mercredi 30 juillet 2008

Bientôt l'automne





LES FESTIVALS D’OCTOBRE

Andreï Gritsman, organisateur du festival new-yorkais « Interpoezia »

(essai traduit du russe par TM).

L'AUTOMNE DES PHARAONS

Les beaux printemps et les étés glorieux ne surviennent qu’un an sur deux. Seul l’automne est toujours bon, si pluvieux soit-il, si déchaînées soient les rafales de vent. L’automne occupe une place particulière dans la poésie russe, et il faut faire attention en abordant ce thème, à ne pas effrayer les ombres des grands ancêtres, qui ont emporté ses images dans la tombe comme les pharaons — les ustensiles domestiques, le froment, l’épouse favorite.
Les rencontres créatives de Moscou sont toujours des manifestations organiques, et ces évènements toujours attendus avec impatience. Le poète est une créature solitaire, bizarre, apparemment cinglée, bruyante, souvent effrontément inadaptée d’une façon mondaine, mais repliée sur elle-même, sa maladie des sommets toujours présente à l’esprit.

L'OPIUM DOUX-AMER

C’est particulièrement vrai à notre époque, alors que les poètes russes sont dispersés dans le monde entier : l’étranger proche et lointain. En se retrouvant à l’aéroport, ils échangent des regards de connivences et des paroles-signes maçonniques, des images et des noms n’ayant de sens que pour eux seuls. Au contrôle de la douane, ils présentent toutefois des passeports de différents états, comme autant de métaphores bariolées. Ces états ne soupçonnent pas qu’ils ont affaire aux agents du puissant empire invisible de la langue russe et de sa poésie.
On a besoin de ce genre de rassemblement, comme on a besoin d’air, d’une source de lumière dans l’entropie de la vie contemporaine, aspirant les poètes dans diverses crevasses : perte d’emploi, émigration, divorces — les entraînant dans l’opium doux-amer de nouvelles amours et d’une nouvelle souffrance.


POST-ACMÉISME MONDIAL

Il est bon, ne fût-ce qu'un an sur deux, de faire partie d’une foule étrange, parmi laquelle fusent aussitôt les étincelles de reconnaissance du familier : les yeux, les cheveux, un style de vers, un goût proche du sien. Les poètes proches les uns des autres échangent des métaphores, comme nous échangions, dans l’enfance, des timbres de San-Marino ou d’Andorre.
Les précédents festivals moscovites m’ont comblé de cadeaux précieux pour toute une vie : Volodia Salimon et Ira Yermakova (à la soirée de la revue « Октябрь»), Jénia Abdoulaïev. Le festival de Baïkal me donna Tolia Kobenkov (souvenir radieux!), Larissa Chigol, Sacha Radakevitch. Les lectures new-yorkaises et la Biennale de Moscou ensuite, nous ont rapproché de l'incomparable Chamchad Abdoullaïev.
L'éditeur d'une revue est toujours chasseur et prédateur, et les festivals ont ramené à ma revue une pêche d'une grande richesse : Inge Katchalkine, Vitali Naoumenko, Vadim Mouratkhanov, Hélène Lapchine.
Les biennales de Moscou, et surtout le «festival des festivals» comptent aussi parce qu'ils sont une percée du «village global» de l'art dans l'hermétisme du processus littéraire en cours, local, régional et même dans une capitale quelconque. Les mesures et les hiérachies ne sont plus les mêmes, ou plutôt, les hiérarchies s'effacent presque entièrement. Une rupture avec le processus post-moderniste, conceptuel, échange de prix littéraires devenu quasi-confortable — une issue sur le post-acméisme du processus littéraire mondial.

