne pas maîtriser les outils. C’est pourquoi Fontevrault recommence à la base, par le corps, l’arme simple. J’exprime mal le plaisir que j’ai eu à lire ton premier livre. Tu abordes des sujets qui me concernent : l’Europe et l’Occident. Je suis plus proche d’un Russe ou d’un Polonais, que d’un gars de l’Ohio ou de Melbourne . Et Paris qui ne sait plus si elle doit être Venise ou Manhattan. Tu n’es pas provocateur, heureusement, tu t’en fous, tu es juste exigeant. C’est-à-dire sur la mauvaise route. Continue. Amitié ».
Hervé Prudon, Sainte Extase, Le Dernier Terrain Vague, Compact-livres, 1989.

lundi 16 mars 2009

Dogbé l'aveuglant

(Alfred Dogbé, auteur d'élite, le contraire des cire-pompes moralisatrices du roman français)



DANS LA VÉRITÉ DU JOUR


Le jour se lève. Les yeux clos, Abou écoute les premiers bruits lointains de l'aube. Tout près de lui, un souffle régulier : sa conquête de la veille. Elle dort. Un beau corps. Une nuit folle ! Abou revoit le film de la soirée.
Abou sort du bureau, la poche gonflée par l'enveloppe de sa paie. Il rentre à pied exactement comme au cours des dix derniers jours du mois pendant lesquels il n'a pu se payer le ticket du bus. Il emprunte la rue des écoles et déambule dans l'animation de la fin de journée. Il s'égare au milieu des courses-poursuites et bagarres d'écoliers. Il contemple les croupes des collégiennes sur les trottoirs. Aux abords du Grand Marché, il est pris dans la frénésie des commerçants et artisans pressés de regagner leurs domiciles.
Abou marche en direction du rond-point des Hôtels. La nuit tombe. Et la rue s'organise pour accueillir les noctambules. Les vendeurs de grillades et les cafés s'installent. Même l'accoutrement des passants change : ni boubous, ni pagnes, mais des blue-jeans exagérément moulants, des jupes extrêmement courtes, et des talons aiguilles tout droit sortis des écrans de polars. Le monde de l'argent facile et des jeux dangereux ouvre ses portes illuminées de néons.
Finalement, ses pas le conduisent dans son bar habituel. Rue des Cinémas. Rares sont les soirées où Abou n'y est pas. Fauché ou pas, il y vient. Il y a toujours quelqu'un pour offrir un pot. Abou aime bien l'ambiance tapageuse du bistrot et ce mélange suffocant de tabac, d'alcool et de sueur. Il se sent vivre dans la musique assourdissante, le tintement du flipper et les bris de verre. Le roucoulement affolant des filles l'excite autant que leurs yeux bavards. Il aime leurs regards profonds et insistants quand elles demandent du feu, désinvoltes et prometteurs quand elles mendient un verre ou un repas. Abou aime observer les clients entrer dans le bistrot d'un pas assuré pour en ressortir titubants.
Il se sent vivre parmi les conciliabulesles coups de gueule, les fanfaronnades, les inévitables rixes, et les vigoureuses interventions du videur.
Quand Abou entre, la salle est déjà pleine. Vendredi de fin de mois. Abou partage la table d'un trio très intéressant. Des gens comme lui, qui les moyens de s'offrir du bon temps. Il offre la première tournée. On se met à parler politique. Le consensus est rapide et chaleureux à propos des chefs qui imposent la médiocrité de leurs vues au peuple. La causerie devient bruyante, vive et osée. Pour un rien on rit jusqu'aux larmes et chacun assèche sa bouteille bien avant de dresser la plate-forme salvatrice qui permettra à chaque travailleur de jouir de la reconnaissance de son travail, de week-end bien arrosés et d'une retraite suffisamment consistante pour ne pas mourir de soif. Pour une tournée payée, on lui en offre six. Pas moins ! Et chaque fois, Abou provoque le rire de ses nouveaux amis avec sa réplique favorite : Il n'y a pas de mal à se faire du bien !
Vers minuit, elle apparaît : une jupe immaculée et fendue qui révèle sans dévoiler, un corsage noir qui ne cache rien et une large ceinture rouge sang. Une entrée. Un murmure admiratif domine le vacarme: « Arrivage! arrivage! ». C'est le vocable pour désigner une nouvelle fille. Ici, comme dans tous les autres maquis de la ville, les hommes viennent seuls pour se livrer à la révolution et à la chasse aux filles.
Celle-ci est particulièrement désirable. Elle ne fait aucune difficulté pour s'asseoir à la table d'Abou et de ses compagnons. Elle boit avec eux, taquinant l'un, aguichant l'autre, égarant sa main sous la table pendant que d'autres mains font plus qu'effleurer son corps. Abou surprend plusieurs fois le regard assassin des autres filles du bar, les appels discrets des autres clients.
Au bout d'une heure, elle avoue avoir faim. Quelqu'un commande de la viande. Une montagne de grillades qu'on mange à peine. Un autre trouve la viande mal grillée et exige du poisson frit que l'on trouve trop froid. Un troisième doit convaincre la dame que les langues de bœuf sont plus exquises. La lutte est désormais ouverte. On se présente : qui est chef de service, qui directeur d'école, qui diplomate en congé. Abou ne se présente pas.
- Et toi? Dis-moi ce que tu fais.
- Si ça t'intéresse vraiment, je te le dirai tout à l'heure. Mais buvons et dansons d'abord. Il n'y a pas de mal à se faire du bien, ou bien ?
Il l'a appâtée. Pour bien l'accrocher, il sort de sa poche toute sa paie. Veillant scrupuleusement à mettre en évidence les gros billets, il offre une nouvelle tournée. D'autres suivent car la dame ne semble pas avoir choisi. Les compagnons d'Abou s'évertuent à la séduire en lui racontant leurs déboires : l'un endure une épouse vivant sur une autre planète, l'autre souffre de diriger des fonctionnaires incompétents, le troisième se plaint de ce que ses lumineuses idées politiques ne passent pas en haut lieu. Abou les écoute se vanter de leurs échecs et décrire leurs exils, se contentant de temps à autre d'inviter la dame à danser. La lutte dure, sournoise et rude, tout au long de la gaie et fraternelle causerie.
Qu'a-t-il fait ou dit pour avoir le dessus? En vérité, Abou ne s'en rappelle pas. Il se souvient seulement avoir relevé le défi, triomphé et claqué sa paie... Dire que ces farfelus qui ne savent même pas danser ont osé rivaliser avec lui, Abou! Quelle dérision! Abou revoit leurs yeux exorbités d'envie, leurs sourires de dépit au moment où il les abandonne dans le bar...
Il ne se rappelle même plus du nom de la dame qui dort encore à ses côtés... Une vraie nuit de folie! .... Le loyer, les factures d'électricité et d'eau, la nourrice, les tickets de bus, tout cela attendra la prochaine paie... Que ne ferait-il pas pour se réveiller tous les matins avec ce sentiment de félicité et cette sensation d'être le maître de son destin ? Son corps est encore chaud et languissant, disponible. L'envie lui revient. Il la touche. Elle vient se blottir contre sa poitrine. Abou ouvre les yeux.
Alors, la dame lui apparaît telle qu'elle n'était pas la veille dans la lumière truquée des néons du bar. Il voit dans ses bras une femme sans âge au visage brûlé par les produits de maquillage bon marché. Il voit un corps multicolore : une tête et des bras clairs, le reste noir comme le cul d'une marmite.



