(LE POÈTE DANS L'ESPACE INTERCULTUREL, ESSAI D'ANDREÏ GRITSMAN, TRADUIT DU RUSSE PAR TM) QUATRIÈME PARTIE
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UNE ÂME ATTERRIE DANS UN BAR QUELCONQUE
À un certain degré, la position artistique de Brodski est semblable à celle de Samuel Beckett et de Paul Célan, mais il y a des distinctions. Célan, un grand artiste, était lui-même une «personne déplacée», c'est-à-dire un poète dans l'espace interculturel. Chez Célan, le langage marginal qu'il avait créé se révéla un cristal magique — le cristal gelé des unités respiratoires, des souffles, ce qui est en soi une idée poétique. D'autre part, chez Brodski, l'idée de l'âme ressemble plus à celle de John Dunne: une idée de l'âme contemplative, qui s'élève au-dessus du monde et choisit, encore selon Brodski, n'importe quel langue terrestre susceptible de lui convenir pour exprimer son essence. Il s'agit parfois d'une «dibbouk» («une âme errante», ayant quitté le corps, dans la tradition mystique juive), ou bien une âme atterrie dans un bar quelconque, voire flirtant avec « un sang local bien-aimé sous des guirlandes de fleurs». (Poème de Brodski : «Lido»).
À un certain degré, la position artistique de Brodski est semblable à celle de Samuel Beckett et de Paul Célan, mais il y a des distinctions. Célan, un grand artiste, était lui-même une «personne déplacée», c'est-à-dire un poète dans l'espace interculturel. Chez Célan, le langage marginal qu'il avait créé se révéla un cristal magique — le cristal gelé des unités respiratoires, des souffles, ce qui est en soi une idée poétique. D'autre part, chez Brodski, l'idée de l'âme ressemble plus à celle de John Dunne: une idée de l'âme contemplative, qui s'élève au-dessus du monde et choisit, encore selon Brodski, n'importe quel langue terrestre susceptible de lui convenir pour exprimer son essence. Il s'agit parfois d'une «dibbouk» («une âme errante», ayant quitté le corps, dans la tradition mystique juive), ou bien une âme atterrie dans un bar quelconque, voire flirtant avec « un sang local bien-aimé sous des guirlandes de fleurs». (Poème de Brodski : «Lido»).
LA MÉTAPHORE DIVERGE
Pour les poètes dans l'espace interculturel, le langage d'élection peut être l'anglais, l'allemand, le français, comme c'est le cas avec Beckett, ou n'importe quel autre. D'une manière ou d'une autre c'est l'expression d'une liberté de choix. Il est vrai que la liberté de choix peut être cause de distance, et parfois d'artificialité. Dans cette ordre d'idée, nous rappellerons ces lignes du livre du remarquable philosophe linguiste et culturologue Georg Steiner «Après Babylone: aspects de la langue et de la traduction» qui ont trait à une autre « personne déplacée» d'importance majeure: Frantz Kafka. Steiner écrit «Kafka vivait une appartenance déchirée entre le tchèque et l'allemand, sa sensibilité l'entraînait ou bien vers l'hébreu ou bien vers le Yiddish. Dans cette situation, se développa chez Kafka une sensation de tension venue de la brume complexe de la langue en général. L'œuvre de Kafka peut s'appréhender comme une démonstration permanente de l'impossibilité d'une communication humaine simple et sincère». Je poursuivrais en disant que, manifestement, un tel déchirement rend nécessaire l'usage d'un langage poétique métaphysique détourné. À mes yeux, Kafka est un poète, surtout par sa capacité d'expression des idées, son approche de sa matière et son usage des métaphores. Chez lui seul, la métaphore diverge, la plupart du temps, de la tradition poétique constituée de quelques lignes ponctuées d'un «comme» réglementaire, se déployant au contraire dans la tension et les tiraillements de la situation elle-même. Habituellement, cette situation est claire, compréhensible, on sait de quoi on parle, mais au-delà de celle-ci se fait toujours sentir le souffle glaçant d'une comparaison d'un autre monde, c'est à dire la métaphore poétique, mais par d'autres moyens. Kafka écrivait dans une lettre à Max Brod en 1921: « Impossible de ne pas écrire, impossible d'écrire en allemand, impossible d'écrire dans une autre langue. On pourrait presque ajouter une quatrième impossibilité: impossible d'écrire tout court». Il y a une autre citation intéressante de Kafka ayant selon moi une relation directe avec notre thème : «Comment saurais-je ce que j'ai de commun avec les Juifs, alors je ne sais déjà pas ce que j'ai en commun avec moi-même ?».
LA BRUME DU TEMPS
Le poète situé dans l'espace interculturel occupe une position enviable. De tels auteurs ont tendance à transformer leur symbolisme créateur personnel, et en particulier, le symbolisme du groupe collégial quelconque auxquels ils appartenaient auparavant. L'entêtement de certains auteurs se retrouvant dans des conditions nouvelles dans une tentative d'insister sur des «mérites passés» et une appartenance à un cercle littéraire quel qu'il soit est improductif et parfois comique. Souvenons-nous de la remarque de Mandelstam sur la poésie américaine et plus précisément sur Walt Whitman: «L'Amérique ayant épuisé ses réserves philologiques importées d'Europe est en quelque sorte devenue folle, méditative, élaborant sa propre philologie avant d'exhumer de quelque part Walt Whitman, qui, tel un nouvel Adam, s'est mis à donner des noms aux choses, à établir un modèle préhistorique, une nomenclature poétique, à devenir le pendant d'Homère» (O. Mandelstam, « Sur la nature des mots»). Mandelstam intitula son célèbre article «Parole et culture», opposant ainsi ces deux notions tout en les rapprochant simultanément. En tant qu'auteur, Mandelstam vivait dans un État sans nom et écrivait dans sa langue personnelle, comme Célan et Brodski. Parler de Mandelstam est directement en rapport avec notre thème et il n'est pas inutile de relever que ce n'est pas un hasard si Mandelstam proposait comme définition de l'acméisme «nostalgie de la culture mondiale». On peut dire que le «postacméisme» est un chemin vers le salut et la recherche d'une voie pour l'artiste dans l'espace interculturel. La recherche des fondements, des sources communes profondes des cultures poétiques natales et étrangères sont la voie du salut de l'artiste dans l'espace interculturel. Par contraste avec l'état de «guerre froide» entre les cultures, une position occupée sur un no man's land intermédiaire et la perte graduelle de perspectives dans la brume du temps.
(À SUIVRE)
Retrouvez Andreï Gritsman (en anglais et en russe) à :


