lundi 30 juin 2008

Interculturel IV

(LE POÈTE DANS L'ESPACE INTERCULTUREL, ESSAI D'ANDREÏ GRITSMAN, TRADUIT DU RUSSE PAR TM)
QUATRIÈME PARTIE

UNE ÂME ATTERRIE DANS UN BAR QUELCONQUE

À un certain degré, la position artistique de Brodski est semblable à celle de Samuel Beckett et de Paul Célan, mais il y a des distinctions. Célan, un grand artiste, était lui-même une «personne déplacée», c'est-à-dire un poète dans l'espace interculturel. Chez Célan, le langage marginal qu'il avait créé se révéla un cristal magique — le cristal gelé des unités respiratoires, des souffles, ce qui est en soi une idée poétique. D'autre part, chez Brodski, l'idée de l'âme ressemble plus à celle de John Dunne: une idée de l'âme contemplative, qui s'élève au-dessus du monde et choisit, encore selon Brodski, n'importe quel langue terrestre susceptible de lui convenir pour exprimer son essence. Il s'agit parfois d'une «dibbouk» («une âme errante», ayant quitté le corps, dans la tradition mystique juive), ou bien une âme atterrie dans un bar quelconque, voire flirtant avec « un sang local bien-aimé sous des guirlandes de fleurs». (Poème de Brodski : «Lido»). 

LA MÉTAPHORE DIVERGE
Pour les poètes dans l'espace interculturel, le langage d'élection peut être l'anglais, l'allemand, le français, comme c'est le cas avec Beckett, ou n'importe quel autre. D'une manière ou d'une autre c'est l'expression d'une liberté de choix. Il est vrai que la liberté de choix peut être cause de distance, et parfois d'artificialité. Dans cette ordre d'idée, nous rappellerons ces lignes du livre du remarquable philosophe linguiste et culturologue Georg Steiner «Après Babylone: aspects de la langue et de la traduction» qui ont trait à une autre « personne déplacée» d'importance majeure: Frantz Kafka. Steiner écrit «Kafka vivait une appartenance déchirée entre le tchèque et l'allemand, sa sensibilité l'entraînait ou bien vers l'hébreu ou bien vers le Yiddish. Dans cette situation, se développa chez Kafka une sensation de tension venue de la brume complexe de la langue en général. L'œuvre de Kafka peut s'appréhender comme une démonstration permanente de l'impossibilité d'une communication humaine simple et sincère». Je poursuivrais en disant que, manifestement, un tel déchirement rend nécessaire l'usage d'un langage poétique métaphysique détourné. À mes yeux, Kafka est un poète, surtout par sa capacité d'expression des idées, son approche de sa matière et son usage des métaphores. Chez lui seul, la métaphore diverge, la plupart du temps, de la tradition poétique constituée de quelques lignes ponctuées d'un «comme» réglementaire, se déployant au contraire dans la tension et les tiraillements de la situation elle-même. Habituellement, cette situation est claire, compréhensible, on sait de quoi on parle, mais au-delà de celle-ci se fait toujours sentir le souffle glaçant d'une comparaison d'un autre monde, c'est à dire la métaphore poétique, mais par d'autres moyens. Kafka écrivait dans une lettre à Max Brod en 1921: « Impossible de ne pas écrire, impossible d'écrire en allemand, impossible d'écrire dans une autre langue. On pourrait presque ajouter une quatrième impossibilité: impossible d'écrire tout court». Il y a une autre citation intéressante de Kafka ayant selon moi une relation directe avec notre thème : «Comment saurais-je ce que j'ai de commun avec les Juifs, alors je ne sais déjà pas ce que j'ai en commun avec moi-même ?». 