© Alfred Dogbé

dimanche 22 février 2009

La vérité sort de la bouche des éléphants

TROP C'EST TROP

Ça commence à faire gris
Les histoires de parti
Ça commence à faire creux
Les histoires d'amoureux
Ça commence à faire trop
Les histoires de drapeaux
Ça commence à faire peur
Les histoires de bonheur

(Topor, Pavé, Le Dernier Terrain Vague, 1994)

vendredi 20 février 2009

Secret militaire


RAPPEL DES CONSIGNES DE SÉCURITÉ EN CAS DE CATASTROPHE MAJEURE.


À SBC



Si ce n’était pas une catastrophe majeure, alors qu’est-ce que c’était ?
Il savait qu’il avait le manuel quelque part dans la maison. Un livre qui disait quoi faire et surtout les erreurs à ne pas commettre.
Il l’avait perdu évidemment. C’était fou ce qu’ils avaient perdu de choses ensemble.
Abonnement de train
Clés
Lunettes noires
Cartes de crédit
Téléphones portables
Brouillons de poèmes
Écharpes et foulards
Vestes et blousons
Alors cette nuit qu’il cherchait le manuel sur Rappel des consignes de sécurité en cas de catastrophe majeure, il se demandait à quoi ça avait rimé de perdre tant de choses. Bien sûr, ils buvaient jusqu’à l’oubli, bien sûr ils filaient dans des taxis, toujours un peu plus loin, toujours un peu plus près, allez savoir. Loin du bonheur. Loin de la catastrophe majeure. Ou très près.
C’était peut-être ça, au fond, la raison de toutes ces pertes: la catastrophe majeure. Dans le manuel, en cas de catastrophe majeure, on disait de n’emporter qu’un minimum de choses.
Et
À quoi bon
Un abonnement de train dans une catastrophe majeure puisqu’il n’y plus de train
De clés puisqu’on ne peut plus entrer nulle part
De lunettes noires puisqu’on n’a plus à cacher ses larmes
De cartes de crédit puisqu’on a oublié le code tous les codes
De téléphones portables puisque tous les gens du répertoire ne peuvent plus rien pour vous
De brouillons de poèmes puisqu’on n’aura plus le temps de les terminer
D’écharpes et de foulards de vestes et de blousons puisqu’on se moquera d’avoir froid ou même d’être élégant
Tout ça c’était expliqué dans le manuel qu’il ne retrouvait pas
Et aussi
Comment ne pas penser
Ne pas ouvrir certains livres d’où tombent lettres photos feuille de figuier
Et aussi
Comment répondre à tous avec une exquise politesse de mourant sous morphine
Ne pas dormir pour ne pas rêver et préférer l’insomnie
Et aussi
Comment ne pas croiser son regard dans la glace

© Jérôme Leroy, 2009