samedi 29 décembre 2007

Ceux qui parlent de quelque chose, et avec poésie




Partisans de Guennadi Riabov


" Partisans " de Gennadi Riabov, est une " politique-fiction " au sens noble du terme, c'est-à-dire comportant tous les éléments du roman noir.
Un groupe de réservistes est rappelé pour une réunion d'urgence à l'académie militaire de Petersbourg, dans une situation de crise internationale due au bombardement du Kossovo. C'est le prétexte trouvé par des comploteurs du parti qui monte (celui de Streltsov, un leader populiste) pour arrêter tous ces singuliers personnages ( Les réservistes aux surnoms évocateurs, Néophyte, Poète, Soldat) et s'en défaire dans une tentative de coup d'état. Mais les personnages évoqués, au contraire de leurs camarades, trouveront une issue et réussiront à s'enfuir. Ils organiseront la résistance, un attentat contre le maître d'œuvre de cette trahison - Detka, un de leurs anciens condisciples. Et jouant contre lui un de ses rivaux, ils parviendront par ricochet, (le rival de Detka les soutient, inquiet de sa montée en puissance) à faire échouer le coup d'état dans une large mesure, au profit de l'éternelle république autoritaire. " Tout était comme toujours. ", conclut le roman.
C'est dans une ambiance à la fois lourde et délétère que s'étirent les pages de ce roman au ton simultanément nostalgique et brutal. Le charme d'un mauvais rêve aux personnages attachants, à l'écriture incisive, à l'action parfois froudroyante.
Guennadi Riabov est un auteur de Pétersbourg, dont c'est le premier roman.

(VOIR CI-DESSOUS !!!!)

Technique du coup d'état



PARTISANS
CHRONIQUE D’UN ATTENTAT
Roman
De Guennady Riabov ( Партизаны, хроника одного покушения , publié par ГЕЛИКОН ПЛЮС, Saint-Pétersbourg, 2000)
(Extrait traduit du russe par TM)

À mon père,





PREMIÈRE PARTIE :
SÉLECTION NATURELLE

NÉOPHYTE


—Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre rêgne vienne…

Gleb Vassilievitch Bogolioubov, un homme de haute taille aux muscles secs, agé de quarante-quatre ans, non baptisé, retraité de l’armée, lieutenant-colonel de réserve, docteur en sciences techniques, auteur de vingt-six inventions et de sept encyclopédies informatiques devenues des best-sellers avant même d’être publiées, était agenouillé dans une cage d’escalier crasseuse de Petersbourg, sur le palier entre le quatrième et le cinquième étage. Il était accoudé sur un large rebord de fenêtre situé très bas, les doigts noués, les mains jointes pressées contre ses lèvres ; ses yeux au regard fixe se reflétaient vaguement dans le verre épais jamais nettoyé depuis l’époque des volontaires au travail du samedi des premiers temps du communisme, et ses lèvres chuchotaient déjà pour la seconde fois la première phrase de la prière. Comme n’importe quelle personne cultivée, Gleb avait lu autrefois les Évangiles et les psaumes. Et il avait noté le texte du Notre Père sur un carnet qu’il portait sur lui — lorsqu’il était devenu très mode de porter une croix en or autour du cou, il pouvait se révéler très agréable dans le cercle de ses connaissances féminines de démontrer sa supériorité sur les minets ignares. Malgré cette poudre aux yeux, Gleb était toujours resté assez réticent sur l’essentiel : il n’arrivait vraiment pas à croire. Et même maintenant, observant par-delà son reflet ce qui se passait de l’autre côté de la Rue Octobre, il ne lisait pas la prière, ne s’adressait pas à Dieu — mais Bogolioubov savait avec une certitude absolue que la phrase prononcée était un mot de passe, que tandis qu’il chuchotait ces mots toutes ses idées, ses peines, ses espoirs parvenaient à la connaissance des Cieux, grâce à une voie des plus improbables. Il s’oubliait, ne s’attardant pas à réfléchir pour savoir s’il était effectivement en train d’œuvrer pour son salut ou si d’ici une minute la porte cochère allait claquer dans un bruit aussi assourdissant que le coup de feu qui expédie une balle dans la nuque. Mais Gleb continuait comme avant à remuer les lèvres pratiquement sans émettre aucun son, et quasiment la seule chose dont il ait conscience à ce moment — c’était que toute sa vie, ses échecs et ses victoires, toutes ses fonctions honorifiques, toutes ses disgrâces, ses femmes, ses scandales, ses livres, n’étaient que le chemin vers ce canal présent, qui le reliait directement à l’univers… Seigneur, Notre Père !

Cage d'escalier
Dans la cage d’escalier s’infiltrèrent des odeurs d’essence et de gaz d’échappement plaisamment enivrantes, elles atteignirent le refuge séculier de Gleb, évoquant des souvenirs d’enfance. Les moteurs des véhicules blindés grondaient, sur les réservoirs d’essence — Gleb se représentait tout ça comme s’il avait pu le déchiffrer clairement à travers le carreau trouble du quatrième étage — s’étalaient les inscriptions traditionnelles : L’ESSENCE, L’ÉTHYLÈNE SONT DES POISONS ! Les fourgons s’alignaient sur le trottoir le plus proche — les panneaux d’interdiction de stationnement au carrefour du Boulevard Gromovski ne s’adressaient ni à eux, ni à ceux qui sautaient des véhicules blindés.. Les fusilliers de Chereng, de jeunes costauds en tenue léopard, sanglés de courroies auxquelles étaient suspendues des sacs de toile — des grenades sans doute ? — avec des paires de menottes incongrues à la ceinture, de courtes mitraillettes en bandoulière et des matraques en caoutchouc à la main, isolaient du monde extérieur l’espace entre la rue adjacente et l’immeuble contemporain de béton et de verre qui sembla aussitôt le dernier refuge terrestre des amis de Gleb. Les patrouilles bloquaient aussi l’accès vers la Rue Octobre des deux côtés — du monument stalinien des héros de l’air jusqu’à l’entrée du combinat géant « Tricot Rouge ». Les passagers de la file de tramways à l’arrêt qui s’allongeait étaient dirigés vers les rues parrallèles dans un langage ordurier, ceux dont la compréhension montraient de la lenteur se faisaient caresser les côtes à la matraque, et envoyer de la même manière chercher la vérité ailleurs, dans des journaux non mentionnés. Même les plus curieux pouvaient difficilement apercevoir que la couverture étalée sous le massif de bouleaux cachait le corps brisé de Youri Vorobiev. Celui-ci avait traversé la fenêtre entouré d’une auréole d’éclats de verres étincelants au soleil, et avait pris son dernier envol sous les yeux de Bogolioubov. D’ailleurs tout s’était déroulé sous ses yeux, depuis la minute même où traversant sans encombre la section pétersbourgeoise du PC, déjà en train de respirer l’air de la liberté à pleins poumons, Gleb avait soudain capté dans l’atmosphère une commotion croissante. Il avait traversé la voie ferrée du tramway en deux bonds, avait tiré la première porte cochère vers lui sans grand espoir, celle-ci avait cédé contre toute attente, et il avait eu le temps de claquer la porte derrière lui à peu près une seconde avant que ne surgisse le premier véhicule « Oural » au carrefour…


Sans issue
Déjà la deuxième heure consécutive que l’homme de haute taille aux muscles secs regardait par la fenêtre. Évidemment il avait tout d’abord voulu vérifier s’il n’y avait pas une issue par laquelle se glisser hors de cette souricière qui sentait le chat. Mais il s’était avéré que la porte donnant sur la cour avait été murée, qu’il n’y avait pas d’accès au sous-sol, et que la montée au grenier était interdite par un énorme cadenas d’entrepôt. Les portes des appartements, massives et anciennes, ne s’étaient pas ouvertes, semblait-il, depuis un siècle entier. Au seuil de celles-ci s’étalait une couche de poussière, qu’aucun pied humain n’avait foulé entretemps. Au troisième pourtant, une porte au centre de laquelle pointait la manette d’une sonnette mécanique semblable au cléfs pour remonter les petites voitures, était d’une propreté convenable. Et bien que des locataires capables de maintenir une telle propreté dans un bordel universel lui inspirent confiance, Gleb ne se risqua pas à tourner la sonnette : quelle garantie avait-il que ce n’était pas l’ouvrage d’une femme de ménage consciencieuse mettant un peu d’ordre chez des nouveaux russes. Et que toute la famille de ce lascar au crâne rasé ainsi que sa camarade de combat aux longues jambes n’attendaient pas que l’occasion de grimper d’une marche sur l’échelle sociale de la Nouvelle Russie. Et la visite du déserteur qui ne demandait même pas l’hospitalité, simplement la possibilité de traverser leur appartement pour accéder à l’escalier de service, deviendrait pour eux un cadeau du destin. Et ils n’avaient même pas besoin de passer un coup de fil, un sifflet à la fenêtre — et les aigles en tenues léopard se précipiteraient dans le nid familial… Gleb ne se risqua pas non plus à briser le cadenas menant au grenier, ou de défoncer la porte d’un des appartements vides, parce que le bruit pouvait attirer non seulement les locataires présumés, mais également les patrouilles flânant le long de la Rue Octobre. Il était vrai que cette dernière hypothèse ne semblait pas présenter beaucoup de danger, il y avait déjà beaucoup de bruit dehors. On n’ avait pas coupé les moteurs. Les officiers des hommes en tenue léopard gueulaient. Aux rares imbéciles qui s’aventuraient près des cordons de sécurité, ils criaient à pleins poumons que si les badauds jouaient les durs leur tour viendrait bientôt. Pendant ce temps, pressant les trainards à coups de matraque ou de crosse, ces braves tiraient de leurs casernements les compagnons partisans de Gleb, par groupes de quelques-uns — des retraités rappelés au service pour le pays, mais à une époque prédestinée. On les fit sortir, le visage marqué de coups, certains se soutenaient les uns les autres, et Vitka Golitsine était porté par des camarades. Les amis de Gleb disparurent dans le ventre des fourgons aux fenêtres grillagées, mais de nouveaux prisonniers surgirent des portes vitrées défoncées du foyer. De temps en temps une courte rafale claquait, venue du bâtiment opposé à celui où se trouvait Gleb. Celui-ci les comptait sans s’en rendre compte : la quatrième, la cinquième… Qui ? Chourko ? Grinia ? Tchouk ?… Ayant compris qu’il n’y avait pas d’issue à la cage d’escalier, qu’il fallait se contenter d’attendre et d’espérer un miracle, il s’était installé sur le rebord de la fenêtre. Il n’avait pas envie de s’asseoir le dos à celle-ci : lui-même ne verrait rien, mais serait très visible de la rue. Rester debout était pénible et il faudrait rester debout longtemps, semblait-il. S’étaler carrément dans la crasse de la cage d’escalier pourquoi pas, mais pour combien de temps ? Il avait donc choisi : s’agenouiller. Et il s’était mis à regarder , et à réfléchir à la façon dont tout ça avait bien pu se passer, mais il était si difficile de rassembler ses idées, si difficile de concevoir, que Gleb se mit inconsciemment à écarter ses propres pensées. Il était essentiel de ne pas perdre la boule :ne pas essayer de comprendre, ne pas essayer de se livrer à des investigations, ne pas se torturer de questions. La meilleure, la plus raisonnable des décisions quand l’avion battait de l’aile, c’était de se plonger dans la stupeur et rester dans cette indifférence lointaine. Effrayant. Difficile. Pratiquement aucune chance de rester vivant. Et de toute façon il ne fallait pas penser. Il fallait seulement remuer de temps à autre. Ses jambes s’ankylosaient, mais le corps obéissait semblait-il, il parvenait à agiter les doigts. Ses yeux ne s’arrêtaient pas à ce qui se passait à la fenêtre — Gleb savait ce qui se tramait dehors, il le ressentait dans tout son corps — en revanche son regard se posait sur des détails environnants. Au genou gauche cette fissure dans les carreaux de céramique — visiblement quelqu’un avait laissé tomberune haltère très lourde — le creux rappelait la gueule d’un ours à la crête ébourriffée, et l’inscription gravée sur le rebord de la fenêtre : « Lenka est une pute », et dans les interstices du cadre de fenêtre trainaient depuis déjà un bail quatre mouches momifiées… Nous sommes tous des mouches, tombées dans les entrelacs d’une toile d’araignée tissée de main de maître. Non ! Il fallait essayer quelque chose, s’enfuir, casser une porte, foncer dans le grenier… Et qu’est-ce qu’il y avait là-haut derrière ces portes closes ? Il ne valait mieux pas le savoir. Ne pas y penser. Ne pas essayer de deviner. Oublier qu’autour s’étendait un monde cruel et écœurant et qu’on lui appartenait soi-même à part entière, de pied en cap. Non ! Il suffit de croire seulement que tout ce que tu ne veux pas, ne peux pas savoir, ce que tu as peur de savoir, mais que tu sais, est en ce moment même — à cette seconde — en train de parvenir à la connaissance des plus hautes instances, à l’existence desquelles tu n’as jamais cru. Et chacun recevra ce qu’il mérite selon ses actes… Il suffit de murmurer constamment : « Notre Père qui êtes… ».