SOLITUDE ET PERDITION

Postacméisme sous-entend la nostalgie d'une culture mondiale, qui ne déferlerait pas du dehors, du lointain, mais de l'intérieur, des vallées de la culture, entourée des collines éclairées à la lueur électronique de l'humanité de n'importe quelle mégapole à l'horizon de l'Europe occidentale. Notre époque est une époque de perdition et de solitude dans l'espace interculturel planétaire, et dans ce cas la poésie devient un moyen unique de communication entre ses zélateurs, qui, de nos jours, n'ont pas forcément la même langue maternelle.
C'est pour cette raison que le festival, c'est une plate-forme poétique pour un temps, pour un round de jeux antiques, non sur les ondes, mais une salle où les participants respirent le même air. C'est un lieu d'échange vivant entre des artistes extraordinairement différents, de compréhension mutuelle des poètes, travaillant dans conditions géographiques, sociales et linguistiques différentes.
C'est ainsi qu'est né notre projet «Poésie interculturelle à New York». Une tentative de mondialisation de la poésie dans la mégapole culturelle où se forment les tendances. Une tentative de trouver un langage commun. Et il se trouve que soudain les poètes se comprennent, écoutent des vers en anglais avec accent, en russe, en traduction, des vers dans les nombreuses langues qu'on parle dans la Babylone contemporaine — New York. Voici une liste fragmentaire de nos hôtes de ces six ou sept dernières années : Paul Maldoun, Vladimir Drouk, Nina Cassian, Thierry Marignac (France), Vasyl Makhno (poète ukrainien), Billy Collins, Katia Kapovitch, Youlia Gougolen et Eric Gamalinda (chef de file de la poésie phillipinne) et beaucoup d'autres. Et, avec le temps, tout ceci s'est cristallisé dans quelque d'unique, de familier, bien connu à New York et au-delà de ses frontières. Cela s'est cristallisé principalement au plan verbal-émotionnel, c'est à dire dans la sphère où vit la poésie. Nos lectures se déroulent dans le restaurant boîte de jazz légendaire «Cornelia Street Café» au cœur de Greenwich Village, où les murs des bâtiments et les bosquets d'arbres recèlent encore des bribes de poèmes, les accods de guitare et de basses des glorieux ancêtres : Bob Dylan, Dylan Thomas, Frank O'Harry, les Talking Heads et tant d'autres et une lueur céleste s'échappe de la boîte de jazz légendaire, caverneuse, et bondée — the Village Vanguard.

UN LANGAGE POÉTIQUE COMMUN

La poésie est autonome et n'utilise que le conflit émotionnel obligatoire de l'artiste avec le monde qui l'environne, comme d'un milieu nourricier pour la cristallisation du son dérobé. Mais il est parfois utile et fructueux de comparer des impressions. Notre ère de mondialisation et de mélange est une chance unique de communication pour les poètes de cultures et de pays différents. — par le moyen de la parole directe. Les vers sont une parole directe, quoique métaphorique.
Ici se pose la question de la nécessité inéluctable d'une langue commune — lingua franca. L'anglais est devenu de nos une telle langue commune, l'espagnol, l'arabe, quelques autres, et c'est également le destin du russe. Pour ce dernier — à un degré non négligeable, en raison du long processus de colonisation d'une partie du monde, mais après — à cause du long écroulement de son empire extérieur. Mais il se forma en même temps un autre empire invisible l'empire de la langue et des lettres russes, dont nous sommes les agents, certains joyeusement et volontairement, d'autres tristement et malgré eux, mais irrémédiablement.
La langue russe et sa poésie, vivent et se développent, pendant de l'anglais contemporain, sur des territoires différents, en métropole, à l'étranger proche ou lointain. Par conséquent les festivals, autorisant à rassembler sous un seul toit des poètes et des éditeurs de différents pays, aident à la découverte d'un langage poétique commun.

Retrouvez Andreï Gritsman (en anglais et en russe) à:

http://www.interpoezia.net





lundi 28 juillet 2008

Des ponts jetés par dessus les années…





TRADUIRE

(Thierry Marignac, 1997)


«Il faisait des rêves très intenses
de ponts jetés par-dessus les années,
de ponts jetés loin dans le Southside…»
Harry's Room, Carl Watson.


