mardi 10 novembre 2009

Quartier Chaud-Goun



En bon explorateur des rues chargées d'Histoire, Clément Bulle, notre correspondant à Yokohama, nous narre aujourd'hui des gloires d'antan au quartier de mauvaise vie, des caïds de trottoir, des belles dans la fange, l'astre enfui des vauriens et des filles perdues du Soleil Levant…

Koganecho, les cendres du quartier rouge de Yokohama

Sur un tabouret de bar juchée, elle sourit.

Tignasse noire et bouclée,

Epaule nue,

Néglicence étudiée,

Elle tient un fume-cigarette, d’une main élégante et distraite ;

Fluette et joncée, à son cou une morsure.

Son japonais des rues. Ses gerçures. Ses blessures.

Parvus pes, barathrum grande : petit pied, grand trou.

Dose livrée dans une boite d’allumettes.

La proposition qu’elle refusa.

Le jour où il la retrouva sans raison apparente pétillante de grâce, à son désarroi, à lui, jaloux puis honteux.

Incognito en salle obscure :

Assise à cru sur lui,

elle susurre en marquise

accro.

Les deux jours qu’elle passa chez lui, malade.

Son déjeuner, un carré de chocolat noir en hiver. Le bruit de ses talons au petit matin.

Ses rengaines de putain.

Bien souvent sans un rotin.

L’adresse griffonée sur un coin de feuille : Calle 22, Bogota.

Tempéramenteuse et abattue. Il la vit pour la dernière fois le 3 novembre 1971, ne dit pas où.


TÉMOIN TÉNÉBREUX

D. m’avait bien mis en garde. Foujiéda est un témoin de choix, mais un témoin ténébreux. Il s’agit de se faire oublier, et de ne surtout pas le brusquer. Alors peut-être, il consentira à livrer certains souvenirs, certaines anecdotes, à parler de ce Koganecho disparu. Ah, autre chose : le coup de l’étrier, ce ne sera pas avec lui qui a du chameau la sobriété, et rien du singe en hiver. Pour un numéro d’éthylo-tauromachie entre les berlines luxueuses de Minatomiraï, on repassera. Indéridable mais amateur d’apartés grenadiers, lorsque c’est lui qui les commet. Raide de maintien et prenant parfois un drôle d’air baise-cul. Et pourtant m’avait surpris dans la rue la souplesse de sa grande carcasse dont les os semblent menacer percer le vieux cuir ; front étroit, yeux à fleur de tête, petite moustache noire qui s’animent au bout d’un long cou flexible. Foujiéda enchaîne méthodiquement ses mild seven. L’entretien se déroule dans une minuscule nomiya, et dans les bribes d’espagnol qu’il nous reste, à lui et à moi. Jazz de galerie marchande en sourdine, patronne muette essuyant ses verres.

Foujiéda a rapidement sorti la photo de sa sacoche, rendu audacieux par la barrière linguistique. La photo de Jézabel assise sur le tabouret de bar ; sa belle colombienne, grandie au Pérou, qui travailla en maison à Koganecho de 1968 à 1971, date du cliché. Elles étaient alors quelques 500, thailandaises, chinoises, taiwanaises, sud-américaines à officier derrière les devantures rouges des chonomas, ces restaurants factices qui étaient la façade légale des claques en question. 10 000 yens la passe de 30 minutes, en coulisse, souvent dans des chambres de ichi-jo (dimension d’un tatami).


SORTI DES RUINES

Le film de Kurosawa, Tengoku to jigoku, rappelle ce que fut Koganecho : à la fois un quartier réservé plutôt cosmopolite, sorti des ruines pour le soulagement des soldats américains, et un haut lieu du trafic d’héroïne. Il n’en reste pour ainsi dire plus rien, du labyrinthe de ses ruelles malfamées. Trop de camés, de filles mal maquerellées finies au canif, trop de descentes de condés. « Yokohama no Casbah », ainsi Koganecho la rouge était-elle appelée. Table rase d’elle, quasi aussi rase qu’en 45 sous le tapis de bombes. Foujiéda écrase sa énième clope, toujours aussi impassible. A Machida pour se faire une idée des nuits rouges d’ici, alors.

Peu à peu, les anciens bordels maquillés dont il subsiste quelques exemplaires croulants, sont transformés en atelier d’artiste. Le quartier se résidentialise bourgeoisement ; les arcades de la voie ferrée, la Keikyu, abritent désormais des commerces de luxe et d’art. Oui, il en reste, un petit groupe de maisons à un étage, au bord du canal, avec leur auvent rouge où s’affichent des prénoms de filles, généralement celui la mama-san. On les voit encore, regardez bien, ces prénoms qui s’estompent lentement. Megumi, Eri, Princesse Hime. Qu’êtes vous-devenues ?


YOKO SANS ÂME

Et Elle? Foujiéda insiste bien : ces « chongos » comme disait Jezabel dans son argot de Lima, rien à voir avec un gentil boudoir à geishas ; douillets lupanars à loupiottes tamisées, ornés cupidons poudrés, croyez ? Loin de ça. Décor nu. Une couverture jetée sur le tatami ; voilà pour la couleur locale. Pour le reste ? Chrono. Du chiffre, d’abord ; l’impérieuse obligation pour les filles sous contrôle et influence. « Chonoma », pour « chotto no aida » : un instant.De la maison d’abattage ni plus ni moins, donc, un « Charbo » transplanté plein coeur d’un Yoko sans âme.

Foujiéda ne l’a bien sûr jamais revue. Il n’use pas que de mots tendres à son égard. Des mots éructés tout bas. Dans l’argot d’ici, Fujisanien, ou bien dans son jargon à lui, Foujédien. Il range la photo,la ressort. Me fait apprécier la rondité des cuisses sous les guipures des collants résilles, le charnu sous le caraco deviné. Puis nouveau déluge d’invectives, puis silence. Foujiéda se mure. Colère comprimée. « Notre-dame-des-septs-douleurs-en-lames-de-rasoir » est semble-t-il passée par là. Souvenir cuisant. Il aimerait bien savoir, tout de même, Foujiéda, je suis sûr.

Jézabel...

« Ils allèrent pour l’enterrer; mais ils ne trouvèrent d’elle que le crâne, les pieds et les paumes des mains ». 2 Rois 9:30-37


© Clément Bulle, Yokohama, 2009

jeudi 5 novembre 2009

Roman de haine 10

(Sexreporter, notre obsédé d'ami donne prochainement un "concert", avec les maniaques qui "l'accompagnent" au sein du groupe Naz!.
Les cinglés erreurs d'aiguillage ou les neurasthéniques en phase terminale tenant mordicus à y aller à tout prix, liront l'adresse sur cette image navrante qui en dit long sur le groupe, sur le graphiste, ET sur le chanteur de cette formation contre laquelle le ministère de la Santé Mentale ne devrait pas tarder à réagir).




ÉLECTRIQUES AU CREUX DES PAUMES

Je contemplais encore le grouillement des méthyles, mêlée de bras et de jambes déformés presque toujours aux articulations. Le méthyle distendait la constitution noueuse des Sensitifs comme un métal mou. Je suivais les mouvements désarticulés de cette masse semi humaine, dans un flot de grondements stimulés par le contenu des gourdes. Le long des parois — des coups tirés rapides au plus fort de l’ivresse turquoise, fesses râpant le béton incurvé, saccades du théâtre d’ombres. Certains méthyles étaient mieux préservés que d’autres, d’un type paquet de nerfs qui représentait une mutation significative pour les hommes par rapport aux Sensitifs, plutôt trapus, puissants, moindre chez les femmes, si l’on oubliait la suavité légendaire des femmes Sensitives, complètement absente chez les méthyles.

Une de ces bêtes sauvages aux seins à peine dessinés a croisé mon regard, et entrouvert une vareuse sous laquelle frémissait un corps efflanqué mais flexible et nerveux comme une antenne. Ses angles aigus se découpaient dans les lueurs intermittentes de la casemate au rythme d’un vague déhanchement, évoquant — électriques au creux des paumes — les courbes minces de l’orientatrice au corps de marbre parfaitement lisse qui m’avait déniaisé à la demi-pension militaire. Les méthyles déjà hagards, titubants, se mouvaient derrière elle comme un fond d’abjection. Les sourcils et le front tirés à craquer vers les tempes de la femelle méthyle surmontaient un visage zébré de tics obscènes, langue, paupières, pommettes, répercutés en rafale à chaque étage du corps survolté. Elle s’est dépoitraillée, deux seins fermes, intacts, elle approchait de ma bouche la gourde bleue qui tournoyait entre ses doigts …

Les deux loustics gitans l'ont renvoyée dans la fange d'un coup de boutoir au plexus.

©TM, 2009


lundi 2 novembre 2009

EN LIBRAIRIE (OFFICIEL)

C'EST MAINTENANT UNE CERTITUDE, "LE PAYS Où LA MORT EST MOINS CHÈRE" ÉDITIONS MOISSON ROUGE, ONZE NOUVELLES POLAR VERSION ULTRA-MODERNE SANS SOUS-TITRES, EST DISPONIBLE EN LIBRAIRIE.
UN LABORATOIRE DE FICTION Où BOUILLONNENT LES SYNAPSES DANS DES CERVEAUX REPTILIENS DE COULEURS VARIÉES.

dimanche 1 novembre 2009

Roman de haine 9


Les compétitions régulières se déroulaient sur terrain hexagonal comme la carte de notre pays, entouré d’eau et d’adversaires, mais, et c’était une fleur de l’imagination de notre instructeur, les deux équipes se disputaient un crâne humain. Depuis que l’hôpital sponsorisait la demi-pension militaire, à la suite du rapprochement du corps médical et de l’armée, les crânes étaient plus faciles d’accès, et vous saurez fracasser des têtes, maugréait ce con d’instructeur, le jour où on a râlé parce qu’on avait les mains en sang, à force de s’arracher cette saloperie de crâne gelé, dans le crépuscule d’hiver, à 14h 35, par moins neuf. Je vais fracasser la tienne maintenant que je sais, avait craché la brute au crâne rasé à l’instructeur en fin de séance, et l’autre avait avalé l’insulte sans renauder malgré ses lourds poings crispés aux phalanges blanchies, et on a calmé la brute, après. Il risquait gros à l’orphelinat, s’il se mettait à jouer les terreurs comme ça. Entre cadets, on ne se parlait pratiquement pas — c’était du reste interdit la plupart du temps — mais on en savait long. Le rugby militaire nous a un peu détendu. Cependant, on n’échangeait pas grand chose, en dehors des informations vitales. On a fini par défoncer la porte de l’intendance, à la demi-pension, pour piquer des gants de travail. On est tous allé voir l’instructeur, pour l’avertir que s’il se hasardait à baver sur notre compte, on n’empêcherait plus la brute de faire des travaux pratiques, voire on lui donnerait un coup de main. Avec les gants, on a gagné le match, peinards, et l’équipe adverse a fait un raid sur l’intendance la semaine suivante. L’administration, dans l’obligation de punir un nombre important de cadets suite à l’initiative malencontreuse de l’instructeur, a fermé les yeux et fini par donner des gants à tout le monde. Ce con d’instructeur a cessé de nous compliquer la vie avec ses trouvailles. On continuait à s’entretuer sur le terrain pour des crânes, parce que l’instructeur avait une combine avec un département du Service Sanitaire, et faisait passer ça pour du sponsoring sportif — logo du Service Sanitaire tamponné sur les nuques ivoire blanchies par le gel alignées en bout de terrain comme des spectres au ras du sol, on écrasait plus d’un crâne en cours de partie — il nous fallait du rechange.

©TM, 2009



vendredi 30 octobre 2009

ПОЗДРАВЛЯЮ !!!! (Carnet Mondain)


(Andreï Lebedev — docteur ès langues, religions et civilisations, anthologiste de "Городорог "et auteur de "L"acheteur du non-vécu" Скупчик непрожитого — et Vanina, dans un rituel de mariage d'une simplicité rustique, et d'un symbolisme dont les origines se perdent dans les âges.
© photo Anton Kozlov)

Pour mon ami Andreï, ces lignes d'encouragement du grand Muddy Waters:

"I got a rich man's woman, living on a poor man's pay…"

Muddy Waters, I Got a Rich Man's Woman.

jeudi 29 octobre 2009

Gourou


ENGELURES

je la vois

grimper

dans un bus qui ressemble

à un vaisseau spatial

je la vois

faire poinçonner

son A.D.N

je la vois

disparaître

au milieu des passagers qui sont autant

d’extraterrestres

je suis le seul

être

humain

qu’elle connaît

je le lui crie

en vain

j’essaye de l’écrire

sur une vitre du bus

j’ai le bout des doigts gelé

quand l’engin quitte la station

il ne me reste plus

qu’à créer une secte

certains ne se sont pas gênés de le faire

avec moitié moins de visions

moitié moins de blessures


©Frédérick Houdaer, 2009


mardi 27 octobre 2009

Grand Nord

Le retour du Cyclopathe canadien en fanfare, que les lecteurs sains de corps et d'esprit nous excusent — à certains moments, on peut pas s'empêcher. Chroniques Marignac promet des poèmes d'amour, juste après !!!


Décembre 1994
Downtown Seattle, Youth Hostel

Le froid me traverse, les veines commencent à me crier faim et je marche sans trop savoir ou je vais. Buildings, affiches, vitrines et des kilomètres de caniveau, je pourrais être dans n'importe quelle ville déprimante d'Amérique.

Je suis arrivé en fin d'après-midi. Ils m'ont enfin laissé passer à White Rock. Deuxième essai. À la place d'un sac à dos, j'ai pris une valise, je pense que ça a aidé. Pourtant ils n'avaient qu'à l'ouvrir, un gros ziplock rempli de flutes trônait sur le dessus de mes cahiers et un tas de guenilles, tellement stone que je l'avais oublié. J'ai fait mon dernier hit dans l'autobus après avoir passé la douane puis j'ai tout balancé le kit par un hublot dans les toilettes, une pleine poignée de crayons sur l'autoroute.

Minuit approche à l'auberge de jeunesse, ils sont tous soit sortis ou endormis. J'ai attendu que la place soit déserte pour venir prendre ma douche, je crains de faire peur aux touristes. Comme je me défais de mes haillons présentables, mes appréhensions sont confirmées. Comment j'ai pu faire tant de trous ? J'ai un début de couture dans la carotide et une bosse mauve auréolée de jaune inquiétant sur le dessus d'un pied et le reste de mon corps plein de bleus et de croutes de sang séché est impraticable. Une passoire biafraise dans un film d'horreur. Je me passe une main incrédule sur le bras et sur une joue, mon reflet dans le miroir me donne le goût de brailler. Je tremble à ma vue, mais je n'ai pas le temps de m'arrêter pour m'attendrir. Il faut continuer, j'ai un billet de Greyhound pour le sud dans mon bagage, l'autobus décolle à midi.

© Patrick Caza, Montréal, 2009.