LA BRUME DU TEMPS

Le poète situé dans l'espace interculturel occupe une position enviable. De tels auteurs ont tendance à transformer leur symbolisme créateur personnel, et en particulier, le symbolisme du groupe collégial quelconque auxquels ils appartenaient auparavant. L'entêtement de certains auteurs se retrouvant dans des conditions nouvelles dans une tentative d'insister sur des «mérites passés» et une appartenance à un cercle littéraire quel qu'il soit est improductif et parfois comique. Souvenons-nous de la remarque de Mandelstam sur la poésie américaine et plus précisément sur Walt Whitman: «L'Amérique ayant épuisé ses réserves philologiques importées d'Europe est en quelque sorte devenue folle, méditative, élaborant sa propre philologie avant d'exhumer de quelque part Walt Whitman, qui, tel un nouvel Adam, s'est mis à donner des noms aux choses, à établir un modèle préhistorique, une nomenclature poétique, à devenir le pendant d'Homère» (O. Mandelstam, « Sur la nature des mots»). Mandelstam intitula son célèbre article «Parole et culture», opposant ainsi ces deux notions tout en les rapprochant simultanément. En tant qu'auteur, Mandelstam vivait dans un État sans nom et écrivait dans sa langue personnelle, comme Célan et Brodski. Parler de Mandelstam est directement en rapport avec notre thème et il n'est pas inutile de relever que ce n'est pas un hasard si Mandelstam proposait comme définition de l'acméisme «nostalgie de la culture mondiale». On peut dire que le «postacméisme» est un chemin vers le salut et la recherche d'une voie pour l'artiste dans l'espace interculturel. La recherche des fondements, des sources communes profondes des cultures poétiques natales et étrangères sont la voie du salut de l'artiste dans l'espace interculturel. Par contraste avec l'état de «guerre froide» entre les cultures, une position occupée sur un no man's land intermédiaire et la perte graduelle de perspectives dans la brume du temps.

(À SUIVRE)

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vendredi 27 juin 2008

Interculturel III

(LE POÈTE DANS L'ESPACE INTERCULTUREL, ESSAI D'ANDREÏ GRITSMAN, TRADUIT DU RUSSE PAR TM)

TROISIÈME PARTIE

Poésie Facile

Apportons quelques exemples tirés de la poésie américaine. Helen Vendler, est une célèbre critique littéraire, érudite, spécialiste de poésie de l’université de Harvard. Elle a une influence énorme, elle fait et défait les réputations, distribue les prix, et colle les étiquettes. D’une certaine manière, c’est ainsi qu’a été créée la réputation surfaite du poète lauréat Jori Graham, en vérité une poétesse d’un conceptualisme artificiel, aux secs jeux de langage compliqués à plaisir. L’alliance de ces fonctionnaires « officiels » américains n’est pas fortuite : ils opèrent dans le domaine du langage rationnel scientifique, connu des spécialistes ; en fait, une telle poésie est, sur le plan technique, facile à produire. D’un autre côté, il y a le remarquable et éclatant contre-exemple de Harold Bloom, qui a abordé l’interprétation de la poésie par le bout intuitif, empirique, métaphysique. Les derniers et brillants résultats de son travail figurent dans le recueil « Meilleurs poèmes de la poésie américaine ».

La poèsie sera l'œuvre des travailleurs-poètes eux-mêmes
 
Ce n’est pas un hasard si les meilleurs critiques de poésie s'avèrent souvent les poètes eux-mêmes : le grand poète américain lui aussi «avec accent», lauréat du prix Pulitzer Charles Simick qui a écrit sur beaucoup de poètes américains importants de sa génération; Sergueï Gandlevski qui a écrit sur les poètes de son entourage; Yosip Brodski, qui a écrit sur Tsvetaeva, Akhmatova et Mandelstam. La liste pourrait s'allonger. En poésie lyrique, les vers sont un message personnel du poète destiné à l'espace qui l'entoure (souvent froid ou vide) et exprimé dans la langue qui lui semble la plus naturelle dans l'espace-temps où il existe à un moment donné. L'une des considérations les plus centrales de cet essai, c'est qu'il ne faut pas forcément que ce soit dans la langue natale du poète. Il est important que la langue de l'œuvre poétique corresponde aux circonstances entourant le poète à cette période de sa vie. Certains «poètes-étrangers» continuent à écrire dans leur langue natale. Il arrive que ces œuvres deviennent de simples notes d'un journal de la mémoire, un journal d'enfance, déroulement de toutes les notes de la voix personnelle de l'auteur, ou d'une bande vidéo au images anciennes, délavées, d'un blanc jauni. Il n'y a aucun mal à cela, et le résultat dépend de qui parle, de la force de l'impulsion. Au bout d'un certain temps, la langue du poète, éloignée de la culture natale, peut commencer à se modifier. Cependant, pour l'auteur doué, cela peut devenir une méthode originale, sa marque de fabrique. Ces dernières années, grâce aux liaisons Internet, et aux déplacements géographiques simplifiés, le problème du «retard» de la langue de l'auteur a une actualité moindre. La poésie — est une œuvre sur un thème libre. L'art existe avant tout dans l'artiste, et seulement dans un deuxième temps — dans la société et la culture. Et non le contraire. Dans la poésie authentique ne se fait entendre que la parole directe du poète. Yosip Brodski a dit un jour dans l'un de ses essais américains que la littérature était avant tout la traduction d'une vérité métaphysique dans n'importe quel langage accessible. On peut poursuivre en ajoutant que chez le poète une telle «traduction de la vérité métaphysique» dans la langue fonctionnelle de son environnement quotidien se produit quasiment à un niveau inconscient, vraisemblablement, au niveau de la «grammaire universelle» de Noam Chomski. Brodski remarqua aussi un jour, que l'écrivain situé en dehors de sa culture natale (il employa le mot «exilé») est jeté vers un espace cosmique dans une capsule, et cette capsule c'est sa langue natale. Dans ce cas, la force d'attraction est dirigée non pas vers la terre mais dans l'autre sens. La poésie recèle une attirance définie pour le néant, et ainsi — pour l'infini, comme le signala Brodski dans le même essai. Yosip Brodski, qu'on a appelé le poète de l'exil, était plutôt un poète de l'étrangeté au monde ou de la non-appartenance, bien qu'il eût sans doute été en désaccord avec cette affirmation. Mais je n'entends pas par là un retrait de la tradition russes lettrée, qui l'emplissait d'un tremblement religieux, mais plutôt que c'était cela le vecteur de la force de gravité de recherche académique le poussant vers la culture mondiale.

(À SUIVRE)

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mardi 17 juin 2008

Interculturel II


(LE POÈTE DANS L'ESPACE INTERCULTUREL, 
ESSAI D'ANDREÏ GRITSMAN, TRADUIT DU RUSSE PAR TM)

DEUXIÈME PARTIE




Le phénomène de la vie

La langue en tant que phénomène vit sa vie propre, pratiquement indépendamment de l’auteur. En réalité, l’auteur, source de l’énergie créatrice, définit la direction dans laquelle le vent va souffler. Ce vent qui tourne les pages est en tout cas une composition personnelle de l’auteur. Le propos de l’auteur dans ses vers n’a aucune importance, ce qui en a c’est sa façon de parler. Important au plus haut point — qui parle. Précisément parce qu’il est importé dans une vie étrangère, le poète tient une chance de survie. Sa voix unique ajoute une note particulière au glossaire de sa nouvelle vie. La subjectivité idiosyncratique du poète le rend solitaire dans n’importe quelle culture. C’est cette même subjectivité, la particularité de l’auteur qui garantit la préservation de son intégrité créatrice et de sa sensibilité personnelle (perception culturelle-émotive du phénomène de la vie), même transportées au-delà des océans. 
Châtré, l'Américain court après sa queue 
N’importe quel artiste, quels que soient ses efforts pour affronter les circonstances et s’émanciper de celles-ci, en dépend néanmoins, placé au milieu d’elles. Placé là par le destin ou ses outils : les gens, les frontières nationales, ou les espaces océaniques mentionnés plus haut. Comment vivre dans l’espace interculturel et comment traiter les circonstances extérieures — telle est la question de la survie créatrice de l’artiste. La poésie est avant tout une communication personnelle, comme on l’écrit dans la littérature scientifique, et non le programme d’un quelconque groupe littéraire, ni l’expression d’une direction poétique. En adhérant à des groupes, les auteurs trouvent l’apaisement et puisent une assurance alimentée par tous dans la sensation d’appartenance à un mouvement ou une école quelconque. C’est caractéristique de la vie littéraire russe : « l’école de Leningrad », « le post-conceptualisme », « la poésie ironique », « les maniéristes courtois », « les poètes de la diaspora », et ainsi de suite. On comprends qu’il est commode d’occuper une niche socio-littéraire définie, psychologiquement confortable, et dans quelques cas historiques pas très éloignés, c’est une garantie de sécurité politique ou physique. A. P. Mejikov m’a raconté un jour, qu’on l’avait assez tôt « rangé » dans le groupe des « poètes du front », et qu’après cette publication, l’édition de ses livres s’était passée plus ou moins bien, parce que dans le labyrinthe byzantin du cerveau du système soviétique, l’unité humaine devait être rangé dans la case définie qui lui était dévolue. D’ailleurs l’appartenance de Mejirov à la « poésie du front » était toute extérieure. Il est plus proche de la poésie philosophique russe, de la philosophie lyrique et avait utilisé le thème du front comme une décoration habituelle et inoffensive. Les poètes américains créent souvent sur fond de désordre existentiel blessant leur individualité : divorce, insomnie, vulnérabilité, manque d’estime des confrères et des lecteurs, conflits non oubliés avec les parents, etc. Ce genre de création se situe presque toujours hors du contexte historique, mêlée à un cadre personnel, insérée au centre d’un C.V. universitaire. Tcheslav Miloch a fait un jour cette réflexion sur quelques poètes américains : « Ils écrivent comme s’ils n’avaient aucun rapport avec l’Histoire ». C’est l’hermétisme d’une culture littéraire, et comme le disait Miloch « ce style d’activité survient dans une cage où l’auteur passe sa vie créatrice à courir après sa queue ». 
La poésie avec accent
Le relatif hermétisme de la poésie américaine contemporaine explique en partie l’intérêt grandissant des cercles dominants de la littérature américaine pour les auteurs d’origine étrangère écrivant en anglais : les grands poètes « avec accent », pour ainsi dire : Tcheslav Miloch, Yosip Brodski, Seamus Heaney, Paul Maldoon, Nina Cassian. L’intérêt pour ces auteurs de la part du complexe littéraro-industriel Nord-Atlantique habituellement snob ne s’explique pas uniquement par la puissance et la vivacité des auteurs étrangers. Il est également provoqué par un effet magnétique curieux, l’engouement des cercles littéraires professionnels américains pour la source de l’énergie créatrice de ces auteurs —« les personnes déplacées ». L’expérience pratique non conventionnelle de ces personnalités éclatantes, liée à l’Histoire douloureuse de leurs pays au XXe siècle, attire les littérateurs américains. Ces derniers passent l’essentiel de leur vie quotidienne littéraire dans la réalité climatisée académique, et depuis peu, dans la réalité virtuelle. À la différence de la majorité des littérateurs américains, les « étrangers » ont passé une part importante de leur vie dans la sévère atmosphère d’acier trempé des sociétés totalitaires. Bien qu’il convienne d’exprimer une réserve : cela n’a pas d’influence directe sur le diapason du talent. Le talent est autonome, comme en témoigne l’originalité de certains auteurs américains. Le culte de Tsvaeteva et Akhmatova est caractéristique de beaucoup de poétesses américaines, ce qui est de plus lié directement au phénomène de l’emprunt d’énergie créatrice. Du coup, il se publie beaucoup de poésie spéculative, imitant la passion de ces deux figures cultes. Un problème semblable se pose malheureusement avec le thème de l’Holocauste : des pages et des pages de vers sur ce thème, ramassis de généralités abstraites, intellectuelles, encombrent l’espace compact des séminaires de littérature (et ateliers d’écriture). Naturellement, les tentatives mentionnées ci-dessus d’exploitation de la tragédie vécue par d’autres n’a aucun rapport avec l’art authentique qui se nourrit de destins réels. Un exemple fameux — la « Fugue mortelle » de Paul Célan. Je cite Célan parce que son œuvre est toujours actuelle dans la poétique américaine et mondiale. Le thème de la crise de civilisation et le thème de l’Holocauste étaient extrêmement importants pour lui, avant tout sur le plan personnel. Cela se reflète dans un usage unique du langage poétique, caractéristique de nul autre. Celui-ci est en relation directe avec sa tragédie intime, familiale, et à un moindre degré, lié à ce thème au plan social et littéraire-poétique. La « rééducation linguistique » de Célan constitue un exemple intéressant d’une démarche inversée d’adaptation linguistico-culturelle à la tragédie de la vie. D’une façon lointaine, Vladimir Nabokov se trouvait dans une interaction semblable avec la langue russe de son époque. La langue des œuvres de Nabokov, comme nous le savons, devient au fur et à mesure, de plus en plus distincte de la langue russe qui lui était contemporaine, celle de la littérature du réalisme socialiste. 
 

L'intuition insolite
 

Revenons à notre propos initial : que doit faire l’artiste dans un milieu nouveau, « étranger » ? Commençons par dire qu’écrire des vers, surtout lyriques, est une occupation absolument étrange, et d’autant plus pour quelqu’un d’adulte, ayant dépassé, disons les vingt ans. C’est souvent le signe d’une certaine immaturité, d’une antinomie avec l’extérieur, d’une inadéquation sociale, d’une inadaptation à la vie. L’œuvre en prose, pleine d’idées, d’expressions, de conclusions — c’est une toute autre histoire. En prose, « l’homme intelligent » (en tout cas, on le souhaite), partage son expérience artistique avec les lecteurs, ou bien, ce qui se produit plus souvent de nos jours avec ses confrères en littérature, ses frères d’encre. Dans le cas du poète, il s’agit d’un pater familias grisonnant, ou parfois dégarni, qui se plaint d’un fait universellement connu et ressassé : au delà « des coups de klaxons et de la consommation des ailes de canard laqués » la vie s’écoule, le temps passe, etc — tout cela est quelque peu comique, n’est-ce pas ? Mais, en vérité, il s’agit là précisément du moteur de la poésie lyrique : la nostalgie du passé, lamentation personnelle, le récit du temps gaspillé, et ainsi de suite. Nombreux sont ceux qui écrivent sur la poésie. On en fait une coupe longitudinale, ou bien on assemble comme des briques un tas d’auteurs cultivés et intelligents. Il suffit de jeter un coup d’œil à ces nombreux avant-propos de recueils de poésie, aux critiques dans des revues épaisses, ouvrages de critique littéraire, etc. Sans aucun doute, les meilleurs de ces critiques, des culturologues, ou des érudits littéraires sont mieux éduqués et « plus intelligents » que le poète, une créature d’habitude instable, pas très concentrée, porteur de connaissances empiriques et vivant dans sa propre patrie autonome, mal adapté aux cadres de vie conventionnels. Mais en fait il s’agit de deux milieux différents. Et, en réalité, lorsque les érudits en littérature et les culturologues communiquent avec des poètes évaluant empiriquement telle ou telle œuvre, les spécialistes « intelligents » et les manitous du destin littéraire comprennent souvent qu’avec tout leur savoir, ils sont pourtant dépourvus de l’étrange intuition métaphysique insolite, la compréhension instinctive de « ce qui est bon et ce qui est mauvais ». La poésie lyrique ressemble à une expérience religieuse. Ainsi, le sens du vers, la compréhension de la poésie est dès le départ liée à la distinction entre bien et mal. Les pommes poétiques mûrissent sur le même arbre que celles du paradis.

(À SUIVRE)

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samedi 14 juin 2008

Interculturel



(LE POÈTE DANS L'ESPACE INTERCULTUREL,
ESSAI D'ANDREÏ GRITSMAN, TRADUIT DU RUSSE PAR TM)

PREMIÈRE PARTIE :


Il était une fois un poète qui vivait sur une île inhabitée. Il était venu d’un pays lointain, où la nature célébrait quatre saisons, où les gens n’avaient droit qu’à une seule vie, et où il faisait bon humer la fraîcheur des prés au crépuscule dont l’odeur était complètement différente de la décomposition nocturne et lasse d’une terre subtropicale, entourée de deux océans. C’était la nouvelle patrie du poète. Toutes les voies de retraite étaient coupées, pas de retour en arrière, on ne pouvait plus rembobiner le film. Une immense étendue d’eau dissout invisiblement les heures et les années de la vie de quiconque. Vérifiez vous-mêmes la prochaine fois que vous serez sur un vol transatlantique. Pour une raison ou pour une autre, l’impression est différente tant qu’on survole la terre, et pas l’océan. On voit les feux vacillants des peuplements humains, les minces ruisseaux luisants des routes, les rubans obscurcis des autoroutes alimentant les lacs muets et scintillants des villes endormies. Quoi qu’il en soit, il s’y écoule une vie qui nous est familière. D’autre part, il est impossible de connaître la vie de l’océan à fond. Son organisme se nourrit de savanes d’algues pourrissantes, de pétrole déversé par les tankers, mais avant tout il se nourrit de temps. Nous sommes ainsi séparés de notre lieu d’origine, de notre enfance, de nos illusions passées (quoique nous en ayons joyeusement acquis de nouvelles ) pas seulement par l’espace, ce qui se comprend facilement, mais par le temps.
Le problème de l’adaptation à la vie n’est pas moins sérieux pour le poète qui est né et vit dans son pays. La poésie, un genre étrange d’activité humaine, suppose dans une certaine mesure, l’étrangeté au monde, le retrait, l’inadéquation. Cela ne s’applique pas à ceux qui choisissent la sécurité dans les cellules du système de la hiérarchie académique, ou des coteries. Un trop long séjour dans un tel milieu régulé conduit au silence, et fréquemment à la mort créatrice. Il arrive que le système où s’est installé l’auteur soit en perte d’énergie, de capacité, de productivité, et qu’il s’éteigne parfois sans même le remarquer. Un des exemples les plus évidents — c’est le Perpetuum Mobile des cercles académiques de la poésie contemporaine américaine.
Ainsi, il n’est pas question ici du poète de la diaspora ou de l’exil, mais du poète de l’étrangeté au monde, ou encore, de la non-appartenance. On a souvent appelé Yosip Brodski « poet of exile », ce qui n’est peut-être pas tout à fait exact.
Prenons un peu de recul et examinons l’expérience de la vie précédente. À un certain moment, tout semblait si naturel, accessible, acquis de naissance. L’horizon des adieux est marqué par les silhouettes aux dents longues de villes mélancoliques et des noms assourdis de lieux lointains : Sadovoe Koltso, la Perspective Nevski, les Champs-Élysées, la petite ceinture des tramways de Tchernovitz, la colline française de Jérusalem, la Piazza Navona de Rome. Ce sont des lieux réels vivant indépendamment de nos chers souvenirs, des rêves nocturnes qu’on fait à leur sujet. Et avec le temps, ils deviennent des symboles, comme n’importe quelle autre image en art ou dans l’histoire de la culture, comme ce fut le cas pour Karfagen, la Bastille, le Bosphore, la Voie Appienne, Big-Ben. La séparation et l’éloignement des noms-symboles chers à nos cœurs, de la « réalité » de notre conscience se produit peu après notre départ. Ils disparaissent dans le brouillard matinal des aéroports.
Sur l’île de Manhattan et dans d’autres centres culturels constitués de « personnes déplacées », on crée un nouveau système de signes, distinct du précédent, et communs à tous les arrivants de lieux divers (Greenwich Village, Soho, Brighton Beach, Chelsey, Ellis Island). Et s’ils apparaissent soudain à la fin des temps une bière « Baltika » à la main sur un banc du parc Alexandrevski, dans un café de Bucarest, ou au Gradtchan à Prague, ou à Montmartre, ils se souviendront nostalgiquement s’être accoutumés, pratiquement comme à ceux du pays natal, aux noms des quartiers d’habitation du paysage new-yorkais. 
Ici interviendra l’inévitable soupir sur la vie qui passe si vite. Mais c’est admissible et pardonnable, puisque nous parlons de poésie. La nostalgie est un des thèmes fondamentaux de la poésie lyrique. Une bonne part de la poésie moderne est assimilable plutôt au pop-art, au « divertissement », au genre populaire dans le public du chansonnier. D’un autre côté, beaucoup d’Américains considèrent la création poétique comme faisant partie de la bonne tradition puritaine des « good works » : un travail acharné, de l’application, des études, la volonté de suivre la voie hiérarchique. De mon point de vue, cette démarche est totalement étrangère à la création poétique, bien qu’il soit clair qu’un professionnalisme de haut vol — soit l’encadrement nécessaire d’un talent
.
 
(À SUIVRE)

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jeudi 5 juin 2008

Tristesse envoûtante

LA VIE EST UNE TROMPERIE…

(Жизнь обман с чарующей тоскою
...)

(SERGUEÏ ESSENINE, POÉSIES,
TRADUIT DU RUSSE PAR TM)










La vie est une tromperie d'une tristesse envoûtante,

Et que d'une main brutale,

Elle rédige des lettres fatales,

C'est ce qui la rend si puissante.


Je déclare toujours en fermant

Les yeux, dès que se serre mon cœur,

La vie est illusion qui par moments,

Embellit le mensonge de bonheur.


Lève la tête vers la grisaille du ciel,

Au fil de la lune devinant le destin,

Calme-toi et cesse d'exiger, mortel,

Cette vérité dont tu n'as pas besoin.


Il est bon dans les merisiers en émoi,

De penser cette vie comme une voie,

Se laisser tromper par la fille facile,

Se laisser trahir par l'ami versatile.



Que de tendres paroles je me sente caressé,

Que le rasoir des mauvaises langues ne cesse de s'aiguiser,

Depuis longtemps à tout, je vis en étant prêt,

Et habitué à tout, en étant sans regret.


Mon âme est glacée par ces hauteurs,

Le feu des étoiles est sans chaleur,

Celles qui m'aimaient j'ai abjuré,

Ceux par qui j'ai vécu m'ont oublié.


Malgré tout, le dos au mur et rejeté,

Au spectacle de l'aurore je souris,

Sur cette terre intimement aimée,

Pour tout je remercie la vie.