Tous les jours, dans nos langues d'Europe où chaque mot est cloué à son sens, c'est la course à la légitimité. L'obsession du diplôme en est un des aspects, mais au fond, avoir du piston aussi c'est être légitimé. Par cooptation. Pas moyen d'en sortir, à l'heure où le travail est rare, et la paie maigre.
J'imaginais donc une légitimité impossible à identifier avec certitude, ma solution au problème. Pour jouer avec l'illusion d'échapper au contrôle.
Dans un paysage éditorial morne plaine Monceau, j'avais troussé le portrait d'un agité du bocal dont je m'étais improvisé l'expert, le grand écrivain Norman Mailer, un architecte de l'Américain de facture classique, mais dont la précision recelait une mine d'informations sur les cellules pivots qui forment l'édifice d'un langage comme une intelligence mutante. Il avait déclaré à propos de Burroughs : « Ce type a un style extraordinaire. Je pense qu'il capte la beauté, la cruauté, le vice, l'énergie et le plaisir du langage ordinaire, celui des voyous, des sportifs, des soldats, des camés. » Il avait dit aussi : « Je ne connais pas de termes suffisants pour décrire les formes modernes de la déchéance et de la ruine. »
Faute de mieux, je voyais là matière à réflexion, food for thought, d'une langue l'autre la matière devenait nourriture de l'esprit, on pouvait reconstruire la réalité.
Dans notre chère République, toutefois, la traduction était aux mains des professeurs. L'Anglais était un des domaines où ils revendiquaient une expertise dûment confirmée par la Faculté. L'Américain, territoire subalterne, n'échappait pas à cette règle . On rêvait de parler Tchécoslovaque et leur clouer le bec.
C'est ce que je décidai de faire, en quelque sorte.

NOCTURNE

Une tradition aujourd'hui disparue d'explorateurs nocturnes de ma ville natale, Paris, me prédisposait, telle une vieille douleur, à l'archéologie des heures consacrées au sommeil quand la langue fourche et les mots fusent, électriques, étincelles d'alcool et autres substances. Tout ça pour travailler, la vie devenait presque intéressante, elle était paradoxale. La simple juxtaposition de la ville, de la nuit et de la boisson ne suffirait pourtant pas à rendre cette langue impénétrable. Car dans notre chère République, Dieu seul savait à quel point les professeurs étaient imbibés.
Le linguiste spontané, pour asseoir son autorité naturelle, avait besoin de circonstances plus radicales, mélanges de races et de castes, sous-cultures de violence. Bien d'autres auparavant avaient tenté l'expérience, mais ils succombaient pour la plupart à l'une des plus fameuses tares de notre chère Patrie millénaire: la Pontifiance, ils ne pouvaient pas résister, au bout d'un moment, il fallait à tout prix qu'ils donnent des leçons.
Je fis promettre sous serment à des amis sûrs, de me sortir de la ville enduit de goudron et de plumes, si j'en arrivais là.

L'EMBALLAGE DE LA LIBIDO

Je n'avais pas besoin de Bruce Benderson pour réaliser que le langage du Noir, bâti comme Tyson, en train de danser en string sur le bar pour les beaux yeux d'un cadre surmené du New Jersey, n'avait plus qu'une lointaine relation avec la langue de Shakespeare. Broken English, comme on disait au temps des colonies. Mais sans Bruce, sans le mélange de vice et de passion qui le jetait dans ces rues, je ne me serais pas trouvé là. Il existait des repères, les langages de la drogue et de la passe sont universels, se servent des mêmes images pour véhiculer des réalités à géométrie variable. Rock devenait Caillou pour désigner du crack, et Blow où trainait une idée de flocon rappelait l'ancien usage de Neige pour parler de la cocaïne en poudre. Trick, Trickin', Turning Tricks, contenaient certainement une allusion au fait de simuler, se jouer du client, voire de lui piquer sa carte de crédit, qui n'existait peut-être pas dans Passe, mais ce dernier terme avait une connotation tauromachique qui remplaçait avantageusement. Bruce et moi en convînmes plus tard, à partir du moment où le sens premier d'un terme était respecté, l'essentiel était de transmettre une charge équivalente, et particulièrement lorsqu'il s'agissait du packaging de la libido. C'est ainsi que «Finest Fineass Finance Bitch on the Block» de son roman User (Toxico, Rivages/noir 1995), devint d'un commun accord, «Fabuleuse Fatma de la Fesse au turf sur le trottoir» l'allusion ethnique renforçant encore l'emphase de ce compliment de voyou.

