jeudi 29 novembre 2007

L'AMÉRIKKKE TELLE QU'ELLE EST


LA GRANDE EVASION

Tous les jour à quatre heures, dans tout le système pénitentiaire fédéral, on fait l'appel des prisonniers. Nos gardiens chérissent tant notre présence qu'on nous compte plusieurs fois par jour. Mais c'est l'appel officiel de quatre heures qui marque la fin d'une journée de labeur et précède le retour des travailleurs - ceux des magasins, des ateliers, et ceux affectés aux travaux nécessaires au bon fonctionnement de la prison - aux divers quartiers où se trouvent leurs cellules. Il faut rester debout pendant l'appel, pour que les gardiens puissent avoir la certitude qu'ils ne sont pas en train de compter des pantins ou des cadavres. Une fois que l'appel est terminé et qu'ils ont vérifié auprés de la tour de Contrôle que le compte est bon, on nous relâche pour le dîner. D'habitude, ça ne prend pas plus d'une demi-heure.
Le jour d'Halloween, le compte n'est pas tombé juste. On a su qu'il y avait un problème quand on a vu les employés aux cuisines retourner aux cellules. En principe, les gardiens faisaient l'appel de l'équipe du soir dans le réfectoire, pour qu'ils puissent préparer le repas. Apparemment, il manquait quelqu'un, chez eux. Les employés aux cuisines ont regagné leurs quartiers, et on les a recomptés.
Mais le sifflet annonçant la fin de l'appel ne retentissait toujours pas. Il était six heures, on commençait à avoir faim. Dans les divers quartiers de la prison circulaient des rumeurs selon lesquelles quelqu'un s'était évadé. On s'est mis à fantasmer sec : l'un des nôtres avait réussi à déjouer l'attention des gardiens, et à prendre la tangente. Au fur et à mesure, l'angoisse des flics est devenue apparente, notre moral était au beau fixe. Il manquait quelqu'un, ça ne faisait plus aucun doute, les matons fouillaient la taule de fond en comble.
On nous a laissé entendre que des huiles de l'administration et des officiels chargé de la sécurité de l'établissement cherchaient des brèches à la périphérie. Ils inspectaient les deux murailles surmontées de rouleaux d'un barbelé coupant comme un rasoir, dont les pointes étincelaient au soleil comme autant de couteaux prêts à lacérer la chair. Ils examinaient le no man's land entre les deux clôtures - une sorte de champ de mine semé de dispositifs d'alarme réagissant à la moindre pression, et périodiquement ratissé par des détecteurs de mouvement électroniques. Ils sondaient la dalle de béton enfouie sous terre pour empêcher les prisonniers de creuser un tunnel vers la liberté.
Au quatre coins de l'enceinte, dans les miradors posés là comme des phares octogonaux, des gardiens équipés de fusils à longue portée étudiaient à la jumelle les champs dénudés qui descendaient du complexe pénitentiaire. Le lourd whap whap whap d'un hélicoptère de l'armée tournant au-dessus de nos têtes nous a fait lever les yeux.
Ils n'ont rien trouvé, aucun signe d'évasion, aucune irrégularité révélatrice. Mais la fin de l'appel ne retentissait toujours pas. On était enfermé dans les cellules, et ils nous recomptaient. Il était huit heures, et on avait de plus en plus faim.
- Il va quand même bien falloir qu'ils nous donnent à manger, se lamentait-on dans les cellules, bien qu'on soit tous excités d'imaginer que quelqu'un avait réussi à s'évader. Les visites et activités du soir étaient annulées. Aux dernières nouvelles, les flics étaient en train de démonter le réfectoire pièce par pièce.
A l'appel de neuf heures, on était toujours consignés dans nos quartiers, affamés et énervés malgré l'euphorie qui nous gagnait. Le compte ne tombait toujours pas juste. Ils ont fini par admettre que la vie devait suivre son cours pour le restant des prisonniers. Des groupes de gardiens nous ont escortés pour aller dîner.
Au réfectoire, les bruits couraient et se propageaient à la vitesse d'un incendie de forêt. Il ne faisait plus aucun doute que c'était un employé aux cuisines qui s'était évadé. Ses collègues nous ont mis au courant. Ravis d'être dans la confidence, ils circulaient parmi nous pendant qu'on mangeait, et échangeaient des détails sur la personnalité et l'histoire du fugitif.
La première fois qu'on l'avait remarqué, il était au travail, essuyant les tables de la cantine. C'était un homme mince et beau, à la peau lisse couleur caramel. Ses traits étaient fins, aigus, comme si son visage sortait tout droit d'un médaillon. Il avait une barbe clairsemée, adolescente, et des cheveux noirs satinés. A y regarder de plus près, quand on avait distingué ses yeux d'un brun opaque, on avait décidé qu'il devait s'agir d'un Indien d'Inde.
A cette époque là, un nouveau venu dans l'enceinte éveillait peu de curiosité. Chaque semaine les cars déposaient leurs troupeaux de détenus livides, venus d'autres prisons et maisons d'arrêts. A l'ère du surpeuplement, ils étaient magiquement assimilés au reste de la population pénitentiaire. Certains - très peu - étaient relâchés. Beaucoup revenaient régulièrement.
Nous n'avions commencé à faire attention à lui que lorsqu'il s'était mis aux poids et haltères. Sa maigreur évoquait des images d'enfants du Tiers-Monde menacés par la famine. Les poids paraissaient insupportablement lourds quand il étaient soulevés par ses bras frèles, mais comme il n'avait pas plus de vingt-cinq ans, son corps avait réagi remarquablement vite à l'entrainement. La nourriture et le repos à heures régulières avaient fait le reste : des muscles noueux et secs avaient bientôt gonflé sa peau couleur fauve.
Naturellement, son assurance s'était accrue avec sa force physique. Il venait s'entrainer dans une chemise blanche de cuisinier, déboutonnée et nouée à la ceinture comme un chanteur de Calypso. Il portait un lambeau de drap autour de la tête en guise de bandanna. Attendant son tour aux haltères, il prenait des poses canailles et musculeuses.
Au fur et à mesure que s'épanouissait le mystérieux Indien, notre intérêt pour lui s'est aiguisé. On se demandait ce qu'il foutait dans une prison américaine, et on supposait qu'il s'était fait serrer pour trafic de drogue, comme la plupart des asiatiques derrière les barreaux - des passeurs-mules, coincés à l'aéroport avec une valise à double fond, en train d'essayer d'introduire en fraude la came du rajah. Il nous a dit fièrement qu'il était musulman, un guerrier d'Allah. On le voyait prier dans la cour, prosterné vers la Mecque. Sa démarche est bientôt devenue moins timide, plus assurée, presque conquérante. Ses dents blanches étincelaient quand il saluait les amis qu'il commençait à se faire parmi les prisonniers. Petit à petit son allure exotique disparaissait. Il est devenu quasiment américain.
Comme pour parachever sa métamorphose, il s'est mis à faire de la course à pied. On le voyait allonger sa foulée souple d'antilope autour de la piste. Ce qui nous a paru bizarre. De mémoire de taulard, personne n'avait jamais entendu parler d'un Indien dont le passe-temps était de courir. Le jogging sédentaire et surnourri des citoyens du monde libre, se transformait, sous les verrous, en course désespérée.
Le jour d'Halloween, ce dont certains d'entre nous se doutaient depuis un moment s'est trouvé confirmé : l'Indien voulait tenter la belle, il avait la fièvre. L'évasion - cette obsession séduisante du prisonnier - avait pris possession de son esprit. Nous rêvions tous de nous évader, nos corps brûlaient d'être libres avec une ferveur douloureuse qui nous ébranlait jusqu'aux os. Mais l'Indien avait fait ce que nous aurions tous souhaité avoir le courage de faire. Il est entré dans la légende sur l'heure.
On a été surpris d'apprendre qu'il avait pas été bouclé pour une affaire de drogue. La rumeur publique prétendait qu'il avait été condamné pour le crime inhabituel de s'être fait passer pour un agent fédéral. C'était un imposteur, un escroc professionnel. La célébrité, décidément, le guettait.
Comme un caméléon, il s'était déguisé en membre du personnel pénitentiaire et s'était fondu dans les murailles de la prison fédérale. La veille de la Toussaint. D'après les théories qui circulaient, l'Indien avait commencé la mise à éxécution de son plan dès son arrivée dans l'établissement, d'abord en musclant son corps et en travaillant son endurance, puis en adoptant une allure d'Américain. Ensuite, comme un papillon hors de la chrysalide, il s'était métamorphosé en employé fédéral bien bâti qui n'avait plus qu'à sortir par la grande porte. On évoquait des images de lui en liberté, cavalant de maisons en maisons, d'entourloupes en entourloupes, rechargeant ses batteries avec des barres chocolatées tout en se fondant dans la foule des fantômes et des farfadets. On a demandé :
- Il en avait pris pour combien ?
On nous a répondu :
- Pour six ans.
Ca n'était pas une peine très lourde, à une époque où la justice se voulait coriace. Mais nos informateurs nous ont raconté que son désir d'évasion à tout prix venait d'une jeune épouse et de trois bébés, livrés à eux-mêmes, à Virginia Beach, chez lui.
Les recherches ont continué toute la nuit. Ils ont rappelé du personnel pour passer la prison au peigne fin. Comme le périmètre de sécurité était intact, les gardiens pensaient que le prisonnier manquant se cachait encore quelque part. Ils prenaient nos cellules d'assaut à n'importe quelle heure, fouillaient nos casiers et nos couchettes. On rêvait de cet Indien élancé, en cavale, changeant sans cesse d'apparence. Il s'était volatilisé, loin de nos vies de captifs, comme par magie.
Le matin suivant, cette histoire avait pris des proportions démesurées. Nous avons été accompagné au réfectoire, comme la veille au soir, quartier par quartier, et on a mangé avec, en bruit de fond, l'incessant bavardage de ceux qui propageaient les rumeurs. La plupart pensaient encore que l'Indien s'était fait la malle en se faisant passer pour un membre du personnel pénitentiaire. Certains racontaient qu'il avait été repéré en ville par un gardien qui y vivait, et s'était quand même débrouillé pour leur échapper une fois de plus. D'après presque tout le monde, il était toujours en liberté, mais un petit nombre prétendaient qu'on l'avait rattrappé, et qu'il était enfermé sous bonne garde à la prison locale. Plus tard, de retour dans nos quartiers, un prisonnier a fait le tour des cellules, jetant un sérieux doute sur les théories d'évasion par imposture.
- Il y avait un mec, tout à l'heure, dans la cour, et deux potes à lui, qui disaient l'avoir vu escalader la muraille.
- Foutaises. Et comment est-ce-qu'il a franchi le barbelé affûté comme un rasoir ?
- Il s'est faufilé comme il a pu entre les lames.
- Impossible, mon pote. Personne ne se faufile entre les lames de cette saloperie. Les rouleaux en accordéon, ça te déchiquète aussi sûrement qu'une mare pleine de pirhanas.
On ne savait plus quoi penser. Même les plus bavards des gardiens ne pipaient mot. Leur comportement nous prouvait que l'Indien était toujours porté manquant. Pire encore, la lumière n'avait pas été faite sur les circonstances et la technique d'évasion employée, ce qui signifiait que les détenus restaient consignés dans leurs quartiers jusqu'à ce que le mystère soit élucidé. Ils nous ont gardé en cellule toute la matinée - à l'exception des employés aux cuisines, qui colportaient les nouvelles, les ragots, et pas mal de désinformation.
A l'heure du déjeûner on a appris qu'une équipe d'enquêteurs du FBI était arrivée sur les lieux. Après des recherches superficielles, ils se sont concentrés sur les compacteurs d'ordures situés derrière le réfectoire. Des bribes de rumeurs se sont mises à circuler de nouveau.
L'état d'urgence a brusquement été levé juste au début de l'après midi, le second jour. On nous a enjoint de "vaquer à nos occupations". Une demi-douzaine d'employés aux cuisines ont été escortés, menottes aux poignets, jusqu'aux quartiers d'isolement. Le rictus triomphant des gardiens semblait indiquer que l'Indien s'était fait rattrapper, et avait balancé tous ses complices.
On est retourné aux ateliers, aux magasins, aux travaux nécessaires au bon fonctionnement de la prison. En faisant des poids et haltères, en l'absence de l'insaisissable Indien, on se remémorait sa bio apocryphe.
Il venait de Calcutta, certains disaient Goa ou Ceylan. Il était arrivé aux USA via Guyana, le pays de Jim Jones et du suicide en masse. On trouvait des types pour soutenir qu'il était Guyanais, mais peu importait, au fond. Son sourire et sa démarche assurée dissimulaient une histoire personnelle tourmentée. Ceux qui prétendaient connaitre la vérité, soutenaient que sa jeune épouse avait tenté de se suicider en supprimant les enfants. L'Indien était déterminé à trouver un moyen de foutre le camp coûte que coûte pour voler au secours de sa famille.
La thèse selon laquelle il se serait fait passer pour un membre du personnel pénitentiaire était réfutée par la plupart, c'était une légende. Mais ce que nous savions de cet Indien se résumait à des ragots, des mensonges, et des histoires à dormir debout - nées de l'imagination toujours fertile des prisonniers. Non pas, d'ailleurs, que nous en sachions énormément les uns sur les autres. On avait tous nos histoires et nos souvenirs. Il était parfois difficile de faire la différence entre réalité et fantasmes.
D'une certaine façon, on pouvait dire que l'Indien s'était évadé. Les autorités, les gens qui savaient ce qui s'était vraiment passé, nous ont raconté qu'il avait grimpé dans le compacteur d'ordures. Il s'était frayé un chemin, jusqu'au fond du container, le plus loin possible de l'énorme bélier hydraulique en acier qui écrasait les ordures pour les transformer en un mur de déchets compacts. Il avait cru pouvoir résister à la puissance du piston. Il s'était fabriqué un nid au fond du container et l'avait barricadé avec des planches.
Quand les gardiens avaient poussé la manette, et que le mur de détritus s'était rapproché, elles avaient pété comme des brindilles sous la pression. On imaginait le jeune guerrier dans sa longue agonie. Il avait du entendre la machine se mettre en route, et avoir alors une brève vision de liberté. Mais au fur et à mesure que la lente vibration s'était mise à ébranler sa carcasse, il s'était débattu dans un espace qui rétrécissait à vue d'œil. Des tonnes d'ordures s'étaient rapprochées, s'écrasant autour de lui. Son rêve d'évasion avait fait place à une sensation de panique. Puis de terreur.
Il avait compris, tout-à-coup, que le rempart de bois ne résisterait jamais à la pression, c'était impossible. Allah Akbar, avait-il pensé alors, Dieu est grand. Je pars pour un monde meilleur.
Il avait été écrasé comme une punaise. Sa vie avait été broyée, tandis que ses dents, ses cheveux, sa peau et ses os, se mélangeaient à deux tonnes d'ordures. Quand les enquêteurs étaient allés inspecter la décharge, ils avaient vu une grosse tache noire comme de l'encre s'échapper du cube de détritus passés au compacteur et su où chercher les restes de l'Indien.
Certains détenus prétendaient qu'il avait été assassiné dans les cuisines, qu'on lui avait arraché les membres pour les balancer au fond du compacteur dans des sacs poubelle. Ils ne pouvaient pas croire que quelqu'un puisse être assez bête pour s'introduire dans la machine de son plein gré. Il en donnaient pour preuve la demi-douzaine d'employés aux cuisines toujours à l'isolement pendant la durée de l'enquête. Mais on ne lui connaissait aucun ennemi, à cet Indien. On était rarement assassiné par hasard, en prison moins encore que dehors.
Une par une ces rumeurs furent démenties, quand les suspects ont été relachés. Ils disaient qu'on les avait interrogé pour savoir qui aurait pu donner un coup de main à l'Indien dans sa tentative d'évasion. Comme le compacteur était toujours rempli en présence d'un flic, les autorités supposaient que quelqu'un l'avait aidé en le jetant dedans dissimulé dans les ordures.
On n'a jamais su. Tout ce qu'on savait, c'était que ce jeune Indien avait vécu, que la vie avait animé ce corps à la peau foncée, et que des rêves désespérés avaient inspiré ses actes. On savait qu'au départ, il avait été plein d'espoir, mais que les circonstances, le hasard et le destin l'avaient fait dériver jusqu'aux rives américaines, où, pour des raisons qui importaient peu, la chance s'était refusée à lui et les portes de l'avenir dont il rêvait s'étaient refermées sans appel. On savait que l'absence des siens était la cause de son désespoir, qu'il était seul comme nous l'êtions tous, malgré la présence des autres prisonniers. On savait qu'il avait souffert, et pas seulement au cours de cette lente agonie.
Il n'y avait rien de plus à savoir. Il avait existé, un être humain : esprit captif de son enveloppe charnelle.


RICHARD STRATTON, auteur de L'idole des camés, Rivages/noir
(traduit de l'anglais par TM)

mardi 27 novembre 2007

8/02/O1


(Couverture du livre: "Prisonnier chez les morts" Edouard Limonov, 2003, quand il était en taule à Saratov. Ces jours-ci, avec la nouvelle donne, il risque toujours le tout pour le tout. Et voici, en témoignage d'amitié ironique à ce vieux loup des steppes, mes démêlés avec les conséquences de nos décisions. Que le destin soit béni de m'avoir fait traverser ce morceau d'histoire)


DANS LA NASSE

Le 8-2-2001 au matin, à l’aéroport de Cheremetievo, Moscou, j’ai du assumer le ridicule d’être arrêté par le FSB en possession de documents compromettants : des articles écrits par E.Limonov accompagnés d’une lettre, le tout destiné au tristement célèbre ex-mercenaire français Bob Denard. Les articles étaient des résumés biographiques de la vie du mercenaire déchu parus dans divers magazines russes au cours des années 90. La lettre, dont je n’eus connaissance qu’à travers la lecture que m’en fit l’interprète de la police fédérale russe, décrivait l’action politique de Limonov et invitait l’ex-mercenaire à prendre contact avec celui-ci. Je devais remettre ce paquet au journaliste P. Goffman, dont le nom figurait sur l’enveloppe, qui le remettrait lui-même à qui de droit. Je ne connaissais pas l’ancien mercenaire, fréquentant, par goût, plutôt l’underground. Je précise que Mr Gofman, d’ailleurs russophile poutinien, n’était nullement au courant de l’arrivée du colis, et s’en déclara plus tard catastrophé, de même, me confia-t-il, qu’il l’avait été par certaines communications que lui avait fait Limonov, le plus simplement du monde, par fax. On était loin de la guerre secrète. Ami fidèle, Mr Gofman mettait ces extravagances sur le compte d’une maladresse constitutive d’homme de lettres égaré dans la politique.
Limonov est coutumier de ce genre de fantaisies, ayant essayé vainement l’année précédente d’inviter l’ancien chanteur des Sex Pistols, John Lydon, dit Johnny Rotten pour un congrès de son parti, faire plaisir aux jeunes. Son intention avec l’ex-mercenaire était d’inviter celui-ci à Moscou pour des solennités du même genre, un « congrès des points chauds » du monde, où la présence de Denard le mettrait en valeur, et soulignerait une fois de plus ses relations dans le monde entier. Lorsqu’il m’avait demandé de transmettre son paquet, j’avais répondu instinctivement « Pourquoi as-tu besoin de cette vieille baderne ? ». Mais il tenait au cachet qu’apportait selon lui une présence aussi célèbre. De mon côté, je lui avais demandé de me faciliter certains contacts en Sibérie où j’avais l’idée d’un reportage documentaire sur une affaire politico-financière, que je comptais vendre à des cinéastes américains de mes amis et toucher enfin le gros lot après vingt ans à mégoter dans l’édition parisienne. J’ai donc accepté le paquet, notamment parce que je n’y voyais rien d’illégal, et que s’il le proposait, c’était que je ne risquais rien — à l’époque d’Internet, s’il avait voulu échanger quoi que ce soit de risqué avec l’ex-mercenaire, il n’aurait pas eu recours à un moyen de communication aussi archaïque. Enfin, nous étions liés par une amitié ancienne que j’ai évoqué dans « Limonov à Paris », un exemple de ces camaraderies bohèmes qui se nouaient à l’époque de ma jeunesse. Ma curiosité pour le paysage de la Russie post-soviet répondait à sa soif d’avoir des nouvelles de Paris, qu’il prétendait avoir oublié, mais dont la nostalgie l’envahissait dès qu’il voyait un Occidental (et, d’après certains amis communs, à d’autres moments aussi). Mon indifférence à la politique en général l’agaçait, mais nous partagions un certain regard désabusé sur le monde.
Là, une disgression est nécessaire.
Cette indifférence à la politique, j’étais comme mes camarades d’autrefois, né avec. Nous faisions partie d’une génération né entre 55 et 62, entre marteau et enclume, qui avait vu ses grands frères passer de l’égalitarisme des boutes-feux de 68, à la cupidité repue des affairistes des années 80. D’un autre côté nous avions aussi connu la fin de rêgne du gaullisme Giscard, corrompu, cynique, stupide, cette France en train de rancir, flétrir, racornir, rétrécir. Les verrous posés par la gauche pendant sa longue prise de pouvoir culturelle dans les médias au cours des années 70, nous laissaient peu de marge. Le choix était clair : joindre les rangs Figaro en se pliant aux bonnes manières, tâcher de fréquenter les bonnes familles et rentrer dans les grâces des réacs, ou bien passer par les fourches caudines des ex-gauchistes, prêter allégeance à une démocratie de façade, aux principes humanitaires prétextes à tant de massacres, et aux bons vieux procédés bourgeois de clientélisme et d’exclusion — quitte à s’en indigner de temps en temps pour se refaire une virginité. Les soixante-huitards avaient une façon bien à eux de jouer le jeu de la concurrence entre les générations, et s’assuraient que celle qui la suivait immédiatement, témoin de leurs reniements à répétition et de leurs escroqueries idéologico-tiroir-caisse, soit muselée d’entrée. Les réacs, eux, continuaient à dominer dans leur coin, cooptation, filtrage, capital accumulé.
C’est dans cette morne plaine Monceau qu’il nous fallait évoluer et pour ceux d’entre nous qu’animait un peu de sang, il n’était pas question de servir à qui que ce soit. Nous naviguions tous sous la ligne de flottaison, en termes d’argent et de reconnaissance, mais notre défi c’était de s’en moquer. Cette ironie, ce détachement qui caractérisaient nos meilleurs instants, c’était notre seule bataille. Le déferlement des drogues (principalement l’héroïne) sur Paris emporta donc bon nombre de ces soldats indécis que nous étions, qui rêvaient surtout de déserter. Dans ce paysage, Limonov était apparu un beau jour, un OVNI lui aussi, un peu Bukovski, un peu Essénine. L’histoire l’avait mis en marge, ça nous le rendait sympathique.
À la fin des années 80, dans un mouvement d’exaspération contre la chape de plomb qui s’était abattue sur le Paris médiatico-littéraire, j’avais rédigé un court roman « Fasciste » sorte de journal d’un militant d’extrême-droite à l’époque où elle renaissait et où elle était d’actualité. La trame du livre était en réalité complètement anar, le personnage principal, romantique attardé entraîné dans l’action, se faisant exclure de son mouvement le jour où celui-ci voulait gagner une respectabilité électorale. S’il entrait pas mal de provo dans le fait d’écrire ce livre à ce moment là, il entrait aussi pas mal de jeu. Je répétais plusieurs fois que je ne m’intéressais pas à la politique, mais à la passion politique, que dix ans plus tôt (ce roman est paru en 88) j’aurais écrit quelque chose sur un militant des brigades rouges. Last but not least, une conception artistique présidait à la fabrication de mon roman scandaleux : c’était un ready-made, une fiction Dada, un objet d’art improvisé avec du discours de propagande. Ces arguments pourtant solides ne retinrent pas l’attention du monde éditorial scandalisé de l’époque, je soupçonne qu’ils ne les entendaient pas, n’en ayant nul désir. Quoi qu’il en soit, les portes se fermèrent devant moi, je restai sans travail un certain temps et dus retourner dans l’édition par la petite porte, celle du lecteur, puis du traducteur, tandis que « toujours plus incultes, plus agressifs » les bien-pensants de droite de gauche et des extrèmes prospéraient. À la suite de mon coup d’éclat désastreux, j’avais fréquenté quelques temps les « néo-hussards » de la Revue de Paris, avant soit d’être écarté de leur cercle, soit de m’en détourner, les deux sans doute, on n’était pas du même monde non plus.
Tout ceci pour expliquer qu’à l’aube des années 90, quand le grand vent venu de l’Est s’est mis à tout balayer, lorsque j’ai assisté à la renaissance chez Limonov de cette passion slave qu’il avait refoulé depuis vingt ans, s’en prétendant volontiers libéré à l’occasion (« Je me fous de l’URSS ! »), cela m’a semblé curieux, mais émouvant. Je comprenais qu’il soit emporté par la vague, après avoir si longtemps nié son appartenance.
Je m’étais refait une carrière en traduisant tout le monde, des hommes, des femmes, des Noirs, des Blancs, des fous, des pédés, des lesbiennes, des repris de justice, et même un juge au tribunal de Manhattan auteur d’un roman policier. Je n’avais pas envie de replonger au fond du trou, et si j’écrivis d’autres romans je me gardais bien de leur donner un titre ou un contenu aussi brutal. De toute façon c’était trop tard, le mal était fait, mais j’aimais bien mon confort dans ma niche, puisque c’est une des déchéances de l’âge que de ne vouloir plus que se vautrer. Limonov, lui, s’était engagé dans des aventures à la Lartéguy de journaliste-soldat sur le front yougoslave du côté serbe, celui qu’on démonisait à tour de bras dans les cercles bien-pensants, alors qu’il me semblait que comme dans toute guerre, des intérêts majeurs étaient en jeu en coulisses, sans compter un capital de vieilles haines et la bestialité des propagandes. Je n’avais donc pas de jugement sur mon ami Limonov. Je refusai toutefois de me joindre à l’équipe de « L’Idiot International », dirigé par Edern-Hallier, parce que lui, il était écœurant, il ne payait jamais, et que les littéraires mondains fréquentant ce cercle s’autorisaient selon moi des trangressions faciles, tandis que les lampistes du journal allaient en prendre pour leur grade une fois qu’Edern-Hallier aurait coulé la revue selon sa bonne habitude. Ce qui se vérifia par la suite, mais c’est une autre histoire.
Pour revenir à Limonov, sa pensée se radicalisait au fur et à mesure qu’on l’excluait du fameux cercle bien-pensant des idées admises. La campagne de presse orchestrée contre lui par Polac et Daeninx, titulaires à vie d’un brevet de dignité qui remplit leur frigo, me rappela évidemment mes propres démélés avec les donneurs de leçons, vieux d’à peine quelques années, et me rapprocha de lui quelque temps. Son lyrisme « radical », et ses envolées slavophiles, si elles m’intéressaient en tant qu’éléments de l’histoire qu’il était en train de vivre, me semblaient toutefois tristement évocateurs de cette bassesse du politique dont il est impossible de se débarrasser. Il repartit à Moscou.
En le revoyant là-bas, où j’avais pris l’habitude de m’enfuir pour des raisons strictement affectives qui me liaient à d’autres gens, et notamment les journalistes d’eXile, gratuit alternatif de Moscou en langue anglaise, je retrouvai un leader politique occupé du matin au soir par sa profession. J’assistais à quelques meetings du NBP, et le découvris dans son nouveau rôle. Curieusement, j’avais l’impression d’assister à des réunions de la Cause du Peuple version 1970. J’avais l’impression que pas mal de ces jeunes gens agités qui se promettaient avec une telle ferveur à la révolution deviendraient dix ans plus tard des Jospin, des July, des Kouchner. Cette impression s’est d’ailleurs confimée depuis, nombre d’ex-membres du NBP occupent aujourd’hui des places de choix dans les médias, la musique, voire la magistrature. Il y a aussi un certain nombre d’entre eux en prison ce qui confirme la comparaison avec les gauchistes enropéens des années 70, une jeunesse saisie par un mouvement de l’histoire. Les carriéristes s’en sortent et triomphent, le reste crève avec leur accord tacite.
Comme n’importe quel Occidental, la plupart du temps avec le concours enthousiaste des autochtones, je voyais en Russie une promesse de coups fumants. Cette grisaille où l’on est plongé à Paris lorsqu’on essaie de préserver une intégrité à l’écart des étroits réseaux d’influence de la capitale a des effets pervers. L’idée du documentaire me vint au cours d’une soirée arrosée, où Limonov imagina aussi de correspondre avec l’ex-mercenaire. Ensuite je quittai Moscou, mais j’avais donné ma parole. J’emportai donc le paquet et me heurtai aux agents du FSB. Les vieux réflexes de ma jeunesse, l’époque où la police gaulliste sondait au petit bonheur ce que lui réservaient les nouvelles générations, revinrent en masse, à l’instant, quand le ballet des agents fédéraux commença autour de moi, et qu’ils menacèrent, pour commencer, de confisquer mon ordinateur. Je savais que leur numéro de flics froids, allusifs, polis, et en surnombre était un numéro d’intimidation. J’avais quand même la frousse de ma vie, et cela se confirma par la suite, au cours du procès Limonov, toutes nos conversations avaient été enregistrées. Il n’y avait pas grand-chose à faire, ils saisirent la lettre, les magazines, et des manuscrits littéraires qui n’avaient aucun rapport avec quoi que ce soit qui les intéresse. Ils me firent signer une déclaration enregistrant tout ça, et me laissèrent partir. En arrivant, encore à Roissy, j’appelais chez Limonov pour lui raconter l’incident, et pris contact avec Gofman, pour les mêmes raisons.
L’accusation tenta de se servir de cette lettre au cours du procès Limonov, mais sa validité en tant que preuve de la théorie du complot NBP pour renverser la constitution à l’aide du mercenaire Denard fut écartée par les juges. Entretemps, les médias russes m’avaient présenté comme un « célèbre écrivain français » plus ou moins agent d’un réseau de l’ombre. Malgré ma frousse intense du Goulag, je retournai quatre fois en Fédération Russe après l‘incident pendant que Limonov était sous les verrous, passant les douanes à chaque fois avec le Grand Frisson. J’ai la peau épaisse, et la suspicion a toujours pesé sur moi, parce que je ramène toujours sur le tapis « la nécessité de l’athéisme » au nez des fervents de toute obédience. Au cours de mon déplaisant passage dans les blanches mains du FSB, j’avais quand même eu l’occasion de faire un mea culpa intérieur, en accéléré d’adrénaline, tandis que ma vie repassait devant mes yeux, et mes conclusions étaient les suivantes : il ne faut pas s’impliquer, fut-ce indirectement, dans une cause qui vous indiffère, même par amitié, parce que ça met en position de faiblesse, la motivation manque pour se défendre.
Je n’avais et n’ai toujours aucune sympathie pour Mr Denard, ni aucune antipathie, du moins pas plus que pour tous les exécutants des basses œuvres de l’état à quelque nation qu’ils appartiennent, et ils se multiplient tous les jours. Il me semble amusant de remarquer, cependant, que ce Mr Denard était un acteur de la Guerre Froide et qu’il a contribué pendant un certain nombre d’années sanglantes, à préserver le système politico-économique si cher à nos grandes têtes molles, leur permettant d’éditer ces livres et faire ces films, briguer ces fonctions d’où ils ont pu pourfendre la barbarie, recueillant des bénéfices confortables. À l’époque les grandes têtes molles étaient parfois gauchistes, et Limonov était apatride. Chacun son destin. Accident de l’histoire, Limonov est devenu national-gauchiste, les grandes têtes molles sont devenues post-gauliennes tendance compte en banque, Mr Denard est ancien combattant. Et moi, qui me suis laissé piéger par bétise, je pense que nous sommes pris dans la nasse, tandis qu’à gauche comme à droite le bd St-Germain coule comme un long fleuve tranquille, et que les forces de sécurité veillent à notre formatage.


( Texte publié en anglais sous le titre "Cornered" à: www.exile.ru, archives, octobre 2005)

mercredi 21 novembre 2007

Small token of genuine admiration to genuine heroes, from an unworthy friend abroad…

(STEVE "ANESTHESIA " KNIGHT BUMRUSHING TO THE GOLDEN GLOVES TITLE… IN HIS CORNER: "BIG" STEVE FELTON & TM, APRIL 2007, SHERATON HOTEL, PARSIFANNY, NJ,
PHOTO © SRIANTHA WALPOLA)


THE 2007 GOLDEN GLOVES CAMPAIGN OF THE RENEGADES

STEVE "ANESTHESIA" KNIGHT FOUND HIS SURGICAL PUNCH

Spending two Golden Gloves seasons in a row with the Renegades punching bags in Big Steve’s damp Jersey City basement (see exile n°236 & 258), I was privy to some of their inner workings. Big Steve Felton, the Boxing Bush Doctor, was working hard on fighting the “No Record” curse.
One night, Steve Jr., his son, came down to train in the basement with a nickname. He found it in the dark recesses of deep slumber that day. The setting was a posh hotel and everyone was outside waiting for a personality: TV crews, bodyguards, a limousine, the works. Some square-shouldered and hooded figure whose face stayed in the shade walked down the steps to climb in the car: an athlete. Out of the blue, a loudspeaker boomed: “Here comes Steve “Anesthesia” Knight!”
Steve Jr. was exhilarated; the nickname was literally a godsend coming to the boxer in his pre-workout nap through the fog of that dull mid-afternoon hour. I suspect he told me the story for a reason. For all the street varnish, Steve Jr. has his own acute brand of smarts… He just knew the story would stick in my twisted writer’s mind. In fact, you can’t make up stuff like that and I never forgot it.
In Jersey City, the 2007 spring was cold and forbidding. Snowstorms, rainstorms, and the odd warm day to make sure you were caught off guard and sick the next day. Nonetheless, the young bucks of the hood were flooding Big Steve’s basement. The Boxing Bush Doctor had made it a magnet for eager young blood: a big burly football player named Rodney, 220, 6’4, athletic to the core. All that bench-press muscle slowed him up, of course, but accurate training would take care of that, and he was graced with the firepower of an Apache gunship. Then there was a sly short 18-year-old named Courtney, a middleweight the size of Steve Jr., who had what Big Steve deemed “T-Rex arms”. It means his short arms and formidable shoulders were bigger than my legs and hips. Courtney also had a killer left hook to the body, just like that, natural, and he decked a couple of big guys in sparring. “And he doesn’t even know what he is doing yet!” marveled Big Steve. He was grinning wildly as he always does when he sees talent.
All that energy was welcome, since the Golden Gloves finals were just round the corner, and we were on the last minute honing, fine-tuning of Steve Jr. and Prince, lined-up for the New Jersey Golden Gloves finals in the 165 and 201 lb’s weight class. The Renegades’ figureheads. Others guys came and went, family, friends, street kids, players, hard workers. At last, something was happening in the basement where Big Steve Felton had once hung a few punching bags to escape total despair and shed a few pounds.

DON'T LOOK FOR THE POWER PUNCH
In fact, when we went to “regular” gyms to train in the ring for the fights, the lads didn’t have sparring sessions they had wars. They were as likely to end up with busted noses and shiners, as they would be in a fight. Blood was drawn more often than not. At Lucky’s, in Union City, in the gym overlooking the Hudson River, “Anesthesia”, a.k.a. Steve Jr. was forever stuck with this slick, though slightly overweight pro and his stiff jab behind a feint, followed eventually by the right, the power punch that had previously knocked down Steve Jr. Yet “Anesthesia” was slowly learning to bob and weave, weaken his sparring-partner with body shots. More importantly, Steve was learning to control his temper and several times stopped himself from lunging wildly in a desperate attempt at landing power shots. The street-brawler was getting refined. Then a few days later at the same gym, he got inside the ropes with a fast southpaw named Ron, in perfect shape, and Steve Jr. made the conscious effort to step to the other side to avoid the big left hand, showing that he was now a THINKING fighter. Almost as significant, “Anesthesia” learned to time and let loose this thundering right of his, the mandatory weapon against a southpaw, since as a rule, lefties are difficult to hit with a regular jab. Not only did Steve Jr. figure how to use it now, he could also see the sobering effect a couple of those had on his sparring-partners, no matter how tough. Big Steve was grinning even more wildly. “Anesthesia” Steve Jr. was a special project of his, showing mercy and generosity to his once astray son, by teaching him a trade while accommodating and feeding him. Big Steve talked about it coldly: “I want to show him the world is not all evil, but that he has got to do his part”. “Anesthesia’s” part was “to eat, sleep, and train”. And in spite of his hardheaded stance in life, it turned out Steve Jr. had a good learning ability, if you knew how to talk to him. That time though, Big Steve put a lid on his satisfaction, because the father in him was worried about the upcoming fights, as much as the coach.


GRAMMAR OF DESTRUCTION
Big Steve showed no less dismay when his other pet project, Prince Jenkins, performed not as brilliantly as he expected in the gym wars, between the ropes, at the moment of truth. Prince’s performance was sometimes erratic, although never bad, as he had trouble fine-tuning his counterpunching game — sidestep and hit, let the storm pass, slip the punches, wear him out, nuke his ass when he misses or gets entangled in the ropes. Easier said than done, but Prince at his best could dance away from danger and hammer in his own grammar of destruction with his long straight punches, fly in and just take a step back to close the argument with the very short ones — that rattlesnake of a right, hardly moving, as his sparring partner was rushing in.
One night, still at Lucky’s — we were going out to different gyms to vary the opposition — Prince had to face his usual sparring partner whose inbred fury he was slowly learning to manage: an impressive short 200 lb’s Puerto-Rican named Jason, a 5’10 pile of bulging muscle. That night, Jason was red hot from an upset knockout NJ Golden Gloves victory over a feared Jersey amateur fighter the previous week. Jason had put an end to Newark’s Dew Drop’s gym best contender’s hopes. The guy was lined-up for Olympic trials, and the fight night had nearly ended in a riot, as Dew Drop’s supporters and entourage did not take the loss gracefully. Big Steve told me: “Best that you weren’t around, at some point I thought it would end in a big brawl.”

SPARRING IN THE DARK (EATING TOO MANY JABS)
However, at Lucky’s, for Prince’s sparring-session, Jason’s woman was there, with their little 2 year old daughter. The bell rang. Jason weaved a little, got inside, and threw those short-armed hooks loaded with weight to Prince’s face, drawing blood. The Tyson theory — although to an old ass like mine, the Puerto-Rican’s style brought back memories of Joe Frazier. Prince’s features showed some disbelief at his sparring-partner’s power. Prince spent the rest of the round avoiding it, tentative with the jab, getting caught nonetheless by the rapid fire of heavy hooks from time to time, still doing a good job of slipping or sidestepping the worst. Second round was almost a repetition of the first, yet Prince picked up something that would prove useful later. Since he didn’t seem to be able to hit with his left that day, he started hooking off the jab, to keep Jason at bay. Until then, the Puerto-Rican had been walking through Prince’s straight lefts, showing little concern. But the hook behind it stopped Jason, he didn’t like this sudden bump on the road —, flush on the jaw. It threw him off track.
Jason was still hitting hard sometimes, but not as much. Prince was seeing a way to gain the upper hand. Prince had been shaken too early and too strongly to take full advantage of the new tactics in the third round, but Jason was missing more and more — yet still totally wired, incensed by the presence of his wife on the premise and his new status as the latest bad ass in the New Jersey Golden Gloves community. Prince was breathing hard at the end of the session, showing wear and tear. Big Steve told him: “You didn’t quit, that’s what I like. You didn’t get hit by stupid shots. You hit him back. You faced a real customer tonight. That guy is dangerous.”
Later in the car back home, Big Steve said: “I want you guys to remember that we’re training in my basement and you are on a par with some of the best guys in NJ.”


LIGHT ON HIS FEET
At the next sparring-session, Prince handled the tough Puerto-Rican beautifully, light on his feet, at the top of his game, elusive, sneaky, brutally effective. Yet, this demonstration of Prince’s skills was a little tainted when he hurt his right hand in the last round, the thumb getting stuck as he hit, and tore his ankle on a goddamn medicine ball at the edge of the ring. There was now ample evidence that Big Steve’s students were good learners, against all odds.
In the basement, as the fights were looming in the near future, we had curtailed the exercise routine to crunches and a little work-out stretching, since the limbs were getting stiff after so much punching the bags, sparring and running.
April 6th 2007 was the day for the Golden Gloves semi-finals for “Anesthesia”, Steve Jr.
Big Steve was as nervous as a husband whose pregnant wife is giving birth to triplets. He kept forgetting half of the equipment, losing one item as he threw it out of the gym bag to look for another one. Steve Jr. looked faraway, listening to his Ipod, gathering strength, breaking his trance only to make precise demands: his mouthpiece, a red bull, could I help him stretch before the fight. I remember thinking that he knew exactly how to silence raw nerves until it’s time to blast off. Sleepy — “Anesthesia” looked sleepy. The edge was quietly buried deep inside him. He smiled a lot.
We drove down to the Sheraton Hotel downtown Parsifanny, NJ, where the bouts took place. The boxers were fighting before an overwhelmingly white dining-crowd.
I led the way in taking advantage of the conventional luxury of our surroundings, taking “Anesthesia” to a nice spot overlooking the pond for his last nap, filling my bucket with ice from the bar, and finally getting some towels at the reception desk when it turned out that Big Steve forgot them. I couldn’t wait to get a stiff drink from that bar but didn’t mention it.

HEAVY BONES
We worried a little when we saw Steve Jr.’s opponent, because he had that strong Latino face carved in heavy bones, the kind of Ecuadorian that you can hit all night and never floor, who remains dangerous until the end with the wild shots.
When “Anesthesia” woke up, he got his hands wrapped and then came up to me so we would stretch a little; the blood wasn’t flowing right in his legs. I made a mistake because I hadn’t thought of it beforehand. I started a workout stretching — lunges, leg lifts and so forth — while he was really asking for some light loosening up of the muscles. Steve Jr. didn’t say anything. When I realized my mistake — tiring him instead of helping him to relax — he was already inside the ropes, trading blows with the Latino, Big Steve was yelling instructions at ringside, and I was making sure the sponge was in the ice bucket.
For all our fears, the fight turned out to be a tune-up in “Anesthesia’s” march to the GG finals. The Latino was a furious slugger, swinging ahead, but Steve Jr. started to move away from the heavy stuff early in the fight, moved his head, measured the distance with his jab and let loose the right-hands that he had perfected sparring the southpaw. Then “Anesthesia” got inside with hooks and uppercuts. Though slightly taller, the Latino was too limited as a fighter to reach “Anesthesia”. Soon, getting his head repeatedly snapped back by Steve Jr.’s punches, the Latino seemed to be looking on the mat for a place to fall. The Latino spent the last round, nose bleeding, trying not to get hit too often. “Anesthesia” had dominated the fight from beginning to end. Logically he won on a decision; “Anesthesia” was a maturing boxer. The Renegades were on track for the NJ GG finals. Through his son, Big Steve might build a record.
On the bleachers, Big Steve’s family and entourage — half of his street — erupted, howled and whistled and cheered. The party tonight would be a long, wild affair, “Till the Break of Dawn!”
When I apologized to Steve Jr. for the botched-up stretching before the fight, he smiled: “Actually it wasn’t that bad. It helped me break little sweat at the warm-up, and my legs felt alive in the ring.”

PUSSY JONES (A CONDITION)
April the 20th was the big day, when Prince and Steve Jr., a.k.a. “Anesthesia”, would fight for the GG title. As always when fights get close, there was some talk about pussy. How long before a bout should a fighter stop getting any? Big Steve wasn’t precise; he just said a boxer should abstain for a while. That’s true, although I tend to believe that the reason is not so much fatigue. According to me it is to make the fighter mean. It is dangerous to get in the ring right after a blowjob, you might caress your opponent — such was, in my eyes, the theory. In the basement, nobody agreed on the length of mandatory abstention. I once said, “This is not a title belt, two weeks should take care of it.” “Anesthesia” objected: “We’ll treat it as a title belt.” then he smiled again: “But two weeks without a woman is enough.”

BIG GRIN
On the eve of the finals, we went for last time in the basement to break a little sweat, minimum workout for the fighters, just a few moves to keep them sharp. As the rest of us went through the usual routine, I briefly watched “Anesthesia’s” shadow-work and I was amazed for a while, seeing the fluid flow of punches, each of them detached, crisp, accurate, fast enough yet loaded. That look of awe before the effortless sequence of blows must have shown on my face — when our gazes met, “Anesthesia” had a big grin on his otherwise inscrutable features.

THOROUGHBRED ON THE WRONG TRACK
The day of the finals couldn’t go without a bit of drama, as everyone was on edge. Something was at stake: putting the Renegades on the map. A photographer was coming with us. “Anesthesia” was as sleepy as ever, retreating in himself, breaking the silence by cycles before drifting back to the half-dream world of his Ipod. At the other end of the house, Big Steve was frantically shifting boxing gear in and out of the gym bag, mumbling. Prince had decided to ride in another car with relatives and his significant other, instead of staying with the core group of the Renegades and his fellow fighter. On fight day a coach always feels he is the fighter’s Mom and Dad and shock troops sergeant, he wants to nurse his thoroughbred, fuel him, load him with high charge. Now Prince had declined that. My reason for not being happy wasn’t so different. I felt he had to stay with the lads he trained with, in that pre-war feeling, and feed off the energy of the others. Tap the force field of that tight circle of men focused on one thing, and bribe himself with the reward and comfort of women and relatives after the fight. In my mind that’s how you found a core of determination in yourself. But when we tried to talk him out of riding in another car, Prince said he needed the backup to feel good at the fight. Since you never know what makes somebody tick, Big Steve and I had both dropped the argument. It was still amateur boxing; there was no money involved. A man had to take his own decisions, because if he took the wrong one, he’d pay for it with his own hide. And if he was right, we’d know more about the game in general and Prince in particular.

NERVES
So I said: “It’s too late to worry about that.” Big Steve nodded and snapped out of it, calm again. He hardly even cursed during the long drive to Morristown high school. The venue for the NJGG finals was convenient but, to my mind, it had two big flaws: the first one was the Army recruiting stand next to the entrance. However you need sponsors, and I didn’t see any crowd rushing to get enlisted. The second flaw was much worse: the locker room was about as big as a broom closet; there was no room for the fighters to rest and concentrate. So we had to let them go and rest in the bleachers among friends and acquaintances, in the bustle and noise of the big room. We eventually found a blind spot near an emergency door between two rows of bleachers. “Anesthesia” who was fighting first, soon came to lie down on the gym bags, and separate himself from the world with his Ipod. Prince was still over there, in the crowd, but being a heavyweight, he fought much later on the card. I wanted him on lockdown with us from the moment he stepped out of his car, but it wasn’t possible. I feared what the long wait would do to his nerves, if we weren’t around to calm him down, and boost him up. They call it the Death Row Syndrome, that feeling of solitude before a fight.
When Anesthesia woke up, he asked for a red bull and some stretching. I got it right this time loosening him up slow and easy with a few prolonged but effortless stationary stretches. Then as the fight got really close, his nerves started acting up. Adrenalin made him dizzy. I watched all that, trying to distract him with a stupid joke about getting a degree in political science, but he was too far gone to get it, and started to puke in the garbage can. “My nerves”, he said coldly. I gave him water, told him to breathe and he opened the emergency door to get some fresh air. The worst was behind us as Big Steve came back to take us to the ring. Alarms went off in my mind when I saw that Anesthesia’s opponent was much taller than him and apparently in perfect shape. Those long muscles looked like razor blades ready to slash.

COOL IN THE RING
But when Anesthesia got in there he was already a new fighter, cool in the ring, sharp as a tack. He bobbed and weaved, smothered or slipped a few hard jabs meant to intimidate him for the rest of the fight, lifting a shoulder, turning his head, never still, elusive target. When Anesthesia began to punch, I knew it was going to be an onslaught. For all his bobbing and weaving, Anesthesia seemed to have a longer reach than his much taller opponent, beating him to the jab. If Steve Jr. timed and measured his opponent so early in the fight, he was already two steps ahead, ready to bury him. The tall dark fighter in front of Anesthesia was immediately in awe of his power. Then Anesthesia was text book: hooks to the body, jab, jab, big right hand to the head, right hand again left hook to the jaw and the fight was over. The tall fighter fell on the mat of the far corner of the ring. The Renegades had a title. Steve “Anesthesia” Knight was the NJ GG 2007 winner at 165 pounds… Riot of joy on the bleachers!
However, after talking to a few of his hard-core friends, Steve Jr. stayed with us in spite of the first round victory bliss he needed to share with his girl and his homeboys. As all of us, he was trying to make sure the long-ass wait wasn’t wearing Prince down — as a heavyweight he was on fight 14 that night. Well, Prince wasn’t taking it too good, but there was little we could do for him at that point. Since he was a conflicted fighter, and a guy with many different interests in life, we had already talked to him. I suspected that he was really scared of tapping into a deep well of pent-up anger in himself, afraid that he might hurt somebody. But words will only go so far. Beyond a certain point, they become useless. Prince had a new girlfriend, was trying hard to get a better paid job, his mother was leaving the next year to go live her retirement down south; he wanted to get the hell out of Jersey City some day, and live a better life. Prince had a lot on his mind. All that was getting in the way at the moment of truth. But “Anesthesia” could talk to him, he had just been in there, and won. “Anesthesia” only said: “So far we showed no ass to this crowd, bro. Get in there and make us proud.” Neither Big Steve nor I could come up with that kind of pep talk any more and be listened to. Prince nodded.

HOOK OFF THE JAB
His opponent was a tall white boy built as a construction worker, rock hard with massive pale muscle stacked-on high. Prince didn’t like that. Tall fighters, used to rely on their reach, don’t like taller fighters who force them to get inside. It could be the reason why Prince decided to change the game plan inside the ropes and overwhelm the tall white boy with an avalanche of blows at the beginning of the round. Alas, Prince didn’t hit hard enough. Or maybe the tall white boy had a concrete chin: he reeled backwards on the ropes but didn’t crack and caught Prince with a heavy right hand in the clinch. Then Prince had spent a lot of energy and he needed a breather, so he backed up, unable to punch while the tall white boy was following him in hot pursuit and landed a couple of these rights again. Prince shook his head. The tall white boy hit like he had a sledge hammer in his glove. Prince didn’t crack either, and he could have without shame because those shots were heavy metal. Prince’s best tactics, dance away and hit, were messed up since the white boy had a longer reach. During time out Big Steve told Prince to be in and out, to trick the tall white boy into rushing in, sidestep and shell him out. The tall white boy was standing still, and his moves were stiff. “Rob him of his power, that’s all he’s got” was Big Steve’s advice. And in the last half of the fight, Prince seemed to recall that jewel of a hook off the jab, which he had successfully used on Jason when they sparred. The tall white boy kept running into it, and it stopped him cold. There was hope for Prince. He then started a sequence of blows that finished with the tall white boy on the ground, although he could have slipped, entangled in the clinch.
We then believed that Prince could reverse the outcome of this fight. He came in the third round, scoring a few times with that brutal left hook although he couldn’t unload a whole combination behind it and kept his chin dangerously high. Then the tall white boy learned how to time Prince when he was hooking, and countered him with the big right that seemed to be his only punch. Prince tied him up a little, but our fighter was already too worn out to convincingly subdue the tall white boy who won the decision. The tall white boy was a lesser boxer, but he had shown more authority.
Prince had been through a hell of a fight with a powerhouse of a man. He had stayed on his feet and fought back. That is all that mattered. The Renegades’ side of bleachers flocked to him, congratulated him, hugged him, cheered him up. Prince’s features sported a sad mask but he would get over it. He was already smiling when he left the venue.
“Anesthesia” asked to be driven home immediately. He had some catching up to do with spirits, and a certain member of the fair sex.
Before we took off, Big Steve asked me for couple of aspirin tablets. His back was hurting again. It didn’t really matter. The Renegades had a title. There was a record now.

(TM, IN SWEATY AMERICAN ENGLISH)


Retrouvez chers lecteurs anglophones (n'inclut pas les gros cons de gauche et les chancres de droite qui parlent ce qu'ils ignorent autant qu'ils taisent ce qu'ils savent — nains linguistiques et intellectuels) les aventures du Renegades Boxing Club aux archives d'eXile à:
www.exile.ru
Sous les titres: The Renegade Boxing Club, et Underdogs and uppercuts in the underworld of Jersey boxing.

lundi 19 novembre 2007

Cartes postales

Quelques visages de Nathalia Medvedeva en "Chanteuse de beuglants" comme elle aimait à se définir…
Ci-dessous, les poèmes d'André Gritsman pour l'accompagner dans son dernier exil.

Poème N°10, recueil вид с моста, d’Andreï Gritsman
CHEREMETIEVO

Ma mère patrie est si vaste
Qu’en halo sur mon cœur s’étendait l’inquiétude
Fugace, multiple, et légère.
La rue Tverskaya clignote et étincelle
Si variée : un flot guerrier
Qui s’écoule jusqu’aux champs gelés.
Là, où gît le squelette d’un motocycliste de la Werhmacht,
Comme un objet exposé à la foire de L’Union des Syndicats du Travail Socialiste.
Au-delà s’étend une terre muette, no man’s land,
Au-dessus du tarmac scintillent les bars de l’aérodrome,
Les lumières mélancoliques des villages, les phares des camions,
Flottant aux frontières de février,
Là-bas, dont nous ne sommes déjà plus.
Et grâces en soient rendues à Dieu . En passant le contrôle rayons X,
Je bois un verre pour la route
Avec un jeune homme d’affaires britannique.
Je jetterai un dernier coup d’œil aux éternelles fumées
Planant sur les lignes de démarcation, paysage dénudé
Où à la matinale gouache noir-et-blanc
L’aube mêle déjà une touche bleutée.

N° 5
DÉCEMBRE

Au-dessus d’une rivière figée, souviens-toi
Une silhouette immobile.
Des cheminées défuntes. La neige au ralenti.
Sur un tapis de terre grisonnante, souviens-toi,
Naviguent les vaisseaux de la ville.
Quelque part, aux confins du territoire et du temps,
S’éteint la plainte d’un train éloigné .
Sommeil interrompu. La sirène ferroviaire,
Un tressaillement de l’ombre coagulée ?
Oracle ou erreur ?
On s’approche de la fenêtre,
Voici Noël, et une pluie tropicale.
(Décembre 93)



NEW YORK, N° 30

À la croisée des temps
Où nul lieu n’existe
De voix brisées,
Béance extérieure.
Jours humides
Sous une chape crépusculaire
Les feux tremblants
Des villes environnantes.

La rivière pourrit, et saluant les commencements,
L’herbarium automnal se déploie, solennel.
Le parc moisit dans la fraîcheur,
Sous des jetées au rebut
S’infiltre la lumière
Dans les cours d’église.

Chez l’épicier, une couleur païenne,
Et la statue coréenne au coin, reste sans vie.
Crépuscule. Les vitrines clignotent.
Jour sans fin. Je t’aime.



TÊTE AVEC SOI-MÊME N°31

J’ouvre un livre —des oiseaux s’en échappent
Je ferme les yeux — des tulipes fleurissent
La vie s’enfuit, le jour se rapproche.

Des bougies sur la table,
Des ombres sur le mur
Tous mes frères — comme vous m’avez aimé.

Le flot des âmes les disperse au quatre points cardinaux
Les verres s’entrechoquent et tintent.
Une pancarte lumineuse pourpre sur le mur, muette : « Sortie ».

Nous sortons le grain des souterrains mortuaires
Il pousse en silence.
La fin est aussi proche que le commencement.
Remets-nous une tournée.

Hier j’ai vu Magritte sur la Cinquième Avenue
Debout sur la pointe des pieds, il tentait de jeter un œil
Sur lady Di à l’entrée de chez Bergdorf Goodman.


Qui sait, ce qui surviendra demain ?
Les cendres de nos cigarettes vivent encore et tournoient.
Qu’en guise d’adieu, nous buvions à tout l’impossible.

Je ferme les yeux et vois
Par le bout de mes doigts : texture, odeur et son.
Mes doigts jouent une chanson silencieuse
J’ouvre les yeux, la nuit est tombée
Et les habitués de la maison sont arrivés.

À présent je connais la sensation
De glisser au fond du ravin.
Seul l’amour boit de la neige fondue en silence.


À chacune de nos rencontres
Nous ne montrons l’un à l’autre qu’une petite partie de l’égarement
Ressenti à contempler l’accomplissement du verdict de la vie : faire durer tout ça
Comme s’il ne se passait rien sous nos yeux.
Et en réalité nos lunettes sont différentes
Quand nous les échangeons, je plaisante :
Tu es une créature androgyne, vieille chose !
Tu réponds : moi, je ne te vois pas du tout.


En réalité on voudrait
Que je fasse du porte-à-porte
Distribuant des biscuits maison avec une ristourne
Tout en restant incognito

Mon erreur, c’est de croire sérieusement, qu’ils se tiennent derrière les rideaux
Et observent
Ma façon de sortir du quartier
Et disparaitre parmi les ormes au bout de la rue.



N° 2 SANS TITRE

Et il apprit que la mort n’est pas le vide
Ni la solitude, mais une existence négative
Qui garde au chaud les lieux communs
Quand la parole a quitté
Les bouches refroidies

(1977)
(Traduit du russe par TM)

Retrouvez Andreï Gritsman (en anglais et en russe) à:

samedi 17 novembre 2007

Sagesse éternelle (pour JSA et AFG)

" QUICONQUE PRÉTEND PARLER AU NOM DU PEUPLE EST UN FOUTU SALAUD."

Dominique de Roux, La jeune fille au ballon rouge.

Comédie de la cruauté

Effroyable vengeance
Vladimir Toutchkov


Olga avait vingt ans de moins que Nikolaï. Cependant cela ne constituait en rien un obstacle à leur bonheur domestique. Chez eux régnaient la paix et l'harmonie, fondées sur l'attachement mutuel, la richesse commune, l'entente sexuelle, et le respect partagé des centres d'intérêts personnels de chacun. Ceux de Nikolaï se résumaient à la direction assumée par lui-même de sa propre corporation, à l'intérieur de laquelle on trouvait banques, bureaux, firmes et autres résultats de l'histoire russe dans la dernière décennie du vingtième siècle. Et il ne consacrait à la satisfaction de la secrète passion fatale de laquelle il sera question ci-dessous, qu'une infime portion restante de son énergie.
Olga, elle, aimait décidément tout ce qui était brillant et excentrique. Et c'est pour cela qu'elle organisait régulièrement chez des "Parties" où étaient invitées toutes les étoiles des planches de la mère patrie. Ces réunions bruyantes produisaient une impression stupéfiante sur les domestiques et femmes de chambre, qui avaient la sensation d'être en présence d'un grand mystère, sorti tout droit des photos animées de la rubrique mondaine du quotidien"7 jours".
Il n'y avait là que des garçons et des filles qui venaient de s'envoler de leur province, attirés dans la capitale par les étincelants feux de la rampe, ayant déjà appris à se servir de cartes de crédit, sans toutefois encore maîtriser l'art de se servir simultanément d'un couteau et d'une fourchette, ayant déjà passé le rite de l'initiation homosexuelle sous la houlette de puissants éditorialistes de périodiques musicaux, sans avoir épuisé les moyens investis sur eux par les requins du show-biz. Il y avait aussi des gens tout à fait adultes, dont les débuts créateurs avaient eu lieu dans des ensembles musicaux et orchestres de restaurants, mais qui étaient ensuite parvenus jusqu'à l'Olympe musicale soviétique après avoir été soutenus par le département culturel du Comité Central des Komsomols. Il y avait encore des gens qu'on aurait pu appeler "sur le retour d'âge" n'eussent-ils appartenu à la tribu des artistes des planches, dotée de l'éternelle jeunesse. Il arrivait même qu'un doyen du métier fatigué de la gloire, couronné de lauriers et couvert de médailles tant soviétiques que russes, conseillant secrètement les casinos et les restaurants de la capitale, fasse son apparition… Quels invités n'y avait-il pas dans ces soirées!
Nikolaï se livrait à un travail mental intense dans la tranquillité de son cabinet, exigeant la totalité de ses forces intellectuelles et une concentration maximale de son attention. Chez Olga, sa moitié, on entendait de la musique, des éclats de rire libérateurs retentissaient avec les explosions de bouchons de champagne. L'émotion y régnait en maître.
Quel intérêt minime aurait pu donc représenter pour quiconque la description du temps passé par Nikolaï dans son bureau, assis sans interruption des heures d'affilée devant l'ordinateur, à examiner des rapports, des comptes, des index, des articles spécifiques, relié par internet à des assesseurs, des assistants, des associés, et des concurrents.
Il en allait tout autrement des fascinantes "parties" où pouvaient se gorger d'informations les colonnes des rubriques mondaines des journaux et magazines, à condition bien sûr qu'on y admette la confrérie impure des plumitifs avides de scandales.
Ils arrivaient en principe vers neuf heures. S'annonçant aux taillis environnants par de joyeux klaxons, qui entonnaient malicieusement "la Cucaracha", "God Save the Queen", "Arlequin", ou bien encore quelque chanson de voyou. Tout aussi capricieuses et diverses s'avéraient leurs toilettes, transformant les étoiles des planches en oiseaux fantastiques aux plumages tropicaux exotiques. Mais le spectateur fortuit, si on l'avait accepté dans ces soirées élitistes aurait été frappé par le charme, l'excentricité, qui passaient à travers les gestes, les paroles, les intonations des invités — la vulgarité exquise mise au point avec un soin extrême par les maquilleurs et les attachés de presse.
Les "parties" chez Olga ne suivaient pas le moindre programme strict établi d'avance, caractéristique des entreprises de boites de nuit pour le bétail humain dans lesquelles les étoiles ne font leur apparition que le but de gagner leur vie, ou bien de se faire remarquer par la presse. Chez Olga on venait pour se reposer, pas pour travailler. C'est pour cela que la conversation mondaine futile était interrompue par de brillantes improvisations, dont les grands maîtres de l'art ne sont capables que dans des circonstances décontractées et amicales. N s'emparait Dieu sait où d'une mandoline et se lançait dans une improvisation éblouissante de la chanson provocante de Marylin dans "Certains l'aiment chaud". O ou P exécutait une parodie de la conversation d'Eltsine avec le jeune vice-premier ministre Nemtsov, tandis que R parodiait la publicité télévisuelle de "Johnson et Johnson". S imitait un orgasme masculin sur une guitare rythmique. T se faisant passer pour un simple d'esprit injuriait tous les invités présents dans leur ensemble et chacun séparément. U Faisait un strip tease de professionnelle déambulait sur la longue table en forme de fourchette… la fantaisie des invités était sans limites.
Il se révélaient inventifs dans les fantasmes sexuels les plus incroyables, lesquels selon une tradition artistique, chacun était désireux de partager avec toute la société de ses confrères. C'était une sorte de concours — avec invariablement un prix aux vainqueurs et des diagrammes régulièrement mis à jour.
Il faut ici remarquer que cette assemblée des couches supérieures de la mondanité se distinguait par sa morale assez licencieuse et son côté débridé dans la sphère des relations intimes. Aucune liaison ne se prolongeait la plupart du temps plus de deux jours. Les partenaires se choisissaient avec une légèreté inhabituelle, guidés par des considérations aussi peu sérieuses que la commodité d'une robe fendue permettant d'entrer en contact direct sans l'ôter, ou encore l'absence de collant, ou le port d'une cravate pour attacher les mains lors de relations sexuelles sado-masochistes.
De plus, tout ceci n'était pas considéré comme des relations intimes, mais plutôt des relations de camaraderie, parce que tout se passait entre des gens qui se connaissaient depuis une éternité. Dans ce cercle bohème ne comptaient comme relations intimes que les rapports sexuels sans préservatif entre un seul homme et une seule femme.
Nikolaï connaissait-il l'aspect particulier des soirées chez Olga ? En homme intelligent, il se représentait la possibilité de semblables excentricités sans y accorder de signification particulière. Tous ses petits jeux sophistiqués étaient compensés par le léger complexe de culpabilité grâce auquel Olga se couchait dans le lit de Nikolaï avec ardeur, comme pour accomplir un devoir maternel.
Pourtant cette vie mesurée fut tout à coup bouleversée par une circonstance imprévue de Nikolaï. Un rival apparut sans crier gare.
C'était un homme d'âge moyen, aux traits orientaux portant même, semblait-il, un nom oriental, que complétait avec un manque de goût achevé un prénom américain. C'était le chef d'un ensemble de musique de danse dans lequel se produisaient quatre jeunes gens vifs comme l'éclair et dressés comme des machines. Les mauvaises langues racontaient qu'ils avaient obligatoirement des relations homosexuelles avec leur chef d'orchestre. C'était toutefois impossible parce que leur patron était un homme sérieux, sain, et si vieux jeu dans le regard qu'il portait sur la vie qu'il gravitait autour d'actrices de cinéma plutôt vieillissantes. Par conséquent il ne pouvait éprouver à l'égard de ses pupilles qu'un sentiment paternel.
Assez vite après sa première apparition chez elle, Olga reconnut chez cet homme réservé et souriant, une solidité virile, une honnêteté profonde, une générosité de l'âme et une intelligence — par rapport aux habitués de ses soirées — exceptionnelle. Olga qui n'avait jamais pu faire siennes jusqu'au bout les normes de la superficialité bohème , comprit qu'il était plus authentique , et perdant la tête, se jeta dans les vagues impétueuses d'une tempête de sentiments bouillonnants. L'élu de son cœur était assez lucide pour n'aller au devant du caprice de la femme d'un des banquiers les plus puissants de Russie que la mort dans l'âme.
Sur fond de tourbillon bohème ils établirent une relation solide. En ce qui concernait celle-ci, on plaisantait derrière le dos des amants voués à une sexualité monotone: "Notre polisson essaie de planter sa vrille dans le blindage du coffre de la banque".
Il y avait dans cette plaisanterie une certaine part de vérité. Olga insista assez vite pour qu'on ouvre à son amant un compte privilégié à l'abri des charges indûes de l'impôt.
Nikolaï accepta d'ouvrir le compte. Mais la sélectivité étrange de sa femme par rapport aux membres de son salon éveilla quelque peu sa méfiance. Cependant celle-ci ne violait aucune des règles secrètes de leur vie de couple. En fin de compte, il s'était lui-même enflammé excessivement pour une compagnie de trust-funds , luttant avec une passion superlue contre la concurrence pour s'emparer de suffisamment d'actions afin de s'en assurer le contrôle, bien que cela se fût avéré un investissement de capitaux qui s'était soldé par des pertes. La passion obéit à des lois qui contredisent souvent le sens commun.
Mais Nikolaï apprit un beau jour qu'en son absence Olga le trompait, retrouvant son petit ami de façon cynique et téméraire dans son propre cabinet. Et qu'elle le faisait de façon si ouverte et effrontée, que les journaux vulgaires à sensation commençaient à traîner son nom dans la boue "Il ne manquait plus que les paparazzi!" pensa rageusement Nikolaï. Et, sans remettre au lendemain, il décida d'agir de la manière la plus radicale, chargeant des gens de confiance de tout préparer.
Deux mois plus tard, Nikolaï convoqua dans son bureau les amants par qui le scandale arrivait. Et leur fit part de ce que, la relation qui s'était formée entre eux était non seulement de nature à susciter l'indignation, mais qu'elle était criminelle parce qu'elle menaçait non seulement de salir son nom mais également la réputation de la banque. Par conséquent tous ces errements ne pouvaient continuer. Toutefois se limiter à un veto quant à leur relation était contraire aux règles qu'il se fixait. Les coupables se devaient de subir un châtiment mérité. Nikolaï était enclin à considérer que le plus coupable dans ce complot immoral était le chef de l'ensemble musical, car précisément lui, en tant qu'homme, était susceptible de contrôler ses actes dans une plus grande mesure qu'une femme dont la nature émotionnelle est vulnérable à une activité nerveuse intense.
—Je dois donc vous priver de votre nom, de votre patronyme, et de votre biographie, termina Nikolaï achevant de lire la sentence en fixant dans les yeux l'homme coupable d'avoir ravagé la paix conjuguale, blanc comme un linge.
Celui-ci ne comprit pas, non seulement à cause de la peur qui s'était emparée de lui, mais à cause de l'étrangeté de la formule. A la perplexité qui figeait le regard du musicien, Nikolaï devina que des explications étaient nécessaires. Elles ne furent pas longues à s'élever.
—Vous passez souvent à la télévision. On publie votre portrait dans les journaux. Des salles entières vous applaudissent. Vous vous considérez donc certainement comme quelqu'un d'unique et d'irremplaçable. C'est toutefois un errement de l'imagination, fondé sur l'ignorance de la philosophie orientale, qui devrait vous être bien plus plus proche et accessible qu'à moi, de culture russe. Personne n'est irremplaçable et vous en rendrez bientôt compte. A partir de maintenant vous serez quelqu'un d'autre. Et vous passerez quelque temps chez moi en qualité de prisonnier privilégié. Je vous assure que vous ne subirez aucun désagrément matériel. En ce qui concerne les désagréments spirituels je ne peux vous faire aucune promesse Vous savez, tout ceci est tout même un châtiment…
En prononçant ces paroles menaçantes d'un ton dépassionné, Nikolaï sonna à la cloche de service. Et par une porte latérale entra… Le chef de l'ensemble musical. Le nouveau chef ne se distinguait en rien de l'ancien pris en faute. Il avait exactement les même traits, la même couleur d'yeux et de cheveux, la même coiffure, la même forme de nez et d'oreilles. Cette ressemblance parfaite était complétée par le même costume, la même chemise, la même cravate, les mêmes chaussures, les mêmes chaussettes et la même bague au même doigt de la main droite. Si quelqu'un avait décidé de ne trouver entre ces deux individus identiques ne fusse qu'une seule différence quelle qu'elle soit et les avait prié de se déshabiller il n'aurait pu mettre le doigt sur rien — non seulement leurs sous-vêtements étaient semblables mais les poils de leurs poitrines et de leurs jambes étaient exactement de la même densité et de la même structure.
Lorsque le faux chef d'orchestre de danse parlait sa voix avait exactement la même sonorité que celle de l'autre, accompagnée des mêmes mimiques et des mêmes gestes. Et même son vocabulaire et sa façon de construire ses phrases étaient de la même facture.
Jouissant de l'effet produit, Nikolaï ordonna d'emmener le chef de l'ensemble musical avant qu'on ne puisse le confondre avec son double. Ensuite il déclara en termes parfaitement explicites à Olga que si elle ne souhaitait pas voir son ancien amant mourir d'une mort prématurée et atroce, elle devait tenir sa langue et se conduire comme s'il ne s'était rien passé.
Une Olga à moitié en syncope et le chef d'orchestre rejoignirent les invités.
L'amant découvert, bien que déprimé au plus haut point, se nourrissait quand même d'illusions sans fondements en ce qui concernait son sort dans un futur éloigné. D'après lui, il lui restait à passer deux mois enfermé à double tour, et ensuite on le renverrait après avoir expié ses fautes, à son ancienne vie, dont son double disparaitrait alors.
Mais Nikolaï était beaucoup plus inventif et impitoyable qu'il ne le paraissait au yeux du prisonnier du sexe. Un des principes qui dirigeait sa vie de la façon la plus rigoureuse se formulait de la manière suivante: " N'écoute pas ceux qui implorent ton pardon, jurant s'être amendés et rachetés car ceux qui se sont écartés une fois du droit chemin recommenceront sans attendre".
Le prisonnier fut incarcéré dans une pièce souterraine assez confortable, dont les murs ne laissaient filtrer aucun bruit. On apporta une télévision, où passaient de temps en temps les concerts de son ensemble musical. On lui fournissait des journaux récents et des magazines, dans lesquels il pouvait lire de nombreuses interviews données par son double.
Les jours s'écoulaient de façon uniforme. Trois fois par jour son gardien lui rendait visite: le matin avec le petit-déjeûner, le midi, avec le déjeûner, le soir avec le dîner. Au début ça l'énervait, mais il prit bientôt l'habitude de bloquer son morceau de viande avec sa cuillère et de le cisailler avec les dents. A la télévision on passait sans arrêts des films d'action violents et des séries à l'eau de rose.
Au bout de trois semaines de solitude quelqu'un d'extrêmement plébéïen, limité, et au langage rudimentaire se mit à venir le voir chaque jour. De toutes les formes de passe-temps divers mises au point par l'humanité au cours de ses milliers d'années d'existence, on ne pouvait s'adonner avec ce demeuré qu'à une seule chose raconter des histoires drôles. Pourtant, par une quelconque bizarrerie, il était disposé en sa faveur, celui-ci le distrayait de sa solitude et de son fardeau mental. Au bout de quelques temps, ils se lièrent d'amitié.
L'unique violence que l'on fit subir au prisonnier fut l'extraction de quatre dents supérieures de devant. A leur place on posa un pont de dents métalliques brillantes et inoxydables. Et ce fut fait de façon très humaine — sous anesthésie générale.
Au bout de six mois ils libérèrent l'ancien chef de l'ensemble musicale en l'habillant d'une veste déformée et d'un pantalon trop grand. Olga ne prit aucune part à ces adieux, car elle s'était déclarée malade à son mari. Il avait compris son désarroi, et lui avait accordé son pardon auquel n'était pas étranger celui pour qui il avait déployé tant d'efforts et de moyens.
Nikolaï avait adressé au malheureux, qui comprenait enfin l'horreur de sa situation, les paroles suivantes:
—Voilà enfin le moment pour vous de quitter ma maison hospitalière où vous avez été inadmissiblement heureux dans votre ancienne situation sociale, et avez ensuite subi un traitement sévère mais juste pour vous guérir. Bien entendu vous désirez prouver à vos anciens amis, ainsi qu'aux représentants des autorités que vous êtes le chef d'un ensemble mucal populaire. Et qu'un destin funeste vous a joué un sale tour. A la place d'un destin anonyme, vous pouvez même mentionner mon nom. Toutefois, je ne vous conseille pas de perdre votre temps en vain, car vous êtes à présent monsieur Personne. Il vous est donné une excellente occasion de recommencer votre vie depuis le début. Et de la faire exactement telle que vous la voudriez aujourd'hui, à l'âge adulte avec beaucoup d'expérience, et non pas telle qu'elle se forme pour tous les simples mortels à partir du résultat des illusions de jeunesse, des erreurs et de comportements accidentels. Je vous envie sincèrement. Et je vous souhaite de réussir. Je suis certain que le monde entendra encore parler de vos brillants succès dans des domaines sérieux de l'activité humaine.
Et en guise de capital de départ, Nikolaï lui donna un billet de cent dollars.
Ce discours d'adieu, quoi que plein d'un sarcasme manifeste, recelait une certaine part de vérité. L'ancien chef de l'ensemble musical était effectivement quelqu'un d'énergique et d'adroit en affaires. Il pouvait tout à fait entamer une nouvelle et brillante carrière à partir de zéro, c'est-à-dire en achetant un nouveau passeport.
Mais il fut ruiné par une avarice élémentaire — le désir de ne pas perdre ce qu'il avait accumulé pendant de longues années de travail, d'humiliation, d'allées et venues sur le fil du rasoir au nom de l'argent, de la gloire et du rang social. Il se mit donc obstinément à chercher les rencontres avec ses connaissances dans le monde des artistes des planches et à se présenter comme le chef et l'ami intime de l'ensemble musical renommé. En règle générale les portes se refermaient à son nez dès qu'il dévoilait ses dents métalliques d'ouvrier agricole. Il fut convié à deux repas dans deux endroits différents, c'est vrai, où l'on voulait se moquer de cet amusant energumène qui ressemblait en partie au chef d'un ensemble musical connu. Mais lorsqu'il se mit à dévorer la salade directement dans la louche, ils se débarrassèrent de lui aussitôt, parce qu'ils repérèrent dans ces étranges manières de se tenir à table, la marque du détenu récemment libéré. Ce qui, l'un dans l'autre, était vrai.
En fin de compte ces démarches importunes et pataudes lassèrent le monde des planches , et les défenseurs de l'ordre public reçurent la demande de s'interposer face au harcèlement de cet idiot des villes.
A la police, notre héros infortuné raconta toutes sortes de fariboles sur son passé éclatant et sur la façon impitoyable dont l'avait traité Nikolaï. Les policiers ayant fini leur permanence, se rassemblaient pour aller lorgner le crétin et riaient plus fort encore après la phrase: "Et c'est là qu'il m'a fait remplacer par un autre homme".
Une fois que chaque policier municipal se fût régalé de l'histoire au moins deux fois, on envoya le détenu dans un hôpital psychiatrique. Et ils firent là-bas le diagnostic qui s'imposait: folie des grandeurs.

(Traduit du russe par TM)

vendredi 16 novembre 2007

La ballade du Narkom Jérôme Leroy

Le train blindé du Narodnyi Kommissar Jérôme Leroy filait, venu du Nord, vers Paris
Franchissant la France en grève.

Son passage était salué dans chaque gare occupée par les vivats des cheminots
La cravate écarlate du Narkom.
Sous le ciel visqueux de mi-novembre,
Mordant sur les rails, les roues du train spécialement affrété
Arrachaient au métal des gerbes d’étincelles,
Fusait un torrent d’étoiles ROUGES.

mercredi 14 novembre 2007

Fast one





CLOCKWORK TRANSLATION


They say time contains every dimension in this world and it rings true. You just don’t think about it until you get older. When time shows its real face, as a bonecrusher that is.
We all live by the clock one way or another, but among all those hard-pressed for time, presidential candidates, scheming CEO’s, Mafia Dons, Olympic athletes, single parents, I would like to mention the curious case of the translator working free-lance in this slowest of the slow industry : publishing.
I would say French publishing, because most of my experience took place in Paris, but it sounds too much like « French Connection » and since my last lecture on these premises was about « Litterary Translation as a Narcotic », I would not want anyone to get the wrong idea.
Let’s imagine for a minute that you’re a genuine racer in the publishing field, not inclined or ill-equipped to be simultaneously a teacher, a moonlighting executive, or a rich widow, that you’re a hundred percent translating machine, attuned exclusively to the beat, nerve and bone of the writers you work on. In other words, let’s take literary translation out of the scholarly study where it is an object of contemplation, and consider it as a living. Given the economy of the aforementionned « industry », namely the fee you’ll be getting, speed is a crucial factor unless you’re ready to face starvation and edgy repo-men ringing at your door every morning for two weeks out of every month. You don’t want that, you’re an old pro.
An old pro knows that publication is planned way in advance, that the books are due on time. He does his best not to mess with that, although sooner or later he will, inevitably. Because on the other hand, the golden rule is that an old pro never says no to a contract, publishers may never call again. An old pro has a wide range of translating abilities, beyond literature(articles, criticism, nonfiction books). But an old pro knows that his core skills will be to extract for better or for worse, the very marrow of the soul that shows itself through any decent fiction, and do it lightning quick. Because indeed, his well-being depends on how fast he is able to pick it up. The translation is a rush to the deadline. An old pro has several contracts at the same time, he’s got bills too and talent alone does not take care of that. His article of faith is his expertise in « Deadline management ». In Europe, until two weeks after the original deadline, a literary translator is not considered technically « late », but the faster you are, the better. They will call you again.
Now you have to maintain a good measure of accuracy, while burning through a novel, to make a thousand good instant decisions in order to compensate for the dozens of instant bad decisions you took in the heat of a deadrun to the next breackneck contract you signed. That’s where relativity comes into play. You keep it under wraps, because the idea of the perfect translation is an enduring myth to which one has to pay his respects — be it only for the sake of culture — although it is dayly proven wrong as publishers produce an ever-growing number of books in search of the elusive best-seller. But you only make a few mistakes. Some of them are overlooked, thank God for small favors. They will call you again.
You have a set of fixed idioms firing immediately a set of a corresponding idioms in the blink of an eye. « At the drop of a hat » will become « au moindre coup de vent », « Once in a blue moon » will be « Tous les 36 du mois », « Rasspidiaectva », will become « Déconnage », « Zavarit kachou » will be « Brewing trouble », « Idti na X… » will become « Go get digitalised » and so forth. These reflexes will curtail the number of mistakes you’ll make anyway. Given that you won’t always be translating masterpieces, these practiced moves will keep your head above water in a good number of occasions. Change your set occasionnally, as language too gets tired over time. They will call you again.
Now you know first hand that when it comes to transmit a style a litteral translation is a dead end most of the time. So you work up your own style as translator hellbent on « liberal translation », and there, be as radical as you can because it will enhance your status over time, provided of course, that you were good and quick enough. The old pro has a mind like the hands of a medicine-man, at once identifying the texture of the energy that drove a novelist. Long as you locate rythm and purpose within pages, you’re on. They will call you again.
There’s one thing to be said for the catastrophic speed of today’s cultural production, and it’s that once you’re involved in the process it gives you a lot of mileage, which is exactly what you need if you wanna get better and faster. Fit to the bone. Here’s your chance to become instinctive. Sharp as a tack. An infinity of minute details involving small crisis of choice solved as quickly as you’re typing. They will call you again.
Sometimes, and it’s a miracle, you work through an entire book on automatic and you get close to perfection right in time, reflexes honed by practice. Clockwork translation. They’ll send you an e-mail.
But on top of that you’d better show some literary muscle once in awhile. You’re a specialist, remember ? A bumrushing player in a marginal and downturned economy (publishing is magic, it lives in a state of perpetual bankruptcy) threatened by competition. You make choices, hard and fast, mean and salty, reckless. As the saying goes, a coward suffers a thousand deaths. You know that while « Carlito’s way » (Edwin Torres) should be translated into French using the fifties slang that B-movies with Jean Gabin favored, « Basketball Diaries » (Jim Carroll) on the other hand, a classic of the New-York drug culture written years before, should be a mixture of old and modern drug-lingo, because while the former book appeals to the readers of classic noir, the latter is directed toward the youth market, so it shouldn’t sound too outdated, too corny. By the same token, if Limonov’s relaxed, slightly contemptuous prose should be translated in a casual deadpan periodically inflamed by bursts of passion, a dark, introspective voice is in order to convey the intensity of a short story like « Kremlincam. Com » by Konstantin Plechakov. Of course, a thick jargon is an advantage for you, as editors won’t necessarily figure what the game is about, giving you the free rein that makes for the best translations. And if you get good at that exercise, it does eliminate some competition. They will call you again.
Now once in awhile you’re gonna run into a real bummer, one contract too many, or maybe a book that proved to be trickier than it seemed in the heady days of signing and getting the first advance check, before deep bone-fatigue. You’d better be a good sport, aknowledge your wrongdoing, and then translate perfectly some weird novel written in a thick patois that nobody wanted. If you’re fast enough, they will give you a ring. Again.
You should not fall in love too often as it takes away too much of that emotionnal, intuitive energy you need in your job. Get married. Also, you should be unavailable once in awhile, for status. On the rarest occasion, but pointedly, and use the time to make up for being behind deadline on a couple of overstretched contracts, you need the money. They will call you again.
They say « He who lives by the clock will die by the clock », and you don’t listen because it’s too early or too late. Then maybe you burn out on translation and the phone doesn’t ring any more. It’s time to pass the hard science on to the next generation. That’s how the workhorse may change into a teacher, to show his bag of tricks to those down the line, tipping them on the trade.
To make sure the young bucks would be called again.
(TM, deuxième communication à la Biennale de la traduction litéraire, Stephen's Tech College, New Jersey 2004)

samedi 10 novembre 2007

Le vieux lion n'est plus

(On vient d'apprendre la mort de Norman "riot of bad nerves" Mailer, l'homme pour qui la connaissance était action)

"Je ne connais pas de termes suffisants pour décrire les formes modernes de la déchéance et de la ruine."

NM, au procès pour obscénité du Festin Nu de Burroughs, à Boston, 1966.

« Ce qu’on finit toujours demander à un Dieu, c’est une force d’aimantation. Ça permet la plongée hors de soi-même et l’abolition des limites. Les religions successives de Mailer n’avaient pas d’autres raisons : parce qu’on a rien trouvé de mieux pour lutter contre le relâchement charnel, l’abandon des nerfs, le travail de mort de l’écœurement. L’écrasante torpeur sociale aux angles tranchants de dictature. Pouvoir fendre l’air et quand même arracher trente-cinq tonnes réclame — outre de l’inspiration — une froideur, un calcul, bref c’est une technique : une technique dont Mailer a su faire un art, tout au long de cette interminable patrouille de reconnaissance, derrière les lignes ennemies. »
(TM, Norman Mailer, économie du machisme, Le Rocher, 1990, épuisé)

jeudi 8 novembre 2007

Épitaphe

( Mon ami le journaliste polyvalent Oleg Soulkine — au quotidien Novoe Rousskoe Slovo, New York — à l'extrême-gauche, et ses camarades sur la tombe de Warhol… en t-shirt de Lénine!…)


En fait l’Argent a grandement augmenté les pouvoirs imaginatifs et reproductifs de l’humanité, au point que nous ne nous imaginons plus humains du tout, mais autres et plus qu’humains. Et l’Argent n’est pas une entrave à ces rêves mais un moyen — de partager les bénéfices tandis qu’une espèce entière s’immatérialise à partir de sa mélasse viscérale. La membrane protectrice du monde matériel explose, et c’est le dernier tourniquet jusqu’au paradis, le Pégase de l’Argent n’hésite pas en attendant le signal, mais il achète son chemin vers la liberté — la liberté de l’immatériel, la liberté de l’absence — le libertinage « d’être » à quelque distance.
La ritournelle de la réalité est enfin complète lorsque la Matière est reconnue comme un événement et non pas une constante. Et chaque événement est un gaz qu’on respire un instant, puis qu’on exhale dans les profondeurs de son système économique. Les sons de mort du glas de la matière — l’humanité s’élève jusqu’au pur esprit — ni l’image de l’écran de télé, ni le discours enregistré, mais la somme des nombres purs qui l’ont produite — l’humanité comme Crédit.

Voici ton Ça, divisé en une identité.
Reçois cette Ostie plastique en toute piété,. Voici ton Corps et ton Âme, et sois Béni.

(Carl Watson, Le marché trottoir du Mémorial Karl Marx, extrait, traduit par TM).

mercredi 7 novembre 2007

Desservir avec application

Cette indifférence à la politique, j’étais comme mes camarades d’autrefois, né avec. Nous faisions partie d’une génération né entre 55 et 62, entre marteau et enclume, qui avait vu ses grands frères passer de l’égalitarisme des boutes-feux de 68, à la cupidité repue des affairistes des années 80. D’un autre côté nous avions aussi connu la fin de rêgne du gaullisme Giscard, corrompu, cynique, stupide, cette France en train de rancir, flétrir, racornir, rétrécir. Les verrous posés par la gauche pendant sa longue prise de pouvoir culturelle dans les médias au cours des années 70, nous laissaient peu de marge. Le choix était clair : joindre les rangs Figaro en se pliant aux bonnes manières, tâcher de fréquenter les bonnes familles et rentrer dans les grâces des réacs, ou bien passer par les fourches caudines des ex-gauchistes, prêter allégeance à une démocratie de façade, aux principes humanitaires prétextes à tant de massacres, et aux bons vieux procédés bourgeois de clientélisme et d’exclusion — quitte à s’en indigner de temps en temps pour se refaire une virginité. Les soixante-huitards avaient une façon bien à eux de jouer le jeu de la concurrence entre les générations, et s’assuraient que celle qui la suivait immédiatement, témoin de leurs reniements à répétition et de leurs escroqueries idéologico-tiroir-caisse, soit muselée d’entrée. Les réacs, eux, continuaient à dominer dans leur coin, cooptation, filtrage, capital accumulé.
C’est dans cette morne plaine Monceau qu’il nous fallait évoluer et pour ceux d’entre nous qu’animait un peu de sang, il n’était pas question de servir à qui que ce soit. Nous naviguions tous sous la ligne de flottaison, en termes d’argent et de reconnaissance, mais notre défi c’était de s’en moquer. Cette ironie, ce détachement qui caractérisaient nos meilleurs instants, c’était notre seule bataille. Le déferlement des drogues (principalement l’héroïne) sur Paris emporta donc bon nombre de ces soldats indécis que nous étions, qui rêvaient surtout de déserter.
( TM, in Dans la nasse, 2003)

mardi 6 novembre 2007

Solitude


THEY WORK YOUR BLACK ASS, YOU KNOW ?
(Ali ,
après avoir reconquis le titre pour la 3e fois, en 1978, deuxième combat contre Leon Spinks)

TOUS LES PROSÉLYTES, TOUTES CHAPELLES CONFONDUES, SONT DES TRUFFES OU DES VENDUS

(Vladimir Vissotski, dans Hamlet)

TROUBLE-FÊTES (3)


« La fin du monde sera un divertissement mélancolique et élégant »

Jérôme Leroy,
Le déclenchement muet des opérations Cannibales.

« Je me suis transporté à la fenêtre. La nuit traînait sur la Gare d’Austerlitz. Quelle patience dans le cycle des jours. Cela durerait-il encore longtemps. »

Jean-Marc Parisis,
La mélancolie des fast-food.

« Et puis, il n’y a pas de gloire ; seulement une sorte de fierté vicieuse, entêtée, amère : le courage. Ici, on peut dire : « Moi et ma mort », mais on ne dit plus que ça. »

Thierry Marignac,

Fasciste
.

samedi 3 novembre 2007

Radio Paris ment

(Prince Jenkins et Steve Felton, séance de sparring, photo © Sriantha Walpola)




LES STYLISTES

Dans le groupe de tête des illustres inconnus des années 90, il y avait les stylistes : Parisis, le plus brillant mais le plus cossard, Jérôme Leroy, le plus doué, travailleur mais succombant parfois à la tentation du maudit, et Votre Serviteur, le plus régulier, mais d’une impulsivité regrettable à certains moments.

SUCCÈS DÉSASTREUX
J’étais survenu dans leur groupe après le succès désastreux obtenu avec « Fasciste » (grand format et poche), avant tout un crachat à la face des mitterandiens triomphalistes de l’époque, alors à leur zénith, et leur idéologie de chaisières de la sacristie de gauche, qui cachait mal le véritable mobile sous-jacent : monopoliser la culture pour rester au pouvoir qu’ils avaient tant désiré à l’époque marx engels lénine staline mao. Plus jeunes qu’eux d’une dizaine d’années, on avait vu ces professionnels du reniement dans toutes leurs incarnations : démentir chaque lendemain ce qu’ils avaient raconté la veille avec une constance navrante de tourne-casaque. D’une certaine manière, bien que ce soit tout aussi accablant, il n’est que justice que la clique de pignoufs néo-conservateurs à la française actuellement au pouvoir leur fasse la même, à cette bande de traîtres, et pour la même raison : rester aux commandes et nous chier sur la tête, us sufferers. Peu surprenant que les « idéalistes » intéressés d’hier se rallient du reste en masse au pouvoir actuel — qui a au moins le mérite de se présenter pour ce qu’il est : garde-chiourme acharné à dépouiller la société du maximum de richesses, et dont l’erreur est de croire que c’est un projet. Cette élite — toutes tendances confondues — décadence franchissant un seuil suicidaire, hâte la catastrophe dans le réflexe de panique évoqué par Marx : « Plutôt une fin effroyable qu’un effroi sans fin ».

UN PAR UN
Parisis était pourri de talent. Il flamboyait des alliages déconcertants de mots rares — « Pas souvent, dites », insistait le spectre de Jacques Vaché, surgi du front dans son uniforme moitié anglais, moitié allemand — et son expression en dents de scie atteignait parfois le degré de perfection qu’on décèle chez des maîtres d’un tout autre genre : Simonin, ou à Chicago, Iceberg Slim. Ces maîtres de l’argot avaient en effet fabriqué un langage, raffiné, affûté aux écoles de la rue et de la prison où litote et énigme sont des armes de guerre. Parisis, avec son mauvais genre anar de droite embrumé et de mauvais poil — pour cause de gueule de bois et de pension alimentaire — parvenait parfois, comme Simonin et Slim, à la sophistication de dire quelque chose en disant le contraire, l’usage des mots le plus élevé. Remarquable, chez un petit-bourgeois. Et Parisis savait le faire dans une belle langue classique, brisée d’échos de grossièreté populacière vengeresse, maniée avec une adresse ébouriffante. Une épée. Mais il était trop flemmard et orgueilleux pour se botter le train et raconter une histoire. Classique.
Si l’on peut comprendre la différence entre talent et don — que je suis tout disposé à admettre oiseuse dans certains cas — Leroy était doué comme aucun d’entre nous. C’était un bon narrateur, et capable d’envolées dont la fulgurance se distinguait de Parisis en ceci qu’elles étaient peut-être moins éblouissantes, mais plus charnelles, elles bouleversaient plus juste, plus loin, plus concrètement — dans la viande. Le premier Leroy s’aventurait dans des arcanes souvent explorées — l’amour, la perte, le destin — découvrant à chaque pas des galeries transversales, qui renouvelaient délices et tortures de la bête humaine aux prises avec les grands fonds. Il savait être déchirant sur le détail comme un accroc dans la partition, soudain suraiguë, archet crissant sur des nerfs tendus à se rompre, qui lui servaient de Stradivarius. Il travaillait beaucoup, aussi. J’ai toujours respecté ça.
Mes écoles étaient différentes. Je révérais Drieu mais aussi Chester Himes et je me souvenais de Soupault, qui, fatigué des réunions chez Irma la voyante avait « quitté le groupe surréaliste, afin de s’embarquer dans de longs voyages pour voir le monde ». Et de Duchamp et du pissoir au Musée de New York. C’était comme ça que j’avais vendu « Fasciste » à Olivier Cohen : un « ready-made ». Celui-ci, avant de prendre peur devant son milieu de révolutionnaires du Bd St-Germain, avait été séduit par mes belles paroles dadaïstes. Je fournissais une histoire solide, j’étais le meilleur conteur du lot, documentée, et mes éclairs, peut-être moins étourdissants que ceux de Parisis et moins vitaux que ceux de Leroy, étaient plus fréquents, plus précis, plus spontanément destructeurs. Je travaillais autant que Leroy. Mon caractère de chien, et ma petite provo m’avaient fermé les portes et je disparus un temps dans les oubliettes de l’édition « industrielle », me tournant vers la traduction. Bonne école d’humilité et de tactique qui manquait à Parisis, douillet chez Grasset, héros du Figaro, mais que Leroy compensait en produisant, produisant, produisant, comme disait Maurice Thorès. D’un autre côté, grâce à Fasciste (titre inégalé pour un premier roman), et au Mailer comme une insulte vive à la face du Landernau de l’édition jetée l’année suivante, I was holding my own, comme on dit à Greensville, dans la Ville Noire, quand on parle d’une embrouille.

PROVINCIAL
Et c’était bien une embuscade, ces éditions du Rocher avec le comptable Bertrand qui se prenait pour Gallimard, ce Nabe sur le point de couler dans l’insignifiance qui se prenait pour un croisement de Céline et de Léautaud, avec enfin la kermesse néo-hussarde où j’apportais, bon gré mal gré, ma barbe à papa. La vénération des hussards, que j’aimais bien par ailleurs, ça paraissait péquenot. Si sympathique qu’ait été Blondin, si superbe qu’ait été Nimier, les hussards c’était le repli d’après-guerre sur cette France poussiéreuse et provinciale qu’on fait semblant de regretter aujourd’hui dans les cercles « citoyens » parce qu’on se l’est pas tapée ou qu’on a oublié la France duègne de dignité confite des années De Gaulle. Malgré le rugby, le scotch et l’Aston-Martin, on reste dans la sous-préfecture. Mes copains d’origine et moi, on vénérait DADA, parce que c’était universel et table rase, pas d’insolence au rabais, et des voyages, des amis, des égéries sous toutes les latitudes. Bref, je tins ma langue quelque temps. Mais Parisis pensait viril d’être imbuvable, Leroy sombrait régulièrement dans des états de crise, Frébourg, Plaetsen, le reste, ne croyaient qu’au Harry’s bar. Je les aimais bien, il étaient tous estimables ces néo-hussards, mais je ne partageais pas les convictions à la mode chez eux. Comme je n’avais pas non plus leurs relations dans la presse et l’édition mondaine, nos chemins, logiquement, se séparèrent. J’étais un faubourien des grandes villes. Je regrettais la camaraderie, mais j’étais soulagé, pour le côté plouc.
Bon, il y avait Bulteau, ses flirts avec la défonce et le fantôme du New York des années héroïques qui traînait dans son sillage, c’était par lui que j’étais arrivé au départ, peut-être le personnage le plus à mon goût dans cette compagnie hétéroclite. Chez Bulteau, les qualités étaient difficilement séparables des défauts : il était spécialiste de Bulteau, ce qui ne manquait ni de charme, ni d’humour, quelquefois, quand il mélangeait habilement Jimi Hendrix, Lautréamont, James Dean, Warhol et Léon Bloy. Mais ça pouvait tourner en rond, aussi. Et Bulteau était un feu follet aux apparitions rares, précieuses, imprévisibles. Casse-couilles quand on cherchait à le joindre. Un jour, Bulteau disparut complètement des périscopes. Quand il a resurgi, c’était déjà une nouvelle donne.

INDUSTRIE, MARCHÉ, ADULTE
(LES STYLISTES 2)
En sport, il y a deux types d’athlètes. Le tâcheron teigneux qui ramasse sa tête quand elle roule par terre, et le surdoué couvé par un entraîneur habile : Hagler et De la Hoya, Carl Lewis et mon idole inavouable Ben Johnson, qui souriait si largement l’autre jour sur le plateau d’Al Jazeera English, quand l’intouchable Marion Jones a rendu ses médailles. Le tâcheron se tape toutes les compètes merdiques et finit par avoir un métier fou. Si l’occasion se présente, il est dangereux. Le surdoué a en principe un parcours sans perturbations, sauf écueil toujours possible, sous la forme d’un tâcheron aux dents longues.
Nous autres, les stylistes, et même Parisis, je peux dire avec fierté, qu’on était du côté du métier, quitte à en baver. Si Parisis était plus favorisé que nous, c’est aussi parce qu’il était plus rapace et plus vif, et c’était à son honneur. Même si ça ne l’excusait pas d’être imbuvable.
Les « carrières » des BHL, FOG, puis Beigdeber, et tout le cirque, ne comptaient pas à nos yeux puisqu’ils n’écrivaient pas, ces gens-là, ils faisaient du show-business, et ils étaient nés dedans. Partis d’en haut, ils y restaient, ils n’avaient pas d’histoire.
Leroy avait enclenché, avec sa dignité d’homme simple qui gagne son pain au fond d’une ZUP de Roubaix, une métamorphose intéressante : le néo-hussard était revenu à ses racines d’intellectuel communisant, à présent boute-feu d’un type de politique-fiction, où contrairement à la plupart des moutons bêlants du genre, il savait garder l’élégance de ses origines romantiques. Et sa technique, je la connaissais, travailler sans relâche, multiplier les publications. Gagner, perdre, recommencer. Il était d’une opiniâtreté féroce. Il faisait de la critique et était extrêmement généreux avec ses pairs, même les « concurrents » potentiels.
La méthode de votre bien dévoué pour apprendre et s’améliorer n’était pas si éloignée de la théorie Leroy. Interdit d’antenne comme auteur plusieurs années à cause de mes casseroles, j’étais rentré par la fenêtre en me mettant à traduire et éditer à tour de bras. D’un côté, j’avais une vie d’esclave, une horloge dans la tête — je me souviens d’années à cinq traductions d’affilée — de l’autre, quand même, je sautais dans des avions, je passais un hiver à Harlem, un autre à Moscou, je connaissais des dizaines d’écrivains dans le monde entier. Je m’étais taillé une réputation comme traducteur et découvreur, qui avait fini par me rendre persona grata auprès de la bourgeoisie de gauche, du moment que je n’écrivais rien. J’avais lâché Bruce Benderson à la face de Paris dont l’américanophilie ignorante m’avait beaucoup servi. Et il était cool Bruce, au début. Chez lui, on prenait le petit-déjeuner avec des assassins qu’il présentait comme au bal des débutantes. Ses deux premiers livres étaient des chef-d’œuvres : oui, ce bourgeois avait le droit de parler des classes dangereuses, parce qu’il les suçait. Cette évidence tournait la tête de Paris et les sup de co des Inrocks, et la vieillissante bourgeoisie de gauche s’arrachaient ma trouvaille. Je reprenais un peu de crédit, et je faisais mon chemin à marches forcées. Par la suite, Paris plébiscita Benderson à un tel point, qu’il devait retomber dans un personnage plus conventionnel, marqué par la perte de Times Square, auquel il consacra un texte à la beauté funèbre. Exemple assez rare de réussite, plus souvent qu’à mon tour, j’essuyais des échecs, là aussi. L’extraordinaire Carl Watson reste méconnu jusqu’à ce jour, peut-être parce que sa personnalité moins théâtrale est trop complexe pour ces messieurs-dames.
Sous le choc de la Russie, je recommençai à écrire, dans le recoin polar où mon travail accumulé me donnait droit d’accès à la publication. Si j’évoquais la Russie, on me laissait parler. Ce qui distinguait mes romans du lot, outre la thématique, c’était 1) les nouveaux angles sur le français que m’avaient ouvert les langues étrangères, 2) ma stricte adhérence à un style classique, tordu par des métissages multiples, empoisonné d’ambiguités. On m’écartait comme « roman de traducteur », mais c’était de moins en moins crédible, face à l’imitation plate des Américains, ou le roman à bonne conscience qui sont les produits courants du polar français. Le travail, je vous dis.
Dans notre groupe, qui n’en était pas un, sauf dans l’utopie que je suggère, on avait un dédain implicite des gesticulations « politiques » qui sont la marque de fabrique de quelques-uns dans notre génération. Ça ne s’accordait pas avec le style. Et même le plus show-biz d’entre nous, Parisis, observait la bonne distance, instinctivement. Mais comme il pensait à sa carrière celui-là, et mon école, et mon enfance et ma jeunesse et ma mère et le foot, et enfin la combine loupée d’une histoire à la Darrieuseq, avec « Physique ». Il était doué pour s’embourber des avances, et j’aurais bien voulu l’être autant que lui. Mais quel fumiste. Bon, ce fumisme magistral a fini par payer avec « Avant, pendant, après », une combine de Roberts (« Allez Jean-Marc, fais-nous une histoire d’amour !… ») ce qui prouve comme Parisis était habile à rencontrer les bonnes personnes… J’étais bien content quand même quand il a eu son prix, et ses 30 000 ex. Ça prouvait au monde que nous, les stylistes, quand une occase passe au large, on s’en empare et on montre ce qu’on sait faire. Son bouquin est quasi parfait, sauf qu’on l’a oublié deux heures plus tard. Sur le plan littéraire, il a lâché la proie pour l’ombre. Sur le plan finances et renommée, c’est une autre histoire, et Leroy et moi on bave un peu, d’ailleurs. Sur le plan style, Parisis est en forme, et, pour une fois, il a presque composé une histoire.
Maintenant, Parisis est à la croisée des chemins. Soit, il profite de son gain d’énergie et de notoriété, pour nous la donner comme il faut, et il en profite à la Sex Pistols. Soit, semblable à Besson, il devient un auteur pour rombières dont les calembours transgressifs sont condamnés à la colonne potins des Pravda du moment, parce que dans ses bouquins, faut qu’il fasse plaisir aux dames, qui sont son lectorat. Dommage que tu tiennes tant à porter tes chemises chez le teinturier, mec, t’avais de la classe.
Leroy aussi, peut casser la baraque, porté par son funky marxisme — je t’en ferai voir Jérôme, du funky, à Greensville, la Ville Noire… — dans des romans acides et ironiques, dans des livres reportages élevant — grâce au métier toujours — la critique sociale à son véritable point d’incandescence, loin des grandes déclarations.
Quant à votre bien dévoué, le plus inconnu des stylistes, trop pauvre pour être mondain, trop sceptique pour être politique, il a des plans d’auteur, construits de bric et de broc, toujours plus loin à l’Est.
Après le tour de manège de « À quai », j’ai aussi mes chances…

vendredi 2 novembre 2007

Le maître, le plus pur, le plus beau

Saluons ici la récente parution à New York du chef-d'œuvre du seul génie littéraire vivant que je connaisse, aux éditions "The Unbearables". Puisqu'il m'a été fait l'honneur de commenter ce livre sur la couverture américaine, je me citerai moi-même, nonobstant les souffrances de mon humilité légendaire:
"The cage hotel that modern man calls a mind, is irrevocably set for Carl Watson's haunting drift into a world of ever changing frames"
Rappelons que "Hotel des actes irrévocables" a tout d'abord été publié chez Gallimard, en 1997 (traduit par votre bien dévoué).

Les lecteurs trouveront ci-dessous un inédit de Carl Watson, pour les faire saliver. Ils peuvent également trouver "Sous l'empire des Oiseaux"
recueil paru l'année dernière aux éditions Vagabonde, coordonnées et explications de textes au lien ci-dessous:
http://www.lekti-ecriture.com/contrefeux/Un-frisson-sacre-jamais-n-abolira.html

Enfin, pour les collectionneurs, le superbe compact livre illustré du Dernier Terrain Vague avec texte en deux langues : " La chambre d'Harry", disponible au lien ci-dessous:
www.snrbaudouin.com


ChroniquesMarignac offre en primeur cette nouvelle pour les amateurs de cravache et suspension par les pouces:


NOTES SUR L'ORIGINE DU SADO-MASOCHISME: UN PROGRAMME EN DOUZE ÉTAPES VERS UNE DISCIPLINE DE FER

1)
Elle devenait brutale sous couvert de franchise pour provoquer chez lui une certaine forme d’antagonisme ou d’agression — parfois, ça marchait trop bien. Sur le long terme, ça marchait vraiment trop bien — ça le rendait malade et ça le rendait libre — deux états limitrophes.
Et il faisait tout ce que font les marins libres et sujets au mal de mer. Il écrivit une lettre qu’il n’envoya jamais. Il parlait de plaisir, d’action, de passion, de circonstance, etc. Ce genre de dérive.
Il gardait un lieu sacré au fond de lui-même. Peut-être que son navire cherchait inconsciemment les rochers, un répit par la destruction, mais elle était la sirène qui l’allumait continuellement — un accident primitif, intemporel et imprévu du désir.
Il ne savait pas qu’il l’avait transformée en fétiche, le terrain de manœuvres des anxiétés de la femme, où il osait rivaliser avec elle. Il voyait des étoiles sous la voûte qui l’enfermait en elle, et elles lui inspiraient des rêves de navigation périlleuse, l’obsession des mers changeantes.
C’est cet inconnu séduisant — c’est ce passé d’avant leur rencontre qu’il projetait dans leur avenir. C’était un terrain miné, disait-il. Et en disant cela, il élevait leur relation au rang d’une aventure — elle remplissait ainsi un vide. Quelque chose qui lui semblait manquer aux âmes contemporaines — il se disait que l’aventure était morte, remplacée par un frisson par procuration.

2)
Quand il se mit à la voir, dans d’étranges poches d’ombre de sa vie, et lorsque enfin, ils devinrent, avec hésitation, plus intimes sur le plan verbal — ils ne se touchaient pas, toutefois — pas au début — et au début c’était très bien comme ça — il n’avait pas besoin de la toucher — il avait l’habitude de ne rien toucher, ni personne, et de ne pas vouloir être touché — mais ensuite, quand ça démarra, il commença à y penser —à beaucoup trop y penser, en fait — et à mettre ce souci sur le même pied que son désir grandissant — et elle aussi.
Ils firent fonctionner cette équation à leur avantage — une mathématique utilitaire, une science des sens, une danse épidermique de dons et de rapines, un apprentissage occulte de la chair — c’est à dire en éprouvant le besoin de toucher et d’être touché de plus en plus comme si la licence était une nourriture et qu’il avait faim, que son corps à elle était l’aimant, l’éponge, la pâte, l’argile, le plastique — l’objet tactile d’anxiété présentant la ruse de la satisfaction. Il lui tendait les bras.
Il devint l’enfant qu’il entendait pleurer au loin dans ses propres cauchemars. Le cordon ombilical de sa pensée s’entortillait vers une cicatrice de naissance. Il devint un fœtus écumant dans les doux adhésifs de l’excentricité, des sentiments imaginaires, et de désirs anticipés là où toute anticipation désamorce l’acte lui-même, vidant toute possibilité. Il surmontait étrangement le banal en rétrécissant, en régressant vers la divinité, la gloire d’un état enfantin.




3)
Ils étaient parfois si distants l’un vis-à-vis de l’autre, qu’ils observaient leurs lèvres respectives dans une attente épouvantée — les vagues couleur tabac venaient se briser là — derrière les lèvres — la tension qui régnait là — l’attente que l’autre dise — quelque chose — que la voix bouillonne dans une sombre tonalité de sang — mais l’autre se retenait — alors il/elle aussi — c’était mieux comme ça — la consommation serait la fin de tout — ils le savaient tous les deux — le soulagement défait la vigie, l’ennui, la tension, il détruit l’exaspération nécessaire pour satisfaire l’autre.
D’une certaine manière c’était vraiment tordu, mais dès que l’un ou l’autre disait « Je t’aime » ou « je suis cinglé » ou « Pardonne-moi », tout se dégonflait — la voûte, la bulle, la mer, les étoiles dégoulinaient dans l’égout et il ne restait plus rien pour pouvoir continuer — non — le silence valait mieux — il valait mieux ne rien savoir — l’ignorance — oui — et il existe tout une enfilade de clichés pour prouver que c’est vrai — mais la peur n’est pas un cliché. Et c’était elle qui dirigeait leurs actions.
Les archéologues de la douleur — de la douleur personnelle et sacrificielle — puisent dans les profondeurs d’eux-mêmes, parce qu’ils sont ivres de peur. Ils fredonnent des airs ringards dans les ruelles du quartier de la chair, dehors, pour apaiser leurs terreurs. Ils ragent, impuissants dans le cirque viscéral des dénégations sado-masochistes pour retarder une peur qu’ils ne peuvent nommer. Mais connaître la peur passe au premier rang.

4)
Il se surprit à vouloir tout expliquer, de façon paternaliste, comme s’il pouvait s’en sortir par cette méthode, comme s’il pouvait se sortir ça de la tête. Et il s’entourloupa lui-même jusqu’à penser que c’était une manière de la revendiquer — mais seulement lorsqu’il vit qu’il l’avait déjà perdue.
Les cicatrices sur ses bras — les marques, les hématomes, les balafres — elle faisait étalage de chacune avec un mélange de fierté et de honte — comme pour dire, vas-y, essaie de faire mieux que ça — il ne pouvait pas — alors il supportait ses histoires et il ne savait même pas s’il simulait son empathie avec elle ou non — il traînait aussi loin que ça au large de lui-même.
Puis, un soir, elle lui dit qu’elle voulait planer à nouveau — planer plus haut que là où les emportaient leurs plaisirs simples. Dommage. Il avait déjà connu ça — il avait plané et fait du rase-mottes — sachant qu’on ne peut jamais leur rendre l’effet que leur faisait la poudre, ce que leur faisait l’amant brutal, ce que leur donnait autrefois le parent qui les molestait — il était une fois. C’était un aperçu de la puissance des contes de fées qui s’offrait soudain à ses yeux… Lorsque se confondent les ténèbres et l’innocence.
Non, on ne peut jamais leur rendre ces ténèbres. On ne peut jamais non plus leur rendre leur passé — Et elles ont toujours l’air de vouloir le récupérer. Il n’arrivait pas à comprendre. Il aurait enterré le sien… enterré vivant…il l’avait fait, d’ailleurs. Raison pour laquelle il se sentait mort si souvent.

5)
Ça ne durait pas depuis si longtemps, mais ils savaient que les choses commençaient à déraper, alors ils essayèrent de se fondre dans le mythe. Ils créèrent un Eden privé pour se détourner du présent — c’est à dire qu’ils tentèrent de croire qu’il y avait eu une époque « pure », une époque sans arrogance ni dégoût de soi-même. Ils auraient voulu s’être rencontrés à cette époque là, celle de l’innocence. Aurait-il eu besoin d’elle alors, ou elle de lui ? Probablement pas. Mais c’est bien là la question.
Alors il disait, j’ai besoin de toi, je t’aime (ne serait-ce qu’) à cause de la crasse qui infecte le temps. Mais elle ne comprenait pas. Il ne l’avait pas non plus formulé d’une façon qu’elle puisse comprendre. Il découvrit que son esprit à elle se dérobait à son besoin de lui faire comprendre, ce qui le poussait à se demander — était-elle le produit de son besoin à lui. C’est à dire — lui prêtait-il certaines caractéristiques parce qu’il désirait qu’elle les ait. Pour se torturer lui-même. C’était une idée effrayante.
Ensuite il y avait la question de savoir si une époque pouvait être pure — puisque, n’est-ce pas le temps qui nous salit — le temps- n’est-il pas mouvement ? N’est-ce pas le passé et le futur qui polluent le présent avec du regret, de la cupidité, de la vengeance et de la nostalgie pour une machine de symboles impuissants.
Il se disait que la nostalgie n’est rien, si ce n’est insipide. Il pensait que la société était une sorte de fosse à la structure instable, et lorsque les murailles s’effondrent, lorsque la matrice répand son sang, la conscience morbide de l’individu est au fond pour le recueillir — la cause est en fait le réceptacle.

6)
La structure de la société est donc bien devenue flasque, disait-il et la foi est dispersée dans un million d’espoirs névrotiques. La culpabilité sert à recoller les morceaux. Mais, disait-il, la force de la culpabilité n’est rien d’autre qu’une généalogie de la faute — une fidélité familiale envers une « honte » indéfinie qui joue les dictateurs dans les artères.
Ainsi la culpabilité n’est qu’un dogme élevé par cette race démente parce qu’ils croient qu’ils sont nés endettés — un dogme chargé d’un « Soupçon sur le Mobile ». (il lui faisait un discours, la préparant philosophiquement pour leur avenir de mauvais traitements mutuels).
La culpabilité soudait la famille humaine par obligation, comme doit le faire une véritable religion, mais avec une hargne qui engendrait la tromperie. Pas étonnant que le monde soit pourri. La culpabilité en est la preuve, parce qu’il ne tient pas debout de dire : « Si tu fais ci ou ça, tu le regretteras ». Mais où peut-on cesser de le ressentir pour se mettre à vivre —et s’agit-il de la vie au fond, quand on y pense ? (Ils menaient une conversation dangereusement proche de la limite qu’ils foulaient déjà aux pieds).
La culpabilité est la preuve de l’existence d’un Dieu faible et décadent qui mérite d’être détruit, disait-il. Mais ressentons-nous de la culpabilité… ou de la peur ? La culpabilité et la peur sont faciles à confondre. La culpabilité est une bombe. La culpabilité agglutine les idiots, et aussi les criminels. La culpabilité, c’est Dieu en train de crier « Je t’en prie ne me quitte pas ! Si tu fais ça, tu le regretteras ». (À présent, ils étaient peut-être prêts à s’embarquer vers leur odyssée. Il posa ses mains sur son corps — et sérieusement, cette fois).

7)
Si quelqu’un avait pu le voir en ce moment avec les mains comme ça —qu’il devenait risible et mièvre, l’ardeur avec laquelle il s’abandonnait, se vidait par à-coups comme une pompe de caniveau, pompant toute la boue et le sang, stockant en elle tout le ridicule, à travers les conduits de sa plomberie universelle — comme s’il pouvait se déverser en elle, absorbé par sa peau parasitaire, aspiré par son eau de mer poisseuse — le marécage de la naissance et de la mort, il sentait cette puissance en elle.
Et il sentait simultanément un grand creux naître et croître en lui — comme si une partie de l’énergie qui était partie vers elle y était restée, et il ne pouvait plus se sentir entier qu’à travers des contacts physiques renouvelés — il ne pouvait être lui-même qu’en reprenant, en quelque sorte — une partie de lui-même à travers elle — c’est là où le fantasme de la violence entre en jeu — la capacité à se sentir complet par l’intrusion physique — mais ça ne marche jamais complètement — c’est pourquoi c’est de la violence et non de l’amour. Il y a toujours une dimension physique à des évènements psychologiques et vice versa — il semble qu’on offre la fusion, mais elle est toujours incomplète.
Puis il décida de (non, il eut besoin de) s’excuser pour ce qu’il y avait à l’intérieur de sa tête — mais l’idée de s’excuser se confondit avec celle de la violence, et ça se passa de la manière suivante : si quelqu’un provoquait une crainte et une douleur obsédante chez son compagnon, c’était simplement une façon de s’excuser pour la médiocrité du monde — qui pouvait, à défaut d’autre chose, s’emplir tout simplement de souffrance… Drôle de détour du pathos de la religion, aucun doute.

8)
Mais aussi, il désirait parfois que son « être » ressorte, surgi de l’intérieur où il se cachait, à la rencontre de sa propre peau — il s’était retiré trop loin en son for intérieur pour ressentir quoi que ce soit —le froid, la pluie, le soleil, les plus tendres avances sexuelles. Il se souvenait du soir précédent quand il était allé au bar du coin pour boire une bière — et comment il lui était venu l’idée que le monde était froid, mais qu’il ne le sentait pas — et qu’à un certain stade de sa vie — il ne savait plus quand — il avait cessé d’éprouver toute sensation physique.
Le vent et la température extérieure avaient eu un sens, à une époque. Il traînait des souvenirs de montagnes, du bleu des allées d’arbres, d’eau verte, de l’odeur des épineux, des profonds méandres du conduit vaginal — tous des passages dans le temps. À présent, il n’arrivait plus à ressentir quoi que ce soit. À présent il lui fallait se gifler, se taillader, à présent il lui fallait se battre pour avoir des sensations, se battre pour naître, élargir indéfiniment la surface de sa peau pour accepter ce qui refluait de lui à la vitesse de l’existence non partagée — dehors — qui avait plutôt l’air de se résumer à rien … ce qui aggravait tout parce que…
… Parce qu’il voulait éprouver quelque chose. Alors il lui demanda de lui mordre la lèvre jusqu’à ce qu’il se mette à saigner, de lui mordre la joue jusqu’à ce qu’il fasse la grimace — il lui demanda d’affûter ses ongles avec la lime et les lui enfoncer dans la peau jusqu’à ce qu’il lui crie stop. Il disait que le chemin de l’excès aboutit à la sagesse. Il disait des tas de trucs, mais ce qu’il voulait était vraiment simple — il avait besoin d’un déguisement qui pouvait être elle — il pouvait porter les marques de ses mauvais traitements pour déguiser son propre vide. Et puis il pouvait aussi porter sa douleur à elle.


9)
C’est incroyable comme on est quelquefois incapable de remarquer ce qui se passe autour — toutefois, il est tout aussi incroyable de voir comme on peut être attentif aussi au moindre petit mouvement, événement psychologique, teneur ou petite inflexion du sens — comme on peut être si offensé ou surpris — comme l’amour peut être cette montagne russe d’ambiguïté et de doute — une dissection d’instants ad infinitum, moulinés dans les mucosités, les crachats, et mélangés aux émotions.
En guise de réponse désinvolte à une question directe, elle dit : « Je ne suis pas sûre ». Le simple fait de savoir cela dépouillait ses gestes passés de tout amour — les rendait vides à ses yeux à lui — jetant sur eux l’ombre du soupçon — un virus rétroactif en lui. Et lorsqu’elle s’en alla, cela lui conféra une puissance qu’il ne voulait pas lui donner.
Il traîna dans son quartier à elle. Il collectionnait les raisons de ne pas dormir : les images, les démonstrations de mauvaise foi, un délire croissant, des visions de génitoires en mandala, la naissance comme jugement dernier, le dialogue intérieur des intentions passées qui avaient mal tourné. Additionnez-moi tout ça. Il n’y était pas préparé. Il avait besoin de protection. Il lui demanda de revenir. Elle lui déchira à nouveau les poignets avec ses ongles. Il dit « Tu me tueras sans doute. Tu n’as pas besoin de moi ». Il admettait sa faiblesse, d’accord — ça semblait la bonne chose à dire, sur le moment. Le dire était une chose. Mais il savait que c’était vrai — et ça c’était une autre histoire. Il savait que l’obsession, c’était la vérité et la vérité était comme l’eau — elle atteignait son point le plus haut dans les secrétions du corps.

10)
Les dites secrétions se mirent à les obséder. Lui c’était le crachat et le sperme. Elle, le lait et le miel. Elle parlait du lait comme d’un liquide sacré, de la façon dont il pourrait jaillir de ses mamelons couverts d’hématomes, tiède, bleu, et narcotique. Il pouvait vous engraisser et vous endormir. Alors il mâchonna ses tétons jusqu’à ce qu’il soient bleus comme le canon d’une arme à feu. C’était elle qui lui avait demandé ça, après tout. Et il s’était exécuté, mordillant comme un enfant plein d’amertume.
Il dit qu’il suffoquait dans les ténèbres — il avait besoin de se rafraîchir. Elle lui enjoignit de recueillir le lait dans une jatte de bois, puis de disséquer le temps comme ils l’avaient appris ensemble, jusqu’à ce que, dans l’infinie seconde qui oscillait entre être deux, puis un, puis deux à nouveau, le lait tourne blanc comme les nuages. Il boirait alors le lait frais et resplendirait — un être plus spirituel. Il y avait tant de coins d’ombre où rôder. Il fallait qu’ils se mettent à éclairer le monde, disait-elle. Il était temps de s’y mettre.
Il s’endormit un instant dans ses bras. Il fit un rêve. La pluie était colorée et portait une lumière qui lui était propre. Il frappait à une immense porte. Celle-ci s’entrouvrit. Il distingua un gant noir, celui qui masque les lignes de la main et les empreintes digitales, le destin et l’identité. Le gant qui rend la persécution anonyme, impersonnelle. Il enfila le gant noir et lui ouvrit la tête comme un fruit. Le sang était foncé comme du jus de cerises sur le cuir noir. Il lécha le sang sucré couleur cerise recouvert de chocolat sur ses doigts, comme de la lumière néon. Puis il l’abandonna.

11)
Il y a beaucoup de choses susceptibles de nous emporter. Beaucoup de dimensions perdues de l’existence. La pornographie n’est sans doute qu’une tentative de rejoindre cette plage — retrouver ce littoral inconnu. La mythologie également. Mais la pornographie est aussi une forme de perdition, parce qu’elle est directement liée à la perception de l’incapacité à vivre.
La plupart du temps, quand il était avec elle, il se sentait tellement petit, incapable et humilié. En partie parce qu’il ne nourrissait aucune illusion sur ce qu’il pouvait représenter à ses yeux à elle. Alors il décomposa les éléments en une histoire d’images et de rôles : à leur première rencontre, il était son père, à la seconde, il était son amant, et ensuite, il était un imprésario d’étoiles, une cartographe, un explorateur, un aventurier, un pornographe — c’est à dire qu’il faisait d’elle la carte de voyages auxquels elle ne participait pas.
Il approcha les lèvres de la conque rose, la trompette entre ses jambes. Il pensa entendre l’océan perdu il y a si longtemps. Il pouvait sucer, embrasser, souffler jusqu’à ce que sa tête implose, imaginant l’écho se répercuter sur l’océan nocturne de son néant final. Il vit le crayon noir qui lui servait de queue faire fonction de seringue, allant et venant dans la conque rose — comme s’il essayait de lui shooter de la poudre avec une partie de son corps — simplement, tout ça se déroule dans l’espace astral, comme un rêve.
Mais il faisait un autre rêve où elle était la seule chose qui le sauve dans une rue sombre, écartée, sans merci.

12)
Dans le rituel du cuir noir nous sommes revêtus de nuit et l’anonymat est le masque de notre génie. Lorsque les chiens hurlent leur solitude et les oiseaux de la jungle crient — ils savent que c’est leur chant du cygne — lorsque la beauté se montre pour ce qu’elle est — défendant l’ambiguïté, prenant plaisir à l’auto controverse. Il pensait que ce manque d’harmonie était le mode des actes révolutionnaires. Les mains qui caressent le corps jusqu’à lui donner vie sont peut-être guidées par la crainte, mais le feu est leur produit ultime. Le feu humain.
Il lui versa de l’eau sur la raie des fesses. Sa langue s’enfonça profondément pour goûter. Puis il la grimpa, sa queue chevauchant l’épine dorsale de la femme, il laissa rebondir la tête pendante au bout des vertèbres par à-coups, avant d’enfouir son pouls dans ses cheveux blond roux emmêlés.
Puis, l’avant-bras posé en travers de sa nuque à elle, il lui dit, pense à cette douleur comme à une lucarne sur la béatitude. Elle lui répondit, bien sûr, et elle l’accompagna. Son crâne s’ouvrit débordant d’entrailles fumantes, du passé digéré, du nid de serpents, les racines mises à nu d’un arbre familial submergé par de minuscules lucioles mordantes. La nuit explosa. Ils faillirent s’abîmer en elle sans retour. Comme la fois où Krishna ouvrit la bouche pour sa mère et qu’elle vit l’univers entier à l’intérieur. Suivre le fil qui nous ramène en arrière revient à être avalé par l’enfant qu’on a engendré. Si horrible que ce soit. Elle acceptait ce rôle.
Elle entoura sa gorge avec ses doigts élastiques en réponse à son affirmation, et dit, pense à cet étranglement comme à une vie jubilatoire, mon chéri. Ils observèrent leur reflet dans la vitre de la fenêtre — deux crânes impies enfiévrés par la démence et le désespoir, en train de s’activer. Et les bleus qu’elle lui infligeait dessinaient un anneau d’étoiles bleues orgueilleuses. Il ne s’agissait pas d’une nouvelle forme de lumière, seulement d’une redécouverte.

Carl Watson, in Agoraphobia and Sexuality in the Land of Transient Hotels

(Traduit de l’anglais — US— par TM)