Nécessités
Que pouvait réellement savoir toutefois Gleb Vassilievitch ? Du plus loin qu’il se souvienne, il s’était jamais intéressé qu’aux choses nécessaires. Avant de joindre sa ligne à celles de types de la région de Sejm, il avait étudié « l’encyclopédie de la pêche », et lu par-dessus le marché des articles sur les habitudes des poissons qui circulaient dans les torrents de la partie centrale de Terre-Noire. Avant d’accepter le commandement de son détachement, il avait appris par cœur les articles du règlement : On pouvait lui coller le canon d’une arme sur la nuque à l’instant même, lui ordonner de décliner les devoirs d’un commandant avant de se mettre en formation, et une fois que c’était fait — il les aurait récité aussi sec !… Pendant ses cours aucun étudiant n’était en mesure de le mettre en difficulté parce que Bogolioubov connaissait la réponse exacte à n’importe quelle question ayant trait au sujet enseigné. Et son œuvre personnelle ? Il pouvait s’engager à mettre sa main au feu pour chacune des phrases qu’il avait écrite. Il vérifiait lui-même l’action de chacune des intructions opérationnelles des sytèmes décrits. Il acquérait avec ses propres deniers la technique dernier cri, qu’il mettait à l’épreuve, utilisait les logiciels tout frais sortis de l’usine : On ne connaissait le DVD-ROM que par ouïe-dire, qu’il l’avait déjà acheté, installé, testé — et seulement après en avait-il décrit les mécanismes de travail ; la béta-version du dernier-né de Billy Gates sortait, chez qui pouvait-on aller la voir de près ? Chez Gleb ! C’était pour cela que le respectaient ses lecteurs, c’était pour cela que les spécialistes tenaient ses livres en plus haute estime que les traductions… Mais au fait, ça s’était passé quand ? L’impression d’avoir seulement rêvé tout ça s’appesantissait sur Gleb, tombé en transes devant une fenêtre sale. Mais il se trouvait à présent une énorme quantité d’informations sur divers plans, rangés par rayons dans les profondeurs de son crâne qui ne correspondaient en rien aux évènements en train de se dérouler. Ces connaissances concrètes ne pouvaient l’aider à trouver une issue à la situation qui s’était dessinée, elles avaient tout simplement cessé d’avoir un sens. Chassant les questions importunes : Pour quelle raison ? Qui a permis une chose pareille ? Pourquoi suis-je dans cette cage d’escalier ? Pourquoi est-ce qu’on a discuté des heures dans la salle Lénine au lieu de sortir, de filer en douce de tous les coins avant que ne surgissent les cordons de sécurité ? Gleb essayait d’absorber le monde environnant et ce qui s’y déroulait avec son cerveau reptilien. Il essayait de découvrir à tâtons et de rassembler tous les liens avec la réalité, glissant et se désintégrant comme des spaghettis trop cuits.


Fuir le pays
L’ours ébourriffé, les mouches dessèchées, « pute »… À quel moment avait-il eu pour la première fois l’idée de fuir ce pays ? Oui, évidemment, c’était Lenka qui lui avait inspiré cette idée. Environ cinq ans auparavant, se réhydratant goulument après le bain de vapeur avec de la bière « Amiral », ils étaient assis nus au bord de la piscine découverte et dégoisaient sur le thème habituel, l’argent. La troisième édition de sa brochure « Windows 98 » venait de sortir, Gleb avait reçu des honoraires confortables et il envisageait la façon la plus intelligente de les dépenser, tandis que Lenka qui travaillait dans une firme hollandaise et touchait des revenus s’élevant à trois cents dollars par mois — invraisemblable, qu’on puisse payer des gens aussi mal —pleurnichait qu’elle ne gagnait pas assez pour mettre de l’argent de côté et partir.

—Tu sais, disait Lenka, je n’ai pas du tout envie de vendre mon appartement. Je n’ai pas envie de croire que ces calamités nationales sont éternelles. Quand un jour les choses s’arrangeront, je veux avoir la possibilité de revenir.
—Hum, hum, avait grogné Gleb sans décoller le goulot de sa bouche.
Il avait ensuite posé la bouteille et s’était glissé dans l’eau.
—… Quand les choses s’arrangeront… Jusqu’au mois d’août on pensait que tout irait bien, et maintenant même les concierges savent que détourner les crédits obtenus pour les accumuler sur des comptes personnels ne tirera pas le pays de la crise. Personne, au sommet, n’a jamais eu l’intention de développer l’économie. Parvenus !
—Ah ! Et tu sais ce qui fait rigoler mes « chefs » hollandais ? Il y a dans les banques européennes 250 milliards de dollars en devises venus de Russie. Toute l’Europe vit sur cet argent, sinon la crise aurait éclaté depuis longtemps. Mais la crise, c’est chez vous pauvres cons, et vos dirigeants voleurs qui ont encore la main tendue vers le monde extérieur : Monsieur… un petit crédit, s’il vous plait… un petit milliard et demi…
—Ta mère ! Et si on récupère ce pognon, et qu’on développe une production concurrentielle ! Avec des ressources naturelles pas encore mesurables ! Putain, on vivrait mieux qu’au Koweït ! Mais ces salauds n’ont vraiment pas besoin de ça, ils se sont construits des villas aux Canaries … Peut-être qu’il faudrait vraiment débarrasser le plancher, aux mains de qui nous sommes-nous livrés, ici ?
—Et qu’est-ce qui te retient ?
Lenka avait plongé dans l’eau à son tour, s’était approchée de Gleb par-derrière, l’avait serré contre con corps, avait promené ses nattes sur son dos, déclenchant chez lui un léger frisson intérieur.
Autour d’eux grouillait la nature dévoilée. Quatre nymphettes se tenant par la main était encerclées par une ronde d’homme riant aux éclats, essayant de déterminer s’ils étaient assez forts pour les embrasser toutes les quatre. Un gamin s’était mis à jouer les espiègles, traversant la piscine sous l’eau et heurtant exprès les postérieurs rebondis de femmes séduisantes. Dans une gerbe d’éclaboussures quelqu’un criait sous le jet d’eau chaude qui s’écoulait de tuyaux saillants comme des phallus.
—Tu n’as pas froid ? Tu veux retourner te réchauffer ou bien c’est l’heure des brochettes ?

L'appétit du déserteur
L’estomac du déserteur se mit à gargouiller. Son organisme réagissait aux souvenirs gastronomiques et au stress : dans les moments de tension l’appétit de Gleb se manifestait toujours. Et la première chose que méditait Gleb en temps normal, c’était l’endroit où il mangerait un morceau. Mais cette fois, il ne chercha même pas à changer de position, bien que la sienne soit inconfortable. Des échos de coups de feu uniques lui parvenaient de la rue. Qui ? D’où sort ce pistolet ? On n’avait pas distribué d’armes aux « Partisans ». Juste sous les fenêtres retentirent une juteuse bordée de jurons, des ordres aboyés, et le crépitement des mitraillettes :

—Il est à la fenêtre de droite, salopard !
—Mikaïl, monte sur la passerelle avec quatre hommes jusqu’au toit voisin et couvrez le haut !
—Bon Dieu, on va le débusquer cet enfiffré de « Partisan » !
Et tout ça, dans les ta-mère, et la-tienne…
—Notre Père !
Gleb remuait à nouveau les lèvres — laissez-le s’en sortir — c’était l’un des rares qui le méritaient. C’était lui, Seigneur qui nous avait conjuré de pas faire confiance au pouvoir, lui qui assurait que même si les deux tiers restaient au tapis en essayant de se frayer un chemin, les autres survivraient. Mais ceux qui attendraient comme des moutons obéissants… se feraient tous trancher la gorge au terme de cette attente…
La réponse à sa question vint toute seule à l’esprit de Gleb. Bien que n’ayant rien vu, il savait à présent avec certitude que le tireur, c’était Soldat, et il savait aussi, que Soldat était encore vivant. Il se remit à prêter l’oreille aux bribes de conversations qui lui parvenaient. Quelqu’un proposa de fouiller toutes les portes cochères pour dénicher les « Partisans » qui s’y dissimulaient, mais on lui répondit que ces imbéciles formés à la discipline ne faisaient jamais un pas sans ordre et qu’à l’exception d’un ou deux cons, ils creusaient eux-mêmes leurs tombes, s’y allongeaient eux-mêmes, et si l’un ou l’autre avait réussi à foutre le camp, on le rechercherait plus tard, il ne disparaîtrait pas, nom d’un chien, il n’avait nulle part où aller. Une longue rafale retentit, des éclats de de verre tombèrent en pluie sur l’asphalte, et ce qu’avaient décidé ceux d’en bas —resta un mystère pour Gleb.

Dignité kamikaze
Qui pouvait prétendre tout savoir ? Comment connaître à l’avance ce qui se produirait le lendemain ? Où aller étendre le foin ? De quoi, de quels hasards ou bien de quelles lois dépendait l’avenir ? Quelle chaîne d’évènements aurait pu entraîner que ce que nous connaissions aujourd’hui, soit différent ? Non, il ne fallait pas y penser on risquait de perdre la tête… Bien sûr que tout aurait pu être différent ! Mais il aurait fallu pour cela choisir un chemin absolument autre que celui de la direction optimale sur lequel cheminait Gleb. Il aurait fallu se foutre des impératifs matériels et ne pas se conduire comme les autres s’y attendaient. Il aurait fallu ne pas entrer dans l’armée, en dépit du fait que son père et sa mère n’avaient pas les moyens d’entretenir un étudiant. Et si on allait par là, il aurait fallu ne pas s’amouracher de Ninka — l’unique illogisme de sa vie entière — et ne pas boire au palais de la jeunesse juste devant le magasin. Mais s’il avait sombré dans la foule des rats de l’existence vers quoi se retourner, entrer à l’académie militaire ? Se défendre ?… C’était ce qu’il fallait faire, c’était raisonnable, c’était nécessaire pour la famille, pour Ninka, et pour Vaniouka qui venait de naître. Après, il avait attendu son tour pour avoir un appartement — à qui allait échoir ce trois-pièces miracle de la construction soviétique, obtenu après quinze années d’errance dans des appartements collectifs ? Et quand aurait-il eu donc l’occasion de s’échapper de la légende ? Si ce n’avait pas pas été un désir masculin naturel de fournir à sa famille un toit sur la tête… Il l’avait fait. La façon dont le leader de la Nouvelle Russie allait présenter tout ça au public n’était pas encore claire. La découverte d’une conspiration de militaires ? Allait-il confisquer leurs biens ? Déclarer tous les membres de leur famille ennemis du peuple ? Merde ! Merde ! Merde !… Ne pas penser !… Et il ne fallait pas prendre exemple sur Lenka, ne pas essayer de préserver le cordon ombilical qui reliait à la mère patrie, mais vendre ce qu’on avait obtenu au prix du sang, et ensuite sa maison, sa voiture, son matériel informatique personnel, tous les titres de gloire de Ninka… Et effectivement qu’est-ce qui le retenait dans ce pays ? Certainement pas l’amour et la fierté à l’égard de la puissance en place : les nouveaux dirigeants nous avait appris depuis longtemps à ne pas ajouter foi aux promesses, à ne pas espérer dans des lendemains radieux, Gleb avait saisi depuis longtemps que le sort des citoyens ne faisaient que s’aggraver quand l’état se souciait d’eux. Mais on ne pouvait tout de même pas tout lâcher en un clin d’œil ! Était-il possible qu’Alik ait tout mis en branle hier en déclarant dans la salle de réunion, qui portait le nom antédiluvien de Lénine :

—Ils ont foulé aux pieds le pays ! L’honneur, la conscience, ils ont tout bafoué ! Et je ne pourrai plus rien changer à ça, malgré tout. La seule chose que je sois encore en état de faire, c’est de partager volontairement le destin de mon pays avec dignité…

Le bombardement de Belgrade
Imbécile ! C’était justement à ce moment que l’occasion lui était fournie de faire quelque chose. Quoi, même s’il ne s’agissait pas de résistance active, mais tout simplement d’essayer de s’enfuir de tous les côtés, même sous la mitraille, même en risquant sa vie ! Incroyable qu’on nous ait dressé à un tel point que les années de notre soi-disant démocratie n’aient pas entamé notre carapace hipopotamesque de collectivisme ! Il était tellement plus commode de vivre comme ça : on pensait comme tout le monde — et on vivrait comme tout le monde. Et c’était raisonnable, que le Diable emporte cette raison là ! C’était seulement de cette façon qu’on pouvait parvenir — pas immédiatement bien sûr, degrés par degrés sur un escalier inébranlable — à un certain bien-être. L’alternative c’était les camps, les asiles de fous, l’émigration. Pour beaucoup, l’Amérique semblait plus effrayante que les camps… Et Gleb en faisait partie, au début. En effet, il avait lu les livres nécessaires au passage couronné de succès des examens de philosophie marxiste-léniniste, il écoutait « Maïak » à la radio et regardait à la télé les programmes où nos « correspondants » dévoilaient les dents de requin et les lèpres sociales de l’impérialisme. Il était difficile d’obtenir d’autres sources d’informations et bien entendu ce n’était pas raisonnable… Tout cela semblait inutile à Gleb. Comme un départ immédiat au Canada lui avait paru inutile lorsqu’on avait pu obtenir des papiers. Ah, oui. L’aîné, Vanka, avait réussi à entrer dans le groupe Parafinov de LITMO — cette équipe occupait la troisième place mondiale dans l’olympe estudiantine de la programmation informatique — il fallait donc lui donner la possibilité d’étudier tout son saoul trois années de suite gratuitement et c’était seulement ensuite que toute la famille partirait. Une fois installés dans un nouvel endroit, ils pouvaient faire faire à Ivan un visa retour de deux ans, il vivrait à la maison (Gleb aurait lui aussi décidé de ne pas vendre son appartement) et étudierait jusqu’à la fin dans une fac prestigieuse. Et eux-mêmes, si Gleb rompait avec toutes les activités en dehors de celles d’écrivain, ne parvenait pas à s’organiser sur place, il leur faudrait attendre deux ans avant qu’une aide financière ne leur parvienne. En revanche l’aîné pourrait ensuite nourrir toute la famille… Mais ce qui avait toujours semblé inutile à Gleb c’était de prêter attention aux mécanismes politiques — et qui aurait pu penser que le mouvement « Pour une nouvelle Russie » qui n’appartenait pas au parti, formé à l’époque du bombardement de Belgrade par l’OTAN, acquérerait une telle puissance. Ni les communistes, ni les partisans de Loujkov, ni ceux du Parti « Iablaka » n’avaient tenu compte de sa progression spectaculaire. Mais Alexandre Alexeïevitch Streltsov s’avéra le troisième en lice — les rangs de son mouvement grossissaient plus vite que tous ceux des autres partis réunis, et ensuite, s’appuyant sur des magnats financiers sans pour autant dédaigner le soutien des skins-heads , il avait organisé son « soulèvement des Streltsistes ». Voilà comment Gleb se trouvait à présent en train d’essayer de se dépétrer des suites de l’impeachment, de la fusion de la Yougoslavie dans la Nouvelle Russie et « l’agression de l’OTAN en Biélorussie » déjà commencée… Vraiment, où et quand fallait-il étaler le foin ?


Sacrifice
Juste sous la fenêtre — les grondements des patrouilles streltsistes, le cri d’un enfant, une voix aigue de femme, expliquant quelque chose avec des paroles précipitées et indistinctes…

—Notre Père ! Seigneur, nom d’un chien ! Que vient faire un enfant ici ? Où dirigeais-tu ton regard, Démiurge ? Tu dormais pendant le coup d’État de Streltsov ou quoi ? Tu n’es pas méchant, bien que tu sois pas non plus débonnaire, ni un vieillard blanchi sous le harnais , assis sur un nuage. Je n’ai jamais cru en Toi sous cette forme, mais je sais en effet qu’il y a une Justice Supérieure Impartiale. Tout est entrelacé dans ce monde suivant Ta loi : toute action est égale à son contraire. Comment se faire signe l’un à l’autre ? Ne serait-ce qu’une fois rendre la monnaie de leur pièce aux asociaux ! Ne touche pas à cet enfant, Père ! Ne permets pas à ces bâtards de toucher aux enfants… Où peut donc être mon Vania à cette heure ? À Orchi, ou ou bien l’ont-ils enrôlé dans les fusilliers, et il est en train — lui, en passe, à cinq minutes près, de devenir un génie informatique — de piéger les traînards dans une rue voisine ? Où sont Nina et Sergueï ? Grâce à Dieu ils ne peuvent pas se trouver ici ! Qu’est-ce qui va leur arriver ? Qu’adviendra-t-il d’eux , qui leur parlera de mon sort, connaitront-ils la vérité ?… Qui s’est fait prendre par les patrouilles ? Ne touche pas à cet enfant, bâtard ! Quoi ? À un moment pareil la Terre ne s’entrouvre pas ? Pourquoi est-ce qu’une vie entière ne suffit pas pour assister à l’intervention divine ? Bon, comment se fait-il qu’il n’y ait pas de P.M. cachés sous l’escalier ?… Ça c’est de ma faute — pas planqué de calibres quand il aurait fallu, imbécile… Tu sais Père, il n’est pas nécessaire de me sauver maintenant. Si tu laisses un enfant survivre pour chacun d’entre nous, peut-être que le petit Sergueï restera en vie. Et tu dois lui faire une vie meilleure que la mienne — tu le dois, compris !? Et pour ce gamin en bas sous la fenêtre prends ma vie, s’il faut absolument qu’on paie pour tout… Je suis aussi un monstre, j’ai roulé de moi-même dans cette ornière — et de ma monstruosité je suis prêt à payer toute la note. Laisse-le gamin tranquille. Me voilà — prends ma vie !

Poussière de Pétersbourg
Quatre étages plus bas vers la porte d’entrée, un soldat tira une rafale. Sans même avoir essayé de se relever sur des genoux ankylosés, Gleb, stupéfait, assourdi, se figea la bouche ouverte, le visage désarticulé… Ensuite le sol se déroba sous lui et il tomba, se cognant la tête en prime sur un tuyau rouillé qui dépassait, et avait dû un jour renforcer un radiateur. Immobile, assommé, une bave épaisse au coin des lèvres, il était étalé sur le palier poussiéreux dégueulasse d’une cage d’escalier de Pétersbourg. Sa tête était tournée vers l’escalier menant au cinquième et dernier étage, et après — au grenier et aux Cieux…



POÈTE

« Alors, tu vois, une fois de plus — ça n’est pas fatal » sourit intérieurement Grinia avant de remercier de tout cœur un certain mécène céleste de sa connaissance, qui cette fois s’était révélé plus généreux qu’on aurait pu le supposer. Il n’était bien sûr pas exclu que les streltsistes aient laissé une ou deux patrouilles dans les rues voisines, mais c’était comme on dit, un problème technique. Il fallait résoudre les problèmes à mesure qu’ils surgissaient et par ordre d’importance — seulement lorsqu’ils surgissaient simultanément. Un principe simple mais qui permettait à Grigor d’exister plus ou moins en accord avec lui-même, ce qui d’ailleurs exaspérait Alka. Grinia sourit : ce n’était pas le moment de méditer sur les agréments de la vie de couple en s’agrippant, les phalanges blanchies, aux aspérités de ce mur de briques endommagé. Bien sûr il était plus approprié, suspendu au-dessus de l’infini, de déplorer le sort des camarades disparus, cependant, il y avait deux « mais » : premièrement, on ne savait pas encore si leur destin avait été réellement funeste, comme l’avait annoncé Plokhich —, connu pour être un mouchard et un provocateur depuis leurs premières années d’études; deuxièmement, chacun avait eu le temps de choisir son issue personnelle. Pour lui, Grinina, la route du salut c’était cette étroite corniche le long d’un mur nu, dérobé au regard de tous les côtés, visible ni de la rue Octobre, ni de la cour intérieure de son alma-mater, où le jeune Gricha Rifov avait autrefois claqué des talons en faisant l’exercice, ni des maisons environnantes. À l’une des extrémités Grigori se dressait à la fenêtre d’une salle vide où au printemps les étudiants de dernière année trimaient sur les devoirs nécessaires à l’obtention du diplôme. S’accrochant à un mince tuyau métallique qui abritait des câbles quelconques, et s’appuyant sur les fioritures architecturales, il avait gagné environ deux mètres et demi jusqu’au coin, assurant ses jambes sur la corniche large d’une moitié de brique et poussa un soupir de soulagement. La seconde extrémité de son chemin était accôtée à un mur perpendiculaire adjacent appartenant à une usine quelconque — en cinq ans d’études il ne s’était jamais interessé à ce qui s’étendait dans le voisinage, au-delà du bureau de l’administration, où bien peut-être avait-il eu cette curiosité, mais il avait tout oublié depuis longtemps — et là-bas à une distance équivalente à la longueur du bras se trouvait l’escalier d’incendie reliant le ciel à la terre (ou la terre au ciel)…

vendredi 28 décembre 2007

Certains faits



(Truands caucasiens à la plage dans le Sud de la Russie, Sotchi ou un bled dans ce goût-là)

"JE SUIS LE COLORISTE DE CERTAINS FAITS"
L-F CÉLINE

Moi qui sait des lais pour les reines

(Gloire à la patrie victorieuse!)

D’autres nuages d’autres chansons
D’autres saisons d’autres mirages
Le data système qui s’affole
La forêt obscure qui prend feu
Le milieu du chemin perdu
Enfin autant dire Dante et moi
Nous croisant juste un instant dans
D’autres saisons d’autres mirages
D’autres nuages d’autres chansons.

Jérôme Leroy
28 décembre 2007

International Junkie Tribune (2)


(TM devant le berceau de la Russie éternelle — РУСЬ — les palais des fondateurs de l'Empire: " Car le tombeau toujours comprendra le poète…", Kiev Janvier 2005)

RÈVES DE KIEV


Somehow I also went ballistic. Getting to sleep in the early morning after the drug s&m process I revisited the damp slums where we used to wander back in the day, with needles, hurting myself, fumbling with keys, finding squatters in my humid studio finally reached after many incidents — flanked by a pal and a girl that we intended to shag, confronting the squatters for a turf of grey mold.

jeudi 27 décembre 2007

trente secondes, sinon je t'explose le cigare avec une bastos de 11'43


(Jérôme Leroy prenant goût à son nouveau métier)

Vérité historique

(Jérôme Leroy, en torpédo du ГПУ, plus connu en France sous le nom de Guépéou)

Contrairement à ce que cherche à nous faire avaler la désinformation officielle qui récrit l'histoire,
le célèbre "L'ai-je bien descendu" a été prononcé par Mémé Guérini après une discussion d'affaires,
et non par Misstinguett, après une dissension amère…
avec le directeur des Folies-Bergère
.

dimanche 23 décembre 2007

FRISSONS D'AUTREFOIS (2)



SALUT LES ANNÉES 70 ! (ПРИВЕТ СЕМИДЕСЯТЫ !)
De Nikolaï Pyregov
(Suite et fin du 1er chapitre,
traduit du russe par TM)


Je m’envolai pour Vorkouta et contemplai la nuit d’été dans le cercle polaire pour la première fois. Un soleil bas, qui ne quittait pas la ligne d’horizon inclinée, projetait sur la ville une lumière froide et dorée. Sans s’embarrasser pour autant, une demie lune gonflée traînait majestueusement dans les nues et contemplait sans passion l’alternance des bandes de lumière et les ombres de la rue. Le ciel lui-même, bleu foncé à l’une de ses extrémités, et orné des couleurs lie-de-vin de l’aurore à l’autre, rabaissait sans douceur le côté sombre vers l’horizon tout proche. Je jetai un coup d’œil à ma montre, il était minuit. Le linge à sécher pendait sur les fils dans les cours, d’épais buissons élevés de camomille poussaient dans tous les coins. La ville était déserte, et les stores étaient baissés aux fenêtres.
Le point de repère que m’avait donné Raton, le magasin « les feux de la toundra », sur la rue de Moscou, paraissait moins éclatant que ne le promettait son nom. Enfin, en suivant la flèche tracée par Raton sur une addition de six roubles du restaurant « La Havane », je trouvai l’adresse qu’il me fallait.
La porte s’ouvrit aussitôt sur une vieille femme très animée.
—Ne vous excusez pas d’arriver tard, je vous attendais de toute façon. Vous êtes Koka ?
—Nikolaï, corrigeai-je.
—C’est fabuleux. Et moi, c’est Netta Alexandrovna. Je ne suis pas la grand-mère de votre ami Raton, mais son amie. La famille est à Guelendjik, ils barbotent dans la Mer Noire, et moi je suis ici en leur absence, j’arrose les plantes, je nourris les poissons et le chat, dit-elle, accueillante, en m’invitant à entrer. Je suis contente de profiter d’un grand appartement. J’essaie tous les fauteuils, je regarde par toutes les fenêtres, je voyage dans toutes les pièces. Depuis ma jeunesse j’aime les grands appartements, et depuis lors, je les ai regretté toute ma vie. Moi et Lizonka, sommes de vieilles amies, depuis l’université de Smolnyi. C’était une jeune fille très gentille, mais elle s’est enflammée pour le marxisme et la révolution. Et moi, j’étais à l’époque terriblement monarchiste. Nous nous sommes donc très vite heurtées. Voilà. Mais en 1919, le destin nous a fait nous croiser à nouveau. Je servais comme infirmière et on nous a amené Lisa qui souffrait du typhus à l’hôpital militaire. Pendant que je m’occupais d’elle, on s’est rabibochées, et au fur et à mesure qu’elle guérissait, nous nous sommes à nouveau chamaillées pour des questions d’idées, et on s’est mis à se bouder l’une l’autre. Et par-dessus le marché Lisa s’est mariée à un commissaire haut placé.
J’étais d’ores et déjà assis sur le divan, les pieds dans de grosses pantoufles de daim et dévorais des yeux les rayons chargés de livres disposés dans toutes les pièces. Netta Alexandrovna remarqua en sortant de la cuisine avec une tasse de thé :
—Une bibliothèque extraordinaire. Il est vrai que lorsque pendant l’enfance de votre ami et de ses petits frères elle s’est réduite à un tiers de ce qu’elle était.
La vieille femme s’assit en face de moi et se mit à fumer une Papirossa avec une grâce particulière. Ensuite, posant sa papirossa soigneusement sur le rebord du cendrier — la fumée qui s’en élevait se réduisit aussitôt à un mince filet — elle se leva, ouvrit un petit buffet et y prit deux petits gobelets d’argent et une bouteille.
—Vous voulez une chartreuse ?
Avec un petit rictus, je hochai la tête.

L'ARCHIMÈDE DU GOULAG

Dès que Netta Alexandrovna fut de nouveau assise, que la cigarette se fut de nouveau logée entre l’index et le majeur, et que son coude reposa dans sa main fine, elle poursuivit son récit :
—Nous ne nous sommes vraiment liées d’amitié qu’une fois au camp de travail. On est tombées dans la même fournée. Ils nous ont mis en prison suivant des instances différentes mais sous la même accusation. Et imaginez-vous, on s’est retrouvées toutes les deux à un arrêt du convoi avant de se retrouver dans le même camp. Depuis lors, on s’est plus jamais séparées. Derrière les barbelés, ensemble, après dans la colonie de peuplement, et aujourd’hui, on ne peut plus se débarrasser l’une de l’autre. On a fusillé nos maris, mais grâce à Dieu on a réussi à retrouver nos enfants. Bon c’est vrai, quand Lisa a accepté sa réhabilitation par les bolcheviques et qu’ils l’ont réintégrée à ce parti trois fois maudit, j’était tellement furieuse contre elle que j’ai failli recommencer à me disputer, oh, et puis j’ai laissé tomber. Libre à elle de devenir folle. Une enfant terrible**. Et maintenant, c’est ridicule, elle fait partie de l’association des vieux bolcheviques de la ville. La moitié d’entre eux étaient des matons, et l’ancien commandant du camp devant qui nous avons levé la chapka pendant huit ans, travaille en équipe avec les autres. Ils se réunissent et tiennent conseil. C’est vraiment incroyable ! Fantastique ! Elle est folle, complètement folle *! dit-elle, en finissant son récit et en buvant avec détermination le gobelet auquel elle n’avait jusque là pas touché.
—Votre ami est à l’anniversaire d’un de ses camarades, il appellera demain matin. Et vous, gentil jeune homme, allez vous reposer, dit-elle en prenant d’une étagère, un volume de l’Archipel du Goulag, dissimulé par un petit livre d’Apoukhtine avant d’expliquer, dans cette maison tous les livres interdits sont sur la deuxième rangée, ne l’oubliez pas. Bonne nuit.
À la fois gêné et ravi, je me levai énergiquement avec des paroles empreintes de reconnaissance et renversai par terre ma tasse de thé, qui se brisa bientôt. Un Raton âgé de cinq ans me jeta un regard de reproche, depuis la photographie accrochée au mur.
Quelles que soient mes tentatives pour dormir, le soleil nocturne de la nuit polaire derrière les stores qui s’infiltrait et parvenait jusqu’à moi , ne me le permettait pas. Bon gré mal gré, je sortis mon manuscrit et commençai à lire la page qui m’était tombée sous les yeux.

L'AMI BIDASSE PREND UNE MURGE

« … Lors d’un dimanche militaire, ayant bu le petit verre de cognac qu’offrait après le repas le médecin-major aux invités, ses partenaires d’échecs et de conversations chaleureuses au sujet du temps des troubles, Raton ne trouva pas le courage de redemander une nouvelle ration de cette boisson dorée et décida résolument de continuer la fête dans la caserne.
Au soir du même jour, tandis que la femme du bon major, se remémorait le charmant garçon bien élevé qui était venu déjeuner, un Raton rond comme une bille, un verre d’eau de Cologne allongée d’eau de sa propre initiative à la main, lisait à ses compagnons de beuverie « La romance de la gendarmerie espagnole »
—Les vareuses des gendarmes sont d’un noir d’encre, les gendarmes ne savent pas pleurer, ils ont des groins de porc, leur cœur est recouvert de laque, ils partent vers l’arrière…
Des copains qui s’occupaient des fusées-missiles contemplaient Raton avec un ravissement idiot, les yeux enflammés par la vodka, lorsque entra un jeune sergent récemment arrivé dans leur détachement. Ses ordres brusques et inspirés ne firent, bien entendu, réagir personne en dehors du planton, sobre dans son coin, mais les paroles selon lesquelles le sergent ne permettrait pas à des soûlards entamés de lire des vers antisoviétiques dans la salle Lénine provoquèrent une énergique tentative de se redresser, dans laquelle les camarades de Raton épuisèrent leurs dernières forces. Laissant retomber leurs têtes houleuses sur les piles de« Pravda » et d’ « Étoile Rouge », ils se mirent à ronfler en bavant.
Raton lui-même posa familièrement les pieds sur la table près du buste de plâtre, puis un regard brumeux et méprisant sur le sergent, parvenant à dire :
—Anti-soviétique toi-même, salope.
Aussitôt, ses yeux se révulsèrent et il s’effondra de sa chaise, comme la tête tranchée d’un coq roule dans la poussière.

LE PÈRE DU RÉGIMENT

Un lourd sous-officier, tonitruant et de haute taille, adjudant du régiment, d’après ses propres paroles un vrai père pour les soldats, rugit son courroux, l’assortissant de menaces diverses contre les troupes de l’armée soviétique qui se tenaient devant lui, la tête basse.
—Je vous apprendrai moi, bande de jean-foutres, à aimer la liberté et à servir le pays ! La coupe est pleine, vous avez trop joué les pachas, je vais vous niquer votre mère, moi ! À partir de maintenant, vous allez marcher droit!
Fatigué mais furibond, il conclut par ces mots son discours d’une demi-heure, d’une voix légèrement enrouée.
Mais en balayant du regard les rangs des vétérans aux yeux rouges et gonflés, il comprit avec regret qu’il n’avait pas réussi à provoquer la frayeur en eux, mais seulement la mélancolie.
—Vous écopez tous de deux corvées, vous passerez le samedi à l’exercice, et là tout de suite vous allez décharger le charbon. Trois wagons. Un, deux, en marche, dit l’adjudant en se tournant avec mépris. Raton, reste là.
Les bottes des soldats résonnèrent dans le couloir et bientôt on vit de la fenêtre de l’entrepôt comment les coupables « Pachas » se mettaient en formation en colonne par un, la pelle sur l’épaule en grimaçant un sourire, et sous les ordres insignifiants d’un jeune caporal-chef se mettaient en marche dans la pagaille la plus complète. Le sergent-major referma la lucarne en la claquant, et celle-ci se rouvrit immédiatement.
—Quand tu cherches à embrasser un soldat, tu finis toujours le nez sur son cul. Ils se cuitent, ils font le mur, c’est un fait, dit-il d’un ton las, et ce sergent est un nouveau venu, un blanc-bec tout feu tout flamme, un mouchard qui me surveille moi aussi. Il a couru faire un rapport au commissaire politique. Quoi, on ne peut plus attendre son adjudant et s’expliquer discrètement ? On ne peut plus laver le linge sale entre nous ?
Il referma à nouveau la lucarne qui se rouvrit.
—À présent, ils vont commencer à rabâcher : adjudant, il y a des « ivrognes » dans le détachement, adjudant, il y de « l’ivrognerie » dans votre régiment, dit l’adjudant en parodiant les difficultés qu’avait le commandant à prononcer les syllabes mouillées, et s’emparant du flacon militaire recouvert de toile, en dévissa rageusement le bouchon.
Il s’envoya une grande gorgée au goulot fronça le sourcil et le tendit à Raton avec gentillesse. Ensuite, il sortit du sel de sa poche,un couteau, découpa une moitié d’oignon pulpeux, et tandis qu’elle crissait sous ses dents, se renseigna, l’air concentré :
—Où est-ce que vous avez trouvé l’eau de Cologne ?
—Dans les affaires de Vassilievski, répondit Raton ranimé par la grande rasade qu’il avait avalé à son tour, et mastiquant à la hâte la deuxième moitié d’oignon.
—Lui aussi il boit de l’eau de Cologne ?, s’étonna le sergent-major.
—Non, lui c’est pour se parfumer, répondit Raton.
—Voyez-vous ça, dit l’adjudant avec un petit rire ironique en allumant une papirossa, pour se parfumer.
Il se leva, rajusta sa ceinture sur son ventre proéminent, mit ses cigarettes « Sever » dans la poche gauche, le trousseau de clés avec le sceau dans la droite et conclut sur un ton édifiant :
—Un homme, un vrai, doit sentir le braquemart.

L'HOMME PLUS FORT QUE L'ALCOOL

Le même jour Raton fut convoqué à l’état-major. Le commandant du détachement entama la conversation sans préambule.
—Taisez-vous, garde à vous !
Ensuite, le regard sévère, il se mit à débiter la litanie de son désespoir, sous l’œil injecté et flou de Raton.
—Il vaut mieux que je me tire une balle dans la tête tout de suite, au cas où la guerre éclate. J’échapperai au moins à la cour martiale, et au déshonneur. Avec des servants pareils, jamais aucun missile ne décollera, c’est clair, vous prenez le drapeau de ce régiment pour une serpillière, et ce détachement moralement dépravé passera à l’ennemi sur un air de jazz. Non, non, je me brûlerai la cervelle, je ferais tout pour ça, répéta-t-il menaçant, s’enflammant à cette idée, comme s’il allait immédiatement passer à l’acte et qu’il attendait qu’on l’en dissuade. Alors pourquoi est-ce que tu restes silencieux ?
—Vous avez raison, camarade colonel, dit Raton avec un soupir résigné.
Le commandant du détachement, ne s’attendant pas du tout à ça, se tut, renifla fièrement, se cacha les yeux, se plongea dans ses papiers, et négligeant de se brûler la cervelle, grommela sans regarder :
—Je vous colle cinq jours d’arrêts, vous pouvez disposer.
—Cinq jours d’arrêt, répéta Raton d’un ton approbateur, avant de saluer et de sortir au pas gymnastique.
Mais en traversant les couloirs de l’état-major il se heurta, comme par un fait exprès, au commissaire qui se réjouit de croiser Raton — un loup qui salive en apercevant l’agneau.
—Ça fait 25 ans que je suis dans l’armée, et j’ai occupé différents postes, je suis moi-même sorti du rang. Mais qu’un soldat de l’armée soviétique se mette à boire, que ce soit de la vodka ou de l’eau de Cologne, je n’ai jamais vu ça. Quelle honte ! commença le lieutenant-colonel à la poitrine ornée de décorations, qui se mit à raconter à Raton, son enfance difficile, sa jeunesse héroïque, et toute son honorable vie.
Deux longues heures plus tard, rassasié de souvenirs, et de questions intelligentes soulevées par son auditeur reconnaissant — contrairement à son propre petit-fils— d'un récit si édifiant, le commissaire politique se radoucit et ordonna à Raton de préparer un exposé sur la biographie de Vladimir Illitch. En se séparant de lui, il appela Raton par son nom de famille et son patronyme, le menaça d’un doigt épais et lui serra la main avec une force significative en guise d’adieu.
—… et le commissaire politique servit 25 ans dans l’armée soviétique, qui passèrent pour lui comme un rêve, parce qu’il aimait la vie militaire…songea Raton en le quittant.
L’examen fut conduit par l’assemblée du Komsomol au mess des soldats. Après de brèves mais rageuses allocutions de militants et de jeunes officiers, Raton en personne, contrit et repentant, sortit des tribunes et promis de s’amender.
—L’homme doit être plus fort que l’alcool, déclara-t-il et il alla jusqu’à claquer ses doigts dans la paume de la main opposée en réponse au concert d’applaudissements qui retentissait dans la salle.
Ils firent de sévères remontrances à Raton pour la sixième fois et passèrent à l’exposé prévu sur la vie du guide du prolétariat mondial, lu par notre Raton. L’exposé se révéla substantiel , mais aux questions pointues et aux remarques de la salle, celui-ci répondit en éludant, de façon incompréhensible et incertaine, sans expliquer clairement si Lénine savait sauter au trampoline, si lui et Nadejna Konstinovna avaient vraiment visité le Proche-Orient, et si des extra-terrestres avaient atterri dans le détroit de Bœhring. Raton conclut sur ces mots :
—Vladimir Illitch Lénine ne fut pas seulement un grand organisateur, un grand inspirateur, un grand politique et un grand économiste, c’était aussi un grand physicien, un grand chimiste, et un grand mathématicien !
Ses dernières paroles à peine prononcées la lumière s’éteignit, et de l’écran situé derrière lui l’image se projeta carrément sur sa poitrine : la course effrénée de l’acteur Babotchkine à cheval, enveloppé dans une cape insolite, affublé d’une fausse moustache, sabre au clair — Vassili Ivanovitch Tchapaev*. Un frisson réconfortant parcourut au galop les spectateurs de la salle, hochant une tête approbatrice pour saluer la charge audacieuse du détachement de cavaliers rouges… »
La page tournée, je sentis que je m’endormais et je m'endormis.


*Général bolchevique de la guerre civile

samedi 22 décembre 2007

FRISSONS D'AUTREFOIS (1)


SALUT LES ANNÉES SOIXANTE-DIX !, (Привет семидесяты !, АСТ, Kyzyl, 1990)
De Nikolaï Pyregov
( Extrait du 1er chapitre, traduit du russe par TM)


VERS LA TOUNDRA

Une matinée ensoleillée, dominicale, légère et heureuse du mois de juin, en plein centre de la capitale, ville-héroïne de l’URSS, port d’accès à cinq mers, sur un balcon ouvert à tous les vents, qui me dévoilait à tous les regards des étages supérieurs du bâtiment d’en face, où je me tenais, insouciant et nu, recouvert uniquement par l’ombre fraîche d’un grand peuplier.
L’année d’études à l’université approchait de sa fin, j’avais passé les examens, les vacances commençaient. Avec mon ami Raton, nous allions partir pour une expédition nordique dans le cercle polaire, où s’élève la crête des vagues de l’océan gelé. Tout était si bien, si réussi, et si remarquable que ma situation semi-illicite — traîner dévêtu sur un balcon qui n’était pas le mien — ne faisait qu’ajouter une touche finale au tableau de ma félicité.
La veille au soir, j’avais appelé un numéro qui m’était très cher, et on m’avait invité à dîner… et à petit-déjeûner.
—Tout le monde est parti à la datcha, me répondit-on machinalement au bout du fil.
Mon bouquet de fleurs de merisiers blanchissait les rues crépusculaires, le bruit de mes pas résonnait dans les jardins, je trouvai l’entrée familière, montai en courant derrière l’ascenseur en pleine montée et sonnai. L’arôme de parfums inexpliqués et de boulettes de viandes de bonne qualité, par-delà la porte ouverte, éveilla en moi langueur et ravissement.
—O, Nasstienka, parvins-je seulement à murmurer.
Avec Nasstienka, nous partagions quelque chose de plus joyeux et de plus insouciant que l’amour. Nous nous étions liés sans prétendre ni à une quelconque fidélité ni à des entrevues fréquentes, sans jalousie, ni cela va sans dire, sans le moindre projet d’avenir commun.
Ma Nasstienka appartenait au monde mystérieux des familles moscovites aisées. Le monde des lycées prestigieux, des domaines à la campagne, des bains de soleil dans les stations balnéaires, des relations et des affinités avec les vedettes. Pour ma part, je n’y appartenais en aucune façon et j’étais pour cette raison à ses yeux tout autant un animal rare, une merveille de la nature qu’elle l’était aux miens.
Reposant dans les bras l’un de l’autre, nous entendîmes, à l’aube d’un nouveau jour, la clé tourner dans la serrure et le grincement de la porte qui s’ouvrait. L’étonnement se refléta sur le visage de Nasstienka, puis un mélange d’horreur et de ravissement colora son sourire, et s’écartant de ma poitrine qu’elle repoussa des deux mains, elle chuchota d’un ton solennel :
—Papa !
Sursauta brusquement, saisit mes vêtements à bras-le-corps, les jeta dans l’armoire, et me précipita, de dessous les couvertures, directement sur le balcon avant de baisser le store. Et ralentissant aussitôt le mouvement, dans un baîllement théâtral, s’étirant et s’essuyant les yeux avec les poings, tandis que les dentelles de sa chemise de nuit enfilée à la hâte par la tête descendait encore le long de son ventre et de ses genoux, dit en sortant pieds nus de la chambre parentale :
—C’est toi papa ?
—Qui veux-tu que ça soit ? dit le papa de Nasstienka en la regardant dans le grand miroir et en mettant ses pantoufles.
—Boris Ivanovitch est rentré du Japon, et il viendra aujourd’hui nous voir à la datcha. Ta mère m’a demandé d’aller au marché faire des courses, ainsi expliqua-t-il son apparition inattendue avant de se diriger vers la cuisine pour boire du thé.
Après avoir pris son temps pour boire du thé et manger des baranti en lisant les journaux de la veille, il passa dans la bibliothèque puis dans son bureau. Le temps passait, le soleil se levait, la ville s’éveillait. Le bourdonnement de la circulation automobile s’élevait d’en bas, et les tilleuls prenaient une teinte vert foncé. Les voisins d’en face, curieux, enfilaient des lunettes, mettaient la main sur les yeux pour se protéger du soleil histoire de m’examiner tout à loisir, tandis que le père de Nasstienka entreprenait de se raser et de boire une deuxième tasse de thé. Enfin, un nuageon frivole passa dans ce ciel d’un bleu limpide et m’arrosa brièvement d’une petite bruine.
Et après avoir saisi les filets et les paniers, papa embrassa sa fille sur la tête et dit :
—Ta mère m’a ordonné plusieurs fois de téléphoner avant de venir, et j’ai oublié. J’oserai dire que ton petit copain s’est fait mouiller sur le balcon, il est sorti sans son parapluie. Verse-lui un verre de vodka du réfrigérateur, j’ai peur qu’il s’enrhume.
Nasstienka écarquilla les yeux comme une gamine et s’écria, choquée, en haletant sur le « p », comme dans un micro :
—Pa-pa ? !
Et cessa de sourire instantanément, suivant l’inoubliable conseil de William Maugham.
—Allons, qu’est-ce que c’est que ces papa, papa ? Il y a déjà dix-sept ans que je suis papa, dit son père légèrement agacé. J’ai aperçu son derrière dans le miroir.
Ensuite, il mit sa casquette d’été pleine de trous et ses sandales du même acabit, et lui ayant rappelé de mettre le signal d’alarme, il sortit.
Je ne tardai pas moi-même à partir, après avoir petit-déjeuné et bu le verre de vodka promis.
—Et téléphone-moi, dit Nasstienka en entrant dans son bain, qu’est-ce c’est que ces manières de ne jamais appeler ?

LA PROSE VÉRIDIQUE EST SALACE

Durant mes premières années à Moscou, plongé dans la vie moscovite et universitaire, je ne parvenais pas à suivre le cours de mes études, et pour parler franchement j’apprenais tant bien que mal. Heureusement, les matières enseignées à la faculté d’économie où j’avais atterri, ne présentaient pas de difficultés, et à la veille des examens, en feuilletant les manuels, on pouvait déterminer à un poil près que le sixième congrès du RSDRP s’était déroulé après le cinquième, et qu’après celui-ci le septième RKPB. Que la base déterminait la superstructure, que le capital accomplissait une rotation parfaite, que les sources et les composantes étaient au nombre de trois, et les formes de la valeur au nombre de quatre. Que Jean-Baptiste Say n’était pas un acteur français mais un vulgaire économiste bourgeois, comme l’Autrichien Baim Bavörk avec sa théorie subjective de l’utilité définie. Que le marxisme avait résumé tout ce qu’il y avait de précieux dans l’histoire du développement de la dialectique, en la remettant enfin sur ses pieds. Prononcées lors d’un cours de culture physique, les paroles de Nikolaï Nikolaïevitch suivant lesquelles quand on court les talons doivent s’élancer vers les fesses comme la fonction vers sa limite, ne se trouvaient pas dans les manuels mais se transmettaient de bouche à oreille.

En fait, je n’étais pas attiré par d’utiles études d’économie politiques, mais par celles, complètement vaines, de littérature. Le récit que j’essayais d’écrire était tiré des histoires de mon copain Raton sur son service militaire. J’appelais ça de la prose véridique, et Raton, après avoir feuilleté mon manuscrit, de la prose salace. Ayant remarqué que je me vexais, il ajoutait :
—De nos jours, la prose véridique, quelle qu’elle soit, est salace. Quoi qu’inversement la prose salace ne soit pas toujours véridique. Écris, Koka, gratte du papier avec ton stylo, et rappelle-toi, que les héros de notre époque racornie s’appellent Brejnev, Souslov et Andropov. Que ce sont des intellectuels imbibés qui lisent les samizdats et les revues littéraires. Retors devant l’ennemi, sans principe dans la vie quotidienne, de nobles cyniques et des nihilistes éclairés. C’est à dire, des gens tout à fait comme moi, les Onéguine, Petchorine, et Tchitchikov de notre temps.
J’appréciais énormément l’amitié de Raton et je le respectais pour bien plus que ses fréquentes invitations à boire. La distance qu’il prêchait partout vis-à-vis du soviétisme m’avait conquis. Il diffusait son message au foyer qu’il habitait, dans les amphis où il étudiait, et dans les débits de boissons autour du mont Lénine où il aimait passer ses loisirs.
Raton était le descendant de nobles et de commissaires politiques. Après le Grand Octobre, connu de tout le monde, la moitié de ses grands-pères et grands-mères révolutionnaires et contre-révolutionnaires avait été fusillée, et l’autre moitié, qui avait fait feu à volonté, leva la casquette des années durant devant les autorités des camps où s’écoulait leur destin numéroté. Et c’est ainsi que s’établirent des relations entre ces familles fauchées par la construction du communisme. C’est pour cela que Raton né, grandi à Vorkouta, était tout à fait instruit en politique, et possédait une nature complexe.
Malgré ses allures désordonnées, Raton réussissait non seulement à suivre la vie de la classe, mais avait eu le temps de se lier d’amitié avec tous les fonctionnaires importants de la faculté. Il participait aux intrigues électorales, influait sur les nominations de membres des comités d’étudiants, et des rédacteurs des journaux muraux. Au beau milieu de l’hiver, il avait fomenté un complot, et, grâce à sa ruse et à sa popularité il avait délogé le doyen de son groupe, issu d’une faculté professionnelle et membre du PCUS, tandis que lui, sans-parti, était élu à sa place. Pas pour longtemps. En buvant la première allocation de groupe obtenue par lui à la comptabilité, il avait déçu ses électeurs et fut remplacé par un Estonien solide, sur qui on pouvait compter . Raton ne perdit pas pour autant son poids politique, mais sa gloire décupla.
Pour moi, le véritable mystère se trouvait dans la façon dont mon nouvel ami se débrouillait pour réussir sans angoisses, facilement, à tous les colloques, compte-rendus et examens mention excellent. Un jour, par un matin inoubliable, pendant lequel Raton m’enseignait à me « remettre à niveau », ce sortilège — qui devait tant compter par la suite tout au long de ma vie — par lequel le verre répugnant, plein d’un liquide à l’odeur écœurante allume et multiplie dans l’organisme souffrant le feu de la grâce, je posai la question à Raton :
—Tu sais, en arrivant au cours préparatoire, je savais lire, compter et tout, quoi qu’en dise cette idiote d’institutrice, dit Raton. Et c’est comme ça que se sont déroulées les dix années suivantes à l’école, et ça continue aujourd’hui à l’université. Encore un verre et ça ira tout à fait bien, résuma-t-il.

( A SUIVRE)

lundi 17 décembre 2007

International Junkie Tribune


(Tombe de V. Vissotski, mort d'overdose en 1980)


NOSTALGIE I.V.

« Les bords de la mort ne sont pas assez vite ».
Jacques Monory.

Burroughs dit quelque part que se shooter au crépuscule l’a toujours empli d’une vive nostalgie, comme les trains au départ et la musique des rues. Et dans ces flashs-backs de l’autre siècle moi aussi je retiens le blanc cassé ou le bleu liquide, salissantes fins d’après-midi, et le coup de pied de mule de la dope sur le corps raidi, après une journée à traîner les boulevards pour coincer celui ou celle — qui avaient les clés du train fantôme.
Soulagés déjà, blancs-becs comme des clous avec nos têtes de mômes, on remontait dans les étages et les traits ciselés au biseau de la came se creusaient non plus d’anxiété mais d’impatience.
La France était vieille déjà, si ancienne et on se régénérait les cellules à doses massives, à l’instant où Paris filait corps et bien vers la nuit, transhumance, quelques minutes de cette « Unique Venise de cinq heures du soir en hiver » dans la lueur accablante de la dope — ça suffisait.
Aussitôt soif d’eau, langue pâteuse, une nausée qui éclôt tandis que le jour se fane — inversement végétatif dans certaines petites rues désertes au nord de la ville. Jusque très tard, ensuite, les coups de semonce, un fix après l’autre pour toutes sortes de raisons valables, et la ville nocturne, flambante ou flétrie sous nos yeux, ça aussi c’était pas mal, mais jamais tant que l’entre-deux mondes — soirée pas déflorée, cataracte aux veines, le jour noyé souffle ses dernières bulles, tandis qu’on expédie d’une pichenette vers l’aiguille celle qu’on voit dans la seringue pour s’en débarrasser— plonger dans les vapeurs, la dope écrase, la nuit s’appesantit, s’approche en alliée .
Avec les derniers feux du jours s’éteint la loi du nombre — la nuit presque là comme un toboggan l’estomac hauteur d’amygdales. La mort évacuée, le temps dissipé, l’éternité tout de suite. Sale goût dans la bouche et les vacances partout ailleurs.
Jamais le plaisir n’était si coupable et si délirant — qu’à cette heure de mal de mer, et au premier moment des lumières électriques c’était encore mieux — un raz-de-marée de perdition. Plus blanc que blanc, cassé-cassé, plein vent.

dimanche 16 décembre 2007

Avant-goût de la grâce

La fin des programmes





J’écoute l’hymne soviétique
Sur un i-pod
C’était l’Atlantide là-bas
J’avais quinze ans à l’hôtel Rossia
À deux pas du Kremlin
J’écoute l’hymne soviétique
Je nous revois toussant sur les papirosses
Trois par chambre la radio la
Place Rouge par la fenêtre
Hôtel Rossia Pâques 1979
J’écoute l’hymne soviétique
Sur un i-pod
Là-bas en Atlantide
C’était sur une radio d’hôtel
Qu’on écoutait l’hymne soviétique
Pour marquer à minuit la fin des programmes
La fin des programmes
Je ne vous le fais pas dire
J’écoute l’hymne soviétique
Sur un i-pod
Et pour l’Atlantide
Et pour moi
Et pour tout le reste
Il semble bien que ce soit aussi
Une bonne fois pour toutes
La fin des programmes.


Jérôme Leroy Nov 2007

mercredi 12 décembre 2007

Chronique mondaine (2)

(ROMAN, DEVANT L'ÉTABLISSEMENT QU'IL FONDA AVEC YOSSIP BRODSKI, PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE 1980, ET MIKHAÎL BARYCHNIKOV, DANSEUR-ÉTOILE)


LES VINGT ANS À PERDRE HALEINE DU "SAMOVAR"

Dès mon arrivée, on refusa sous mes yeux l’entrée du « Samovar » à quelques couples de clients potentiels. « Le restaurant est fermé, soirée privée », expliqua-t-on, aux visiteurs déçus. À la fête des vingt ans d’anniversaire du « Samovar », on n’avait convié que des hôtes de marque inscrits sur une liste, mais— pour des raisons inexplicables — une foule d’anonymes dont le sort exaspérait manifestement Roman Kaplan, impuissant à y changer quoi que ce soit, s’était donc massée devant l’établissement. La limite de 153 personnes autorisées, qu’annonçait la sévère affichette de sécurité incendie face au vestiaire, était clairement dépassée par le flot d’invités tourbillonnant sur deux étages.
Il est devenu banal de souligner que le « Samovar », plus qu’un simple restaurant, est un véritable club russe ethnique, un lieu de villégiature pour une élite culturelle ou proche de la culture, de purification sensorielle des âmes russes impénitentes. Et combien de phrases passées dans les annales de cet établissement ont confirmées l’identité de ces murs et de ces tables, ainsi que de la figure de son père-fondateur, Roman Kaplan.
« On ne dit pas allons au Samovar, on dit : allons chez Roman », confiait le sculpteur Ernst Néizvestni, rappelant que Staline haïssait les restaurants, les soupçonnait d’être la source de révolutions futures, les bourra de mouchards et de systèmes d’écoute. D’après Néizvestni, Kaplan a réussi à réaliser le rêve séculaire des intellectuels russes, en créant un endroit sans mouchards ni micro, symbiose de la maison du cinéma, de la VTO et de la Domjoura. Diverses variantes de cette idée furent reprises au cours des nombreux toasts portés ce soir-là, parfois sous une forme rimée.
Mais la fête, c’est la fête pour qu’on crie des banalités sous forme de toasts, d’odes et de discours, et que tous le reçoivent comme une découverte du cœur. Il s’agissait en effet de découvertes du cœur et il m’est impossible de soupçonner de bassesse intéressée l’assemblée remarquable déclarant son amour du Samovar et de Roman.
Oui, c’est un club. Un club culte. Une chapelle ardente, inséparable des noms de deux de ses co-fondateurs : Joseph Brodski et Mikhaïl Barychnikov. « Que faire à New York ? C’est une ville plus froide que la Lune. Allons prendre un peu de caviar et diverses vodkas en un mélange aromatique… Allons nous réchauffer chez Kaplan», écrivait le lauréat du prix Nobel qui envoyait clairement des impulsions métaphysiques à cette soirée dans la capitale du monde, tout droit de San-Michaele lieu de son dernier repos. Il fut fait allusion à Brodski et à Barychnikov par un intervenant sur deux, et l’ambiance se fit chaleureuse non seulement grâce aux vodka-cassis consommées prestement, mais aussi grâce au sentiment de douce gloriole que procure un héritage aussi prestigieux. Barychnikov, ne possédant plus le rang d’associé au « Samovar », mais fidèle à son étiquette de misanthrope stoïque, passa, l’air indifférent, bavarda une vingtaine de minutes, et fila à l’anglaise dans la nuit noire.
Les tables étaient généreusement chargées de nourriture, mais la majorité préférait quand même boire et bavarder, sans perdre son temps à grignoter.
« Je n’aurais jamais pu supporter les difficultés de nos vies invraisemblables sans vous, disait Roman Kaplan saluant les gens rassemblés. Mais la personne la plus importante, c’est Lara, ma femme. Son immense mérite, c’est de nous avoir permis de survivre ».
« Nous allons tous mourir, mais le souvenir du « Samovar » restera », déclarait, heureux de vivre, l’écrivain Alexandre Gueniss. Un autre écrivain et érudit, Solomon Volkov, a comparé l’établissement de Kaplan au Rick’s Cafe du film « Casablanca » et celui-ci à Humphrey Bogart en personne.
Roman est peut-être Bogart, mais sûrement pas plein aux as. Je voudrais bien me tromper, mais quelque chose me dit qu’un tel restaurant est loin d’être la poule aux œufs d’or. Les « Nouveaux Russes » à casquette ne sont pas les visiteurs les plus fréquents, mais l’inclination de Kaplan, ce protecteur des arts, à fréquenter des intellectuels à moitié fauchés, n’apporte vraisemblablement aux propriétaires, du point de vue des profits et pertes, que des dépenses supplémentaires.
Ce que devait rappeler dans un pot-pourri blagueur sur l’air de « Moukhi-Tsokotoukhi » le poête Vladimir Gandeltsman : (imitant la voix de Kaplan) « Entrez graphomanes, je vous paie une vodka. Les graphomanes ont tous rappliqué, et bu tous les verres. À chaque graphomane le sien ». Le pianiste Alexandre Izbitser chantait en duo avec Gandeltsman, Mais qui n’a pas chanté ce soir là ?
À vrai dire, Kaplan a choisi ce destin noble et difficile à l’époque où il vivait à Petersbourg, il y a bien des années de cela, lorsque, d’après lui, il fit la connaissance de Leonard Bernstein qui lui fit cadeau d’une pièce d’un dollar, et qu’il y perça un trou pour en faire un collier. En fait, ce dollar troué autour du cou combiné à l’abondance d’amis illustres constitue le credo romantique de Roman, qui fêtait simultanément l’anniversaire de son établissement et ses 69 ans. L’un de ses parents signala lors d’un toast que Roman avait un frère jumeau, mais il fut impossible de déterminer ce qu’il faisait, et où il se trouvait.
Évidemment, toute la soirée on entendit de la musique et des vers de divers calibres, mais dont l’inspiration et la sincérité étaient pénétrantes. Les invités sobres comme les invités éméchés, se charriaient les uns les autres en tonitruant dans l’esprit des fêtes de la bohème moscovite d’autrefois. « Il est bon, dans cette Babylone culturelle — rugissait le massif André Gritsman, entre deux fleuves verdâtres, de jeter un coup d’œil à Roman au premier étage, où le souffle de l’homme est chargé de Khrénovka ». La khrénovka, je le précise aux non initiés, est une liqueur d’un genre particulier, offerte par le Samovar à ses clients, une boisson d’hommes.
La chanteuse Valéria Korennaya chanta une de ses compositions, accompagnée d’une guitare. L’écrivain enfant terrible à la mode Joulia Belomlinsckaïa, bien qu’elle ne soit pas chanteuse, nous donna une interprétation convaincante d’une romance voyou sur une prostituée de St-Pétersbourg dans les années 20 du siècle dernier.
Son père Mikhaïl Bolomlinscki, peintre et graphiste, qui travaille au quotidien « Novoe Rousskoe Slovo » ne chanta pas du tout pour sa part, mais la poupée de Roman Kaplan chantait pour lui, une poupée qu’il avait fabriquée pour l’offrir au restaurateur et ami dans sa retraite de Pensylvannie, se servant comme base de départ d’une poupée de Bill Clinton achetée par hasard. Comme toujours au Samovar, du vendredi au samedi, Vladimir Silantiev, Sergueï.Pobedinski et Valéri Jmoud, jouèrent de la musique et chantèrent. La beauté de l’inimitable étoile du Samovar Lelia Zaloudskaïa frappait tout le monde. Elle offrit à Roman sa composition animée — la chanson « Rousski Samovar ». Sous les applaudissements des invités, elle entonna : « Ah, le Rousski Samovar, est tout simplement pour nous un don de Dieu… ». Cette fois son élégance dépassait toutes les attentes, digne de la beauté qu’elle ornait si magnifiquement : sa robe longue avec dos nu de Dolce&Gabbana (d’après ce qu’on dit, coûtant entre 55 et 70 000$), entièrement constituée de cristaux Svarovski déversait les couleurs de l’arc-en-ciel, éblouissant les convives. Son maquillage étincelaient des mêmes cristaux, ainsi que ses sandales de chez Gucci à 2000 $, comme Jennifer Lopez. Mais notre compatriote, bien sûr, les porte mieux.
Mais le peintre Igor Toulianov avec sa lenteur particulière, avait bayé aux corneilles tandis que les autres invités couvrait la porte de service d’autographes de toutes les couleurs (à la façon du célèbre mur du théâtre de la Taganka, à Moscou). Il lui fallut s’accroupir, et d’un feutre agile, dessiner ses « ego-risers » caractéristiques tout en bas de la porte.
Dans la salle on pouvait remarquer des gens tels le peintre Vitali Komar, Grigori Brouskine, et Simon Okchtein, les poètes Bakhyt Kenjeev et Thomas Ventslov, le prince Vladimir Golytsine, le joueur d’échecs Lev Albourt, le professeur Steven Cohen, la productrice de télévision Svetlana Ivanovna, le chef d’entreprise Grigori Vinnikov, mon collègue Vladimir Kozlovski et autres.
Sur les murs de la soirée d’anniversaire on pouvait contempler les photos de ceux qui avaient déambulé dans ces lieux, les amis de Kaplan, des habitués ou des invités d’un jour, mais tous des hôtes de marque. Les noms parlaient d’eux-mêmes : Rostopovitch, Vichnevskaïa, Akhmadoulina, Rybakov, Bitov, Axenov, Kasparov, Okoudjava, Jvanetski, Iskander, Sonntag, Avedon, Fetissov, Guerguiev, ouch, je vais probablement m‘arrêter là. Mais au premier étage, devant l’entrée du « fumoir », les félicitations venues de Moscou des étoiles de l’écran et de la scène défilaient sur un moniteur vidéo.
C’est ici, que dans le passé venaient boire et danser les précédents et actuels ministres des affaires étrangères, respectivement Ivanov et Lavrov. Pour les 20 ans du Samovar, Vitali Tchourkine, qui a remplacé Lavrov comme président de la mission russe auprès de l’ONU, fit une apparition, mais s’abstint de danser, et s’en alla rapidement.
Mais je n’irai pas jusqu’à dire que la moitié de New-York était à la soirée du Samovar. Ce serait offenser ceux qu’on a pas invité pour diverses raisons, ou qu’on a invité tout seul et qui ne sont pas venus à cause de ça, ou encore ceux qu’on avait invité « en couple » mais qui ont négligé de s’y rendre.
Comme Valentin Gaft l’a écrit dans l’un des albums du Samovar, : « Ces pages ont été touchées par Brodski et Evtouchenko, qui se prénomme Evgueni (E . E). Oui, cette vie est pleine de coïncidences idiotes ». La coïncidence n’eut pas lieu — Evtouchenko n’était pas là, bien que son nom flotte dans les airs.
De même que Chemiakine n’était pas là, ni Youz Alechkovski et autres phares russo-américains.
C’est un établissement italien à demi mafieux appartenant au garde du corps de Sinatra qui précéda le Samovar au coin de la 8e Avenue et de la 52e Rue. Judy Garland et Louis Prima fréquentaient les lieux et le célèbre « Rat Pack » y tenait des réunions en permanence. Peu de gens pensaient que le restaurant russe qui le remplaça tiendrait le coup très longtemps. Les Américains se méfient des cabarets russes typiques. La nourriture leur semble lourde et la musique assourdissante. C’est peut-être pour cette raison qu’il est si difficile aux restaurateurs russes, qui se sont si solidement appropriés leurs enclaves de Brooklyn, de s’installer à Manhattan. À leur époque, le « Moskva » de trois étages, et « L’Ermitage » de deux, durent fermer leurs portes. Seul le « Samovar » (je ne tiens pas compte des entreprises purement américaine du genre « Russian Tea Room »), s’épanouit et exhale ses parfums, en dépit des jurons à cinq étages qu’on y entend. Ou peut-être grâce à ceux-ci : il ne nous est pas donné de savoir quel effet ont nos paroles.

Oleg Soulkine
(Article du Novoe Rousskoe Slovo, quotidien russophone de NYC, fin 2006, traduit du russe par TM)

mardi 11 décembre 2007

Le poète dans l'espace interculturel

(Recueil "l'île dans les bois", d'Andreï Gristman, en VO)

L'ILE DANS LES BOIS


Lointain souffle du printemps
L’invisible envol du nuage
La nuit, les années-lumières électroniques
Cherchent leurs antipodes aériennes

Tandis que les flocons reflètent
Le silence des longitudes
Les places vides du creux de la nuit :
Le craquement des crêtes et le ronron des planètes nocturnes

Un jour dans les Bois de Voronej
J’étais allongé seul—le bourdonnement des câbles
Sous la terre, parlait au destin
Dans ces profondeurs crépusculaires, la terreur se liquéfiait.

Et à présent que le verbe grisonnant
Accuse comme les fourrures, un réquisitoire
Un courant d’air traversant un bosquet éloigné
S’ infiltre par l’embrasure.

Écran sans phrases, engourdi.
Les reflets luisent à l’écart.
Mais depuis le matin comme avant-guerre
Le trésor enneigé du printemps.

(Andreï Gritsman, traduit du russe par TM)

Retrouvez Andreï Gristman à:

vendredi 7 décembre 2007

Conte de Nöel

(Légende: les agents du KGB se considéraient et se firent appeler "Tchékistes" jusquà l'effondrement de l'URSS)

Un soir de Décembre 1917, Lénine ne cacha plus son inquiétude en écoutant le rapport de Brontch-Brouïevitch sur le mécontentement croissant du peuple, sur les risques de complots et d’attentats. Il interrompit l’orateur avec une colère brûlante :
« Comment se fait-il qu’il y ait pas chez nous de Fouquier-Tinville capable de mater la contre-révolution ? »
Ce fut Djerzinski l'épileptique. La Tchéka était née. Elle règne encore.

Les mélopées plaintives


(Olga Issaïeva vit modestement à Fort Lee New Jersey à la sortie du George Washington Bridge avec son mari, expert en informatique, et sa fille, chanteuse d’opéra. C’est aussi une étoile montante de la littérature russe émigrée new-yorkaise. Dans le poème ci-dessous, elle ressuscite le fantasme de la terreur qui existe en chacun de nous, et les stratagèmes d’autodéfense qui viennent alors à l’esprit quand on s’accroche à l’idée, qu’on saurait survivre. Et ce qu’il y a de plus beau dans cet exorcisme, c’est son rythme, volé aux proclamations soviets. Les Nazis ne reviendront pas, mais il en vient des tas d’autres qui n’ont rien à leur envier, tous en habit d’agneau, tous sauveurs de la planète, tous vertueux, tous exterminateurs…)

SI LES NAZIS REVIENNENT (ЕСЛИ ПРИДУТ ФАШИСТЫ)

Si les Nazis reviennent
Je me cacherai dans l’armoire
Sous le lit
Dans le débarras
Et ils ne me trouveront pas

Et maman, comment va-t-elle s’en sortir ?
Les voisins diront d’elle, c’est une juive
(C’est comme ça qu’ils s’expriment)
Les Nazis vont l’arrêter et…

NON. Ça n’arrivera pas. JAMAIS.

Je sauverai ma mère,
Je l’emmènerai au-delà des potagers dans le bois,
Chercherai le trou le plus profond
( Depuis la dernière guerre, la forêt est pleine de trous d’obus),
J’étendrai au fond de l’herbe et du feuillage
Comme les paysans.
Je construirai une véritable demeure souterraine.
Maman s’y cachera,
Et personne ne la trouvera
Pour un million de millénaires.

Pour manger
J’irai au marché
Les bonnes femmes de la campagne
Auront pitié de moi et me nourriront
De fruits et de légumes.

Mais maman, comment elle va s’en sortir ?
Non, il vaut que j’apprenne
À chanter et à danser.

Je ferai mon numéro à l’entrée des restaurants
Les Nazis repus
Ricaneront grassement comme des oies
Ils diront :« Kelle Cholie Cheune FFille »
Et me jetteront des pièces de monnaie
J’achèterai avec du pain pour maman.

J’apprendrai à me déplacer sans bruit comme un chat.
Je serai nyctalope comme une chouette
Je verrai en plein jour comme un aigle.
J’aurai l’odorat du loup
Et l’ouïe fine du chien,
L’endurance du chameau.

Je me laisserai pousser les ongles
Et si on me suit,
Je flairerai l’ennemi d’un kilomètre
Je me jetterai sur lui, à coups de griffes et dents
Je lui ferai oublier comment on espionne

La nuit maman et moi irons chez les NÔTRES.
Je l’emmènerai par un sentier secret
Comme une patrouille de reconnaissance
Je remarquerai tout
Et mémoriserai tout sur le chemin.
Et lorsque nous aurons traversé la ligne de front
Je raconterai aux nôtres tous les secrets nazis,
Il me donneront une médaille,
Et même une décoration.

Mais arriver jusques à eux sera difficile.
Il faudra marcher longtemps pieds nus dans la boue et la neige,
Dormir à même la terre, dans les fossés, dans les bois, dans les champs.
Nous aurons froid et faim
Et c’est pour cela, que pendant qu’il est encore temps
Il faut se tremper comme l’acier.

Au printemps et à l’automne je marcherai dans les flaques,
En hiver j’aurai de la neige jusqu’aux genoux.
Pour ne pas m’habituer au luxe
Je ne mangerai pas de glaces
Mais je mangerai de la neige
Et sortirai tout l’hiver sans chapeau et sans mitaines

Je chercherai de l’argent
Et le mettrai de côté pour les mauvais jours
Je me fabriquerai des muscles
Je courrai je sauterai et ferai des pompes,
Pour travailler l’endurance
Je mettrai des pavés dans mon sac.

J’apprendrai à me battre comme un garçon,
À nager comme un poisson
Respirer comme un yogui
Et comme les Indiens
J’apprendrai à tirer au galop
Pêcher à la main
Me réveiller au moindre bruissement
Lécher mes blessures
Manger de l’herbe des feuilles et des racines,
Boire l’eau des flaques
Ne pas craindre les ténèbres

Je chercherai à développer ma mémoire
Mon adresse
Ma jugeotte
Ma hardiesse
Ma ténacité

Et tout aussi important
J’apprendrai à rugir
Comme les fauves
Siffler comme les oiseaux
Et à lire les pensées des autres
Pour identifier les ennemis

L’alphabet MORSE me sera très utile
Et le langage des sourds-muets
( Premièrement les sourds-muets disent ce qu’ils pensent
Et deuxièmement, quel bonheur quand on peut
Parler devant des étrangers
Sans qu’ils comprennent, sans qu’ils entendent).

Il faut être frugal
Pour rester mince,
Et pouvoir passer par les lucarnes.
Il faut encore :
Se souvenir de la sagesse populaire
Des proverbes et dictons
Connaître les herbes médicinales
Les endroits à champignons et cerises
Savoir faire un feu sous la pluie
Et pour parer à toute éventualité
Toujours garder sur soi un couteau et des allumettes.

Il faut se lier à la nature
Devenir avisé et sans peur
Ne pas s’épargner soi-même
Et rester prêt à tout
Si les Nazis reviennent.

Olga Issaïeva
(Traduit du russe par TM)

mardi 4 décembre 2007

Limonov en gros titre du Herald Tribune : 3-12-07

POURRITURE PASSIVE D’UNE CULTURE RONGÉE PAR SON HYPOCRISIE D’ÉPICEMARD.

CRITIQUABLE
Mon ami Edouard Limonov est critiquable à bien des égards, il a fait beaucoup d’erreurs sur lesquelles nous reviendrons. Il a néanmoins, par rapport à ses détracteurs, une qualité essentielle : sorti du rang, il s’est forgé un destin. Et quelle n’est pas ma fierté en voyant mon vieux copain de tant de cuites et d’épreuves mutuelles faire les gros titres de la presse internationale (Photo ci-dessus en une du Herald Tribune, hier lundi 3 décembre 2007), en compagnie de Kasparov, représentant la seule opposition crédible à la chape de plomb mise en place en Fédération Russe par le pouvoir établi. En effet, s’il est susceptible des bêtises les plus grossières avec sa maladresse d’artiste égaré en politique, mon ami Limonov a eu l’habileté de fond, au-delà du parti qu’il a créé et des manœuvres diverses qui sont propres à la bassesse du politique en général, de créer le seul pôle contre-culturel actif en Fédération Russe à cette heure. Qui donc, parmi les redresseurs de tort subventionnés qui ont fait campagne de calomnies contre lui en France notamment, peut se targuer d’un défi tel que cette dragée haute au pouvoir FSB-Gazprom à l’heure de la mainmise poutinienne ?

NEW YORK STATE OF MIND
Les erreurs de Limonov étaient manifestes : lorsqu’au milieu des années 80, il produisit une série de livres médiocres — notamment « Oscar et les femmes » déclinaison d’une idéologie SM très new-yorkaise — il appliquait une conception de l’auto-promotion, et du scandale certainement productive dans le Lower East Side de l’époque — où il avait vécu longtemps — mais qui tombait en pleine France miterrandienne et ses grands principes, singulièrement à plat. Ce qui l’obligea, ensuite, à recommencer presque à zéro et au début des années 90, il n’en était encore qu’aux balbutiements d’une carrière d’auteur qui aurait dû être à son zénith.

L'ATLANTISME DES POURRIS
Limonov avait reconquis une partie du terrain perdu avec des récits fulgurants de la Russie kroutchevienne de son adolescence, révélant la violence, la débauche, mais aussi l’humanité singulière, a contrario, des sociétés sous le joug communiste ("Autoportrait d'un bandit dans son adolescence" Albin Michel, "La grande époque", Flammarion, sous l'égide de… Raphael Sorin et… Francçoise Verny, ces deux vieilles méduses!….). Ces récits flattaient l’atlantisme naissant des anciens gauchistes soudain pris par deux urgences : éliminer (en France notamment) la concurrence des communistes ; justifier, grâce à l’idéologie de la « liberté », comme toujours celle du commerce, leur cupidité croissante à s’accaparer toutes nos ressources grâce à leur emprise sur l’appareil d’état et la culture. Limonov eut donc, un temps, l’occasion de jouir des bonnes grâces de la valetaille miterrando-culturelle. Mais Limonov était un homme, au sens où on l’entend en Russie : vibrant, passionné, irréductiblement (au contraire des redresseurs de torts) déterminé à ne pas servir. Coincé en France dans une position intermédiaire, ni vedette, ni inconnu, claquemuré dans une mansarde du Marais avec une épouse incontrôlable, il commença à parler de Kadhafi, ce qui défrisait déjà un peu le collier de barbe de Polac.

DÉLUGE ET RÉVOLUTIONS SUR ATLANTIDE
Puis survint la fin de l’URSS, qu’il avait prophétisée dans un article de l’éphémère mensuel Zoulou en… 1984 !!! Le grand vent d’exaltation et les guerres qui suivirent l’emportèrent à Belgrade, dans ce qui devait se transformer en l’aventure guerrière, qu’il avait, à tort ou à raison, toujours rêvée. Plus que les liens historiques serbo-russes, je crois, ce qui le précipita du côté serbe, ce fut la possibilité de vivre la guerre au jour le jour, celle dont rêvent nos révolutionnaires de salon, trop frileux pour aller voir. Il ne nous appartient pas de juger ici de la validité d’un camp ou d’un autre dans cette guerre qui fut une boucherie et le prétexte à toutes les escroqueries idéologiques de part et d’autre. Notre propos est de raconter une histoire, avec ses paradoxes, ses errements, ses défaites, ses victoires et ses certitudes.

FOX-TROT AVEC LES BOUFFONS
Limonov commit aussi l’erreur — à mon sens — de se joindre aux pantalonnades de Jean-Edern Hallier, et par conséquent de croire que pencher vers l’extrême-droite était une alternative valable à la saloperie post-gauchiste. Or, comme chacun sait, il n’en est rien. C’est une erreur fréquemment commise, et jusqu’à l’ultra-gauche, où certains ont eu l’idiotie, par goût du scandale gratuit, de prêter un haut-parleur aux thèses négationnistes, ce que Limonov ne serait jamais permis, parce qu’il était né soviet, pendant la grande guerre patriotique contre les Nazis. J’ai la vanité de croire que mon roman « Fasciste » qu’il avait fort admiré lors de sa publication a joué un rôle malheureux dans cette conduite. Mais, comme je lui avais expliqué en détail ma conception du roman comme « ready-made » fabriqué avec du discours politique et provo punk face aux soixante-huitards toujours plus incultes, enrichis et arrogants, l’anarchisme réel de ma démarche et mon dégoût des politiciens de toute espèce, il a, comme tant d’autres, fait ses choix lui-même. Ce qui lui plaisait le plus, dans cet impromptu évènementiel du milieu de sa vie, c’était le tourbillon de l’Histoire.

LES MOUCHARDS AU CHÔMAGE
Lorsque Daenincx, cette balance — ressemblant si fort à certains mouchards du communisme au chômage et reprenant du service chez Poutine qu’on rencontre en Russie — se déchaîna avec les antiennes antifascistes qui lui permettent de faire son boulot de rat dénonciateur, faiseur de listes noires, Limonov prêtait le flanc, il fréquentait Jirinovski et le Pen, le comité de rédaction de « Révolution » (revue du PCF), le personnel de la mairie de Montreuil, et un certain nombre de para-militaires avec qui il est sympathique et intéressant pour un romancier de boire, mais douteux de traîner longtemps. Mais encore une fois, comment juger de passions historiques aussi vertigineuses que celles qui emportaient Limonov, de son paisible salon banlieusard, à écrire des resucées mal digérées de l’Histoire des années 30 — le fonds de commerce 'devoir de mémoire' de Daenincx et consorts favorite façon de se servir d'une tragédie réelle pour vendre sa soupe, salopards — à trimballer sa conscience universelle dans trente salons de polar subventionnés par le Conseil Régional par an ?


UNE FORTERESSE, EN SIBÉRIE
Ce fut donc sous ce voile d’excommunication des imbéciles staliniens à vocation de donneuses qu’il repartit en Russie. Il devait lui-même créer à travers bien des heurts et des mésaventures son propre pôle national-gauchiste et le payer au prix fort par deux ans et demi de prison, dont un dans une forteresse sibérienne. Il sortit renforcé de l’épreuve, il n’avait pas cessé d’écrire et ses récits de la prison sous Poutine — « Prisonnier chez les morts »В плену у мертвецов, « D’une prison l’autre », По тюрмам — sont de remarquables documents, qu’on publiera en France un jour ou l’autre probablement après sa mort. En Russie et y compris pendant son séjour à l’ombre, ses livres sont des best-sellers. Et comme Limonov, en se rôdant à la politique, est devenu plus fin renard, sa perspective est toujours informée, il s’est éloigné de son radicalisme droitier punk, pour se rapprocher plus encore d’un terreau contre-culturel, incarnant à présent, plus simplement qu’autrefois : l’opposition. Et si son apparition aux côtés de Kasparov le démocrate est nécessaire, c’est parce que dans sa figure de grande gueule coiffée d’une casquette de prolo, s’incarne la vraie résistance de fond, celle de la jeunesse, celle qui obscurément là-bas et ici, grippe quotidiennement les rouages de la machine par des centaines d’insurrections en sourdine.

JAMAIS RASSASIÉS DE PRIVILÈGES
Les balances sponsorisées du polar et de la culture, au chaud dans leurs salons, font mine de critiquer les néo-cons dont ils ont facilité l’accession au pouvoir par le dégoût qu’inspiraient les diverses indélicatesses de tiroir-caisse où on les a pris la main dans le sac, sans s'attarder sur les procédés de basse police et d’exclusion dont ils étaient si friands — tout ça sur fond de moralisme éhonté. Les chefs de file de leur génération, dont l’inénarrable Kouchner, se sont ralliés en masse au nouveau Duce. Après s’être gorgé des privilèges du mitterando-chiraco-jospinisme, ils ont pris goût à la tarte, ne veulent plus manger de lard. L’inénarrable Kouchner, suivi par les laquais en titre comme le pédant Adler (encore un rallié), pris d’une fidélité absurde pour un régime haï sur la terre entière, était prêt à nous entraîner dans une guerre avec l’Iran, dont on a appris aujourd’hui que les services secrets du maître — ah, l’américanophilie servile des soixantuito-néo-cons — la considéraient sans fondement. Ces ordures n’ont aucun scrupules. Les stalino-raclures de la culture n’ont rien à leur envier, ils ont en commun le même fantasme : celui du monopole, par les principes, ou par le marché.


PERSONNAGE HISTORIQUE OU ESCLAVE DES APPAREILS POLITICO-CULTURELS : À CHACUN SELON SES MOYENS
Pas un d’entre ces anarcho-poujadistes n’aurait survécu à l’exil, à la pauvreté dans les rues de New York, à ce confinement dans les mansardes du Marais, à la guerre d’Abkhasie, à la vraie bohème de bâton de chaise et aux prisons russes. Limonov n’appartient plus à la littérature, mais à l’Histoire, comme c’était son ambition de toujours. Il le prouve encore une fois et il a payé le prix.
Ses juges occidentaux ne sont que des punaises dont l’expérience de la lutte politique se limite au port du t-shirt Che Guevara. Au contraire du saltimbanque bolchévique Limonov, ils n’ont pas maîtrisé une seule seconde de leur destin. Esclaves.

samedi 1 décembre 2007

La vérité sort de la bouche des ancêtres

(Maïakovski dans sa splendeur futuriste et cocaïnomane)


"ISIDORE DUCASSE NOUS A APPRIS À MÉPRISER."

"IL FAUT LUI RENDRE CETTE JUSTICE, DADA, SI SES FORCES NE L’EUSSENT TRAHI, NE DEMANDAIT QU’À DÉTRUIRE DE FOND EN COMBLE."

"DADA N’A JAMAIS RIEN VOULU PROUVER."

Philippe Soupault, La littérature et le reste, 1920.