LE MUTANT DU VIEUX TIMES SQUARE

Pour l'heure, il m'entraînait dans son Times Square Pasolinien, sa Constellation du Sordide avec son cortège de malheur et de poésie. De curieuses transformations s'opéraient en lui à l'approche de la 8e Avenue, ses oreilles se dressaient, ses narines frémissaient, il semblait grandir de dix centimètres. Son regard virait au bleu cobalt. J'attribuais ce phénomène à la production des hormones euphorisantes auxquelles ses textes faisaient référence. Tous les établissements dans lesquels il m'entraîna ce soir-là n'étaient pas les Tavernes d'Enfer de la mythologie cinématographique, mais deux, au moins, auraient pu prétendre au titre: noirs, caverneux, poisseux d'ennui et de violence contenue. C'était un soir de semaine, les consommateurs fortunés étaient rares et pingres. Des voyous portoricains pour la plupart — donc de toutes les tailles et de toutes les couleurs — déambulaient le long du bar en plastronnant la moue aux lèvres, le visage se fendant dans un sourire cupide quand ils réussissaient à engager la conversation avec un toubab, au comptoir. Un peu plus tard une bagarre éclata près du billard, au fond, sous la télé surélevée. Attroupement. Le cercle s'écarta des deux protagonistes, une lame avait vu le jour. Les deux types s'engueulaient avec un fort accent hispanique:
Step up, Punk!
— I show you what a Punk is!

Le videur, une armoire à glace qui ne devait guère mesurer plus d'un mètre soixante, poussa un soupir ennuyé avant d'aller les séparer. Il finit par en jeter un dehors. Il ne faisait que son boulot.
Et moi le mien. Je compris que ce langage fonctionnait sur quelques tournures, un vocabulaire de cent cinquante mots à tout casser, de l'espagnol nuyorican, et du folklore télévisuel.
Plus tard, mon oreille se délia et je réussis à percevoir les nuances de cette langue heurtée dont la poésie jouait sur des variations infimes.

ÉPOPÉE SANGLANTE

Je ne devais retrouver cet état d'absorption totale dans l'écoute qu'au fond de Brooklyn, en allant retrouver Philip Baker, un Jamaïcain qui avait accouché d'une épopée sanglante, un roman de prisonnier. J'avais préféré aller le voir dans son quartier, pour les raisons qui me poussaient systématiquement à rencontrer les auteurs, quand le langage sortait d'eux comme des coulées de lave. Le patois rastafarien de Blood Posse (Fleuve Noir, 1994) étaient traversé d'éclairs lyriques qui n'avaient rien à envier, eux, aux drames élisabéthains. Et pourtant, on était en plein western urbain, dans un paysage typiquement new-yorkais.
Les égouts de Babylone devront charrier du sang avant que cette apocalypse ne prenne fin, déclarait un hors-la-loi avant une expédition, personnage à mi-chemin entre le chef de meute et le prêcheur fou.
Le terme Posse venait lui-même du Far-West, désignant à l'origine les équipes que réunissaient le shérif pour se lancer aux trousses des bandits qui venaient de piller la banque. Les gangsters jamaïcains intoxiqués par les westerns américains et spaghettis l'avaient repris à leur compte. C'est ainsi que le terme était passé dans la culture rap, par l'entremise des Antillais qui s'étaient taillé une place dans la rue, et sur les sonos. Je me suis alors souvenu que le reggae était né de disques de rock écoutés à trop basse vitesse à cause d'électrophones non compatibles. Je me suis aperçu que la religion rasta empruntait largement à la Bible. J'étais en présence d'une culture composite, dont le syncrétisme imprimait à la langue un rythme syncopé et envoûtant.
J'avais pris la précaution de venir avec un ami de Harlem dont le passe-temps était de soulever des poids, et ça se voyait. Dans un quartier où les seuls Blancs étaient les propriétaires des boutiques, c'était frappé du sceau du bon sens. Le truc s'avéra un laissez-passer suffisant, dans le sous-sol enfumé où nous rencontrâmes l'écrivain et ses homeboys, ils avaient affaire à un type raisonnable. De Baker, j'emportai le souvenir d'un petit homme vif aux yeux flamboyants, plutôt play-boy, dont les arabesques de style oral et l'extrême gentillesse trahissaient le vétéran de guerres dont je n'avais pas idée.

UN CORPS

Les langues dont je rêvais ne devaient pas leur singularité, toutefois, à leur seule particularité ethnique ou sexuelle. L'argot gay désinvolte parlé par Sarah Schulmann n'avait pas grand-chose en commun avec l'idiome haché des hustlers de Benderson. De plus, c'était une femme, et la douceur qui émanait d'elle la rendait vulnérable. Lorsque le chagrin d'amour de l'héroïne d'After Delores  (10/18, 1994 )se teintait des couleurs des rues du Lower East Side, la densité d'un drame dont on percevait la profondeur en approchant Sarah stylisait des fragments entiers d'un texte d'une simplicité magistrale. Traduire, c'était traduire un corps. Dans notre chère République, ils l'oubliaient trop souvent, comme ils avaient oublié Bataille, Cendrars, Mac Orlan et Genet.

L'ÉTERNITÉ

A l'étape suivante de cette curieuse poursuite d'une littérature potentielle, mon gagne-pain, surgit peut-être la figure la plus étrange de toutes : celle de Carl Watson, comme un diable de la boîte, avec sa dégaine de rescapé des camps. Lire ses textes plongeait dans un état second, la sensation d'avoir les jointures synaptiques légèrement luxées. Lui-même avait l'air prêt à se démantibuler d'une seconde à l'autre, bien qu'en état d'implosion permanente.
Il était originaire de l'Indiana et l'épouvante semblait avoir marqué cette chair d'une maigreur proverbiale de façon indélébile. Ses nouvelles paraissaient reprendre à leur compte une définition de la littérature dont l'origine se perdait dans les âges: The Ancient Art of Madness, selon une formule de Kathy Acker. Ses écrits constituaient un relevé topographique des ruminations qui le dévoraient sur pieds. Sa peau parcheminée et son frêle squelette évoquaient les cartes du territoire des Flatlands, le plat pays du Middle-West dont il était obsédé.
«Okay. Je me zébrais les poignets avec une lame. Le fil du rasoir traçait une ligne à angle droit avec les veines et les tendons, formant une croix, multipliée à l'infini sur la carte où s'écoulait le filet de sang. La carte d'un état de la plaine du Midwest, l'Indiana ou peut-être l'Illinois, que le quadrillage du territoire faisait ressembler à une grille.» (Le Sang sur la Plaine est un Piège).
Il était timide, parlait peu, et sa méfiance instinctive venait des bas-fonds de Chicago, où un sentiment d'horreur immanente l'avait enlisé des années, à boire, et attendre dans la stupeur un signe que l'homme n'était pas complètement séparé de l'éternité.
«Tout comme la lumière réclame de l'espace pour se déployer— l'esprit doit s'envoler pour supporter de vivre. Les oiseaux le savent bien — et ça ne peut que nous émerveiller. Voir sans être obligé de toucher. C'est pourquoi nous les envions.»
(Sous l'Empire des Oiseaux, éditions Vagabonde, 2007).
  Son art ne se résumait pas à ferrailler dans l'ombre avec la grâce, un duel sans fin dans le demi-jour des bouges. Watson savait aussi rompre avec élégance. L'ironie n'était pas absente de ses divagations, une note sarcastique venait rythmer les envolées:
«Une seconde, songea Harry — cette logique de cauchemar était trompeuse, trop influencée par ses obsessions. Beaucoup des menaces qu'il percevait, n'étaient après tout que des erreurs d'appréciation dues aux excès de boisson…»
(Harry's Room, Le Dernier Terrain Vague, 1994).

LA SÛRETÉ DE L'ESPRIT

L'idée d'une permanence de la terreur et du délire, inexorable comme la géographie, rappelait les revendications pour la sûreté de l'esprit que brandissaient les dadaïstes européens à la face du monde bourgeois des années vingt. Les premières armes d'un Soupault, d'un Desnos, étaient des essais de simulation de la folie. Des ponts jetés par-dessus les années…

LES HOMMES EN CAGE

Cette ontologie de l'angoisse évoquait également celle de la haine, de la convoitise et de la guerre, illustrée par Phillip Baker et son roman de gangster. Paradoxalement, dans le paysage mental rétréci de l'Amérique, on raisonnait en termes de chaos social et d'infini. Dans notre chère République, si férue de sa profondeur-pour-rire, on parlait d'état démocratique et d'intériorité. Traduire, donc, c'était aussi traduire un corps social.
Les hôtels pour vagabonds aux minuscules chambres cubiques, divisées par des cloisons de contreplaqué recouvertes d'un grillage qui servait de plafond, et montées sur pilotis — canettes de bière roulant d'une chambre à l'autre — servaient à Watson de métaphore existentielle. Il y avait résidé des années, Uptown Chicago. La vie n'était peut-être que ce marasme bruyant et claquemuré. Ou peut-être pas. Sa pensée se court-circuitait constamment, se heurtant aux cadres qu'il voyait partout — fenêtres, téléviseurs, poteaux télégraphiques, découpage du territoire. Il était assez cinglé pour écrire un roman sur le quadrillage, intitulé Hôtel des Actes Irrévocables (Gallimard, 1997), bien sûr.

L'ARTISTE DU VANNE

Ces exemplaires d'humanité inédits ouvraient la voie à d'autres rencontres, qui n'eurent pas toujours lieu. Je ne vis Jim Carroll, auteur de Basketball Diaries, un livre-culte new-yorkais underground, qu'à la télé, pour le tournage du film qu'on en avait tiré. Une longue silhouette d'ancien joueur de basket émacié par la came.
Mais la langue insolente qu'il employait était vivante à mes oreilles — tant d'heures passées dehors à parler de rien avec tout le monde chewing the fat, tailler le bout de gras, un cours intensif qui en valait d'autres.
Paradoxalement, cette gouaille trimballait un air de Paris qui la rendait facile à apprivoiser. Peut-être une jubilation commune à faire preuve d'agilité dans un paysage plombé par les diktats de l'argent ou de l'état. Ou bien l'esprit des villes.
Les flamboyantes rodomontades d'ivrogne du poète noir John Farris dans Par Ici (in Jungles d'Amérique, 10/18, 1995), évoquaient un lyrisme de comptoir qu'on pouvait entendre de Denfert-Rochereau à Chateau-Rouge. Le désabusement narquois dont il savait faire preuve à des moments plus méditatifs était une musique familière. Céline avait défini un jour le Parisien comme un "artiste du vanne". Le sens des mots pouvait être cherché ailleurs que dans les dictionnaires. Ce qui en donnait un à notre conspiration cosmopolite.

" NÉANMