
LA GRANDE EVASION
Tous les jour à quatre heures, dans tout le système pénitentiaire fédéral, on fait l'appel des prisonniers. Nos gardiens chérissent tant notre présence qu'on nous compte plusieurs fois par jour. Mais c'est l'appel officiel de quatre heures qui marque la fin d'une journée de labeur et précède le retour des travailleurs - ceux des magasins, des ateliers, et ceux affectés aux travaux nécessaires au bon fonctionnement de la prison - aux divers quartiers où se trouvent leurs cellules. Il faut rester debout pendant l'appel, pour que les gardiens puissent avoir la certitude qu'ils ne sont pas en train de compter des pantins ou des cadavres. Une fois que l'appel est terminé et qu'ils ont vérifié auprés de la tour de Contrôle que le compte est bon, on nous relâche pour le dîner. D'habitude, ça ne prend pas plus d'une demi-heure.
Le jour d'Halloween, le compte n'est pas tombé juste. On a su qu'il y avait un problème quand on a vu les employés aux cuisines retourner aux cellules. En principe, les gardiens faisaient l'appel de l'équipe du soir dans le réfectoire, pour qu'ils puissent préparer le repas. Apparemment, il manquait quelqu'un, chez eux. Les employés aux cuisines ont regagné leurs quartiers, et on les a recomptés.
Mais le sifflet annonçant la fin de l'appel ne retentissait toujours pas. Il était six heures, on commençait à avoir faim. Dans les divers quartiers de la prison circulaient des rumeurs selon lesquelles quelqu'un s'était évadé. On s'est mis à fantasmer sec : l'un des nôtres avait réussi à déjouer l'attention des gardiens, et à prendre la tangente. Au fur et à mesure, l'angoisse des flics est devenue apparente, notre moral était au beau fixe. Il manquait quelqu'un, ça ne faisait plus aucun doute, les matons fouillaient la taule de fond en comble.
On nous a laissé entendre que des huiles de l'administration et des officiels chargé de la sécurité de l'établissement cherchaient des brèches à la périphérie. Ils inspectaient les deux murailles surmontées de rouleaux d'un barbelé coupant comme un rasoir, dont les pointes étincelaient au soleil comme autant de couteaux prêts à lacérer la chair. Ils examinaient le no man's land entre les deux clôtures - une sorte de champ de mine semé de dispositifs d'alarme réagissant à la moindre pression, et périodiquement ratissé par des détecteurs de mouvement électroniques. Ils sondaient la dalle de béton enfouie sous terre pour empêcher les prisonniers de creuser un tunnel vers la liberté.
Au quatre coins de l'enceinte, dans les miradors posés là comme des phares octogonaux, des gardiens équipés de fusils à longue portée étudiaient à la jumelle les champs dénudés qui descendaient du complexe pénitentiaire. Le lourd whap whap whap d'un hélicoptère de l'armée tournant au-dessus de nos têtes nous a fait lever les yeux.
Ils n'ont rien trouvé, aucun signe d'évasion, aucune irrégularité révélatrice. Mais la fin de l'appel ne retentissait toujours pas. On était enfermé dans les cellules, et ils nous recomptaient. Il était huit heures, et on avait de plus en plus faim.
- Il va quand même bien falloir qu'ils nous donnent à manger, se lamentait-on dans les cellules, bien qu'on soit tous excités d'imaginer que quelqu'un avait réussi à s'évader. Les visites et activités du soir étaient annulées. Aux dernières nouvelles, les flics étaient en train de démonter le réfectoire pièce par pièce.
A l'appel de neuf heures, on était toujours consignés dans nos quartiers, affamés et énervés malgré l'euphorie qui nous gagnait. Le compte ne tombait toujours pas juste. Ils ont fini par admettre que la vie devait suivre son cours pour le restant des prisonniers. Des groupes de gardiens nous ont escortés pour aller dîner.
Au réfectoire, les bruits couraient et se propageaient à la vitesse d'un incendie de forêt. Il ne faisait plus aucun doute que c'était un employé aux cuisines qui s'était évadé. Ses collègues nous ont mis au courant. Ravis d'être dans la confidence, ils circulaient parmi nous pendant qu'on mangeait, et échangeaient des détails sur la personnalité et l'histoire du fugitif.
La première fois qu'on l'avait remarqué, il était au travail, essuyant les tables de la cantine. C'était un homme mince et beau, à la peau lisse couleur caramel. Ses traits étaient fins, aigus, comme si son visage sortait tout droit d'un médaillon. Il avait une barbe clairsemée, adolescente, et des cheveux noirs satinés. A y regarder de plus près, quand on avait distingué ses yeux d'un brun opaque, on avait décidé qu'il devait s'agir d'un Indien d'Inde.
A cette époque là, un nouveau venu dans l'enceinte éveillait peu de curiosité. Chaque semaine les cars déposaient leurs troupeaux de détenus livides, venus d'autres prisons et maisons d'arrêts. A l'ère du surpeuplement, ils étaient magiquement assimilés au reste de la population pénitentiaire. Certains - très peu - étaient relâchés. Beaucoup revenaient régulièrement.
Nous n'avions commencé à faire attention à lui que lorsqu'il s'était mis aux poids et haltères. Sa maigreur évoquait des images d'enfants du Tiers-Monde menacés par la famine. Les poids paraissaient insupportablement lourds quand il étaient soulevés par ses bras frèles, mais comme il n'avait pas plus de vingt-cinq ans, son corps avait réagi remarquablement vite à l'entrainement. La nourriture et le repos à heures régulières avaient fait le reste : des muscles noueux et secs avaient bientôt gonflé sa peau couleur fauve.
Naturellement, son assurance s'était accrue avec sa force physique. Il venait s'entrainer dans une chemise blanche de cuisinier, déboutonnée et nouée à la ceinture comme un chanteur de Calypso. Il portait un lambeau de drap autour de la tête en guise de bandanna. Attendant son tour aux haltères, il prenait des poses canailles et musculeuses.
Au fur et à mesure que s'épanouissait le mystérieux Indien, notre intérêt pour lui s'est aiguisé. On se demandait ce qu'il foutait dans une prison américaine, et on supposait qu'il s'était fait serrer pour trafic de drogue, comme la plupart des asiatiques derrière les barreaux - des passeurs-mules, coincés à l'aéroport avec une valise à double fond, en train d'essayer d'introduire en fraude la came du rajah. Il nous a dit fièrement qu'il était musulman, un guerrier d'Allah. On le voyait prier dans la cour, prosterné vers la Mecque. Sa démarche est bientôt devenue moins timide, plus assurée, presque conquérante. Ses dents blanches étincelaient quand il saluait les amis qu'il commençait à se faire parmi les prisonniers. Petit à petit son allure exotique disparaissait. Il est devenu quasiment américain.
Comme pour parachever sa métamorphose, il s'est mis à faire de la course à pied. On le voyait allonger sa foulée souple d'antilope autour de la piste. Ce qui nous a paru bizarre. De mémoire de taulard, personne n'avait jamais entendu parler d'un Indien dont le passe-temps était de courir. Le jogging sédentaire et surnourri des citoyens du monde libre, se transformait, sous les verrous, en course désespérée.
Le jour d'Halloween, ce dont certains d'entre nous se doutaient depuis un moment s'est trouvé confirmé : l'Indien voulait tenter la belle, il avait la fièvre. L'évasion - cette obsession séduisante du prisonnier - avait pris possession de son esprit. Nous rêvions tous de nous évader, nos corps brûlaient d'être libres avec une ferveur douloureuse qui nous ébranlait jusqu'aux os. Mais l'Indien avait fait ce que nous aurions tous souhaité avoir le courage de faire. Il est entré dans la légende sur l'heure.
On a été surpris d'apprendre qu'il avait pas été bouclé pour une affaire de drogue. La rumeur publique prétendait qu'il avait été condamné pour le crime inhabituel de s'être fait passer pour un agent fédéral. C'était un imposteur, un escroc professionnel. La célébrité, décidément, le guettait.
Comme un caméléon, il s'était déguisé en membre du personnel pénitentiaire et s'était fondu dans les murailles de la prison fédérale. La veille de la Toussaint. D'après les théories qui circulaient, l'Indien avait commencé la mise à éxécution de son plan dès son arrivée dans l'établissement, d'abord en musclant son corps et en travaillant son endurance, puis en adoptant une allure d'Américain. Ensuite, comme un papillon hors de la chrysalide, il s'était métamorphosé en employé fédéral bien bâti qui n'avait plus qu'à sortir par la grande porte. On évoquait des images de lui en liberté, cavalant de maisons en maisons, d'entourloupes en entourloupes, rechargeant ses batteries avec des barres chocolatées tout en se fondant dans la foule des fantômes et des farfadets. On a demandé :
- Il en avait pris pour combien ?
On nous a répondu :
- Pour six ans.
Ca n'était pas une peine très lourde, à une époque où la justice se voulait coriace. Mais nos informateurs nous ont raconté que son désir d'évasion à tout prix venait d'une jeune épouse et de trois bébés, livrés à eux-mêmes, à Virginia Beach, chez lui.
Les recherches ont continué toute la nuit. Ils ont rappelé du personnel pour passer la prison au peigne fin. Comme le périmètre de sécurité était intact, les gardiens pensaient que le prisonnier manquant se cachait encore quelque part. Ils prenaient nos cellules d'assaut à n'importe quelle heure, fouillaient nos casiers et nos couchettes. On rêvait de cet Indien élancé, en cavale, changeant sans cesse d'apparence. Il s'était volatilisé, loin de nos vies de captifs, comme par magie.
Le matin suivant, cette histoire avait pris des proportions démesurées. Nous avons été accompagné au réfectoire, comme la veille au soir, quartier par quartier, et on a mangé avec, en bruit de fond, l'incessant bavardage de ceux qui propageaient les rumeurs. La plupart pensaient encore que l'Indien s'était fait la malle en se faisant passer pour un membre du personnel pénitentiaire. Certains racontaient qu'il avait été repéré en ville par un gardien qui y vivait, et s'était quand même débrouillé pour leur échapper une fois de plus. D'après presque tout le monde, il était toujours en liberté, mais un petit nombre prétendaient qu'on l'avait rattrappé, et qu'il était enfermé sous bonne garde à la prison locale. Plus tard, de retour dans nos quartiers, un prisonnier a fait le tour des cellules, jetant un sérieux doute sur les théories d'évasion par imposture.
- Il y avait un mec, tout à l'heure, dans la cour, et deux potes à lui, qui disaient l'avoir vu escalader la muraille.
- Foutaises. Et comment est-ce-qu'il a franchi le barbelé affûté comme un rasoir ?
- Il s'est faufilé comme il a pu entre les lames.
- Impossible, mon pote. Personne ne se faufile entre les lames de cette saloperie. Les rouleaux en accordéon, ça te déchiquète aussi sûrement qu'une mare pleine de pirhanas.
On ne savait plus quoi penser. Même les plus bavards des gardiens ne pipaient mot. Leur comportement nous prouvait que l'Indien était toujours porté manquant. Pire encore, la lumière n'avait pas été faite sur les circonstances et la technique d'évasion employée, ce qui signifiait que les détenus restaient consignés dans leurs quartiers jusqu'à ce que le mystère soit élucidé. Ils nous ont gardé en cellule toute la matinée - à l'exception des employés aux cuisines, qui colportaient les nouvelles, les ragots, et pas mal de désinformation.
A l'heure du déjeûner on a appris qu'une équipe d'enquêteurs du FBI était arrivée sur les lieux. Après des recherches superficielles, ils se sont concentrés sur les compacteurs d'ordures situés derrière le réfectoire. Des bribes de rumeurs se sont mises à circuler de nouveau.
L'état d'urgence a brusquement été levé juste au début de l'après midi, le second jour. On nous a enjoint de "vaquer à nos occupations". Une demi-douzaine d'employés aux cuisines ont été escortés, menottes aux poignets, jusqu'aux quartiers d'isolement. Le rictus triomphant des gardiens semblait indiquer que l'Indien s'était fait rattrapper, et avait balancé tous ses complices.
On est retourné aux ateliers, aux magasins, aux travaux nécessaires au bon fonctionnement de la prison. En faisant des poids et haltères, en l'absence de l'insaisissable Indien, on se remémorait sa bio apocryphe.
Il venait de Calcutta, certains disaient Goa ou Ceylan. Il était arrivé aux USA via Guyana, le pays de Jim Jones et du suicide en masse. On trouvait des types pour soutenir qu'il était Guyanais, mais peu importait, au fond. Son sourire et sa démarche assurée dissimulaient une histoire personnelle tourmentée. Ceux qui prétendaient connaitre la vérité, soutenaient que sa jeune épouse avait tenté de se suicider en supprimant les enfants. L'Indien était déterminé à trouver un moyen de foutre le camp coûte que coûte pour voler au secours de sa famille.
La thèse selon laquelle il se serait fait passer pour un membre du personnel pénitentiaire était réfutée par la plupart, c'était une légende. Mais ce que nous savions de cet Indien se résumait à des ragots, des mensonges, et des histoires à dormir debout - nées de l'imagination toujours fertile des prisonniers. Non pas, d'ailleurs, que nous en sachions énormément les uns sur les autres. On avait tous nos histoires et nos souvenirs. Il était parfois difficile de faire la différence entre réalité et fantasmes.
D'une certaine façon, on pouvait dire que l'Indien s'était évadé. Les autorités, les gens qui savaient ce qui s'était vraiment passé, nous ont raconté qu'il avait grimpé dans le compacteur d'ordures. Il s'était frayé un chemin, jusqu'au fond du container, le plus loin possible de l'énorme bélier hydraulique en acier qui écrasait les ordures pour les transformer en un mur de déchets compacts. Il avait cru pouvoir résister à la puissance du piston. Il s'était fabriqué un nid au fond du container et l'avait barricadé avec des planches.
Quand les gardiens avaient poussé la manette, et que le mur de détritus s'était rapproché, elles avaient pété comme des brindilles sous la pression. On imaginait le jeune guerrier dans sa longue agonie. Il avait du entendre la machine se mettre en route, et avoir alors une brève vision de liberté. Mais au fur et à mesure que la lente vibration s'était mise à ébranler sa carcasse, il s'était débattu dans un espace qui rétrécissait à vue d'œil. Des tonnes d'ordures s'étaient rapprochées, s'écrasant autour de lui. Son rêve d'évasion avait fait place à une sensation de panique. Puis de terreur.
Il avait compris, tout-à-coup, que le rempart de bois ne résisterait jamais à la pression, c'était impossible. Allah Akbar, avait-il pensé alors, Dieu est grand. Je pars pour un monde meilleur.
Il avait été écrasé comme une punaise. Sa vie avait été broyée, tandis que ses dents, ses cheveux, sa peau et ses os, se mélangeaient à deux tonnes d'ordures. Quand les enquêteurs étaient allés inspecter la décharge, ils avaient vu une grosse tache noire comme de l'encre s'échapper du cube de détritus passés au compacteur et su où chercher les restes de l'Indien.
Certains détenus prétendaient qu'il avait été assassiné dans les cuisines, qu'on lui avait arraché les membres pour les balancer au fond du compacteur dans des sacs poubelle. Ils ne pouvaient pas croire que quelqu'un puisse être assez bête pour s'introduire dans la machine de son plein gré. Il en donnaient pour preuve la demi-douzaine d'employés aux cuisines toujours à l'isolement pendant la durée de l'enquête. Mais on ne lui connaissait aucun ennemi, à cet Indien. On était rarement assassiné par hasard, en prison moins encore que dehors.
Une par une ces rumeurs furent démenties, quand les suspects ont été relachés. Ils disaient qu'on les avait interrogé pour savoir qui aurait pu donner un coup de main à l'Indien dans sa tentative d'évasion. Comme le compacteur était toujours rempli en présence d'un flic, les autorités supposaient que quelqu'un l'avait aidé en le jetant dedans dissimulé dans les ordures.
On n'a jamais su. Tout ce qu'on savait, c'était que ce jeune Indien avait vécu, que la vie avait animé ce corps à la peau foncée, et que des rêves désespérés avaient inspiré ses actes. On savait qu'au départ, il avait été plein d'espoir, mais que les circonstances, le hasard et le destin l'avaient fait dériver jusqu'aux rives américaines, où, pour des raisons qui importaient peu, la chance s'était refusée à lui et les portes de l'avenir dont il rêvait s'étaient refermées sans appel. On savait que l'absence des siens était la cause de son désespoir, qu'il était seul comme nous l'êtions tous, malgré la présence des autres prisonniers. On savait qu'il avait souffert, et pas seulement au cours de cette lente agonie.
Il n'y avait rien de plus à savoir. Il avait existé, un être humain : esprit captif de son enveloppe charnelle.
RICHARD STRATTON, auteur de L'idole des camés, Rivages/noir
(traduit de l'anglais par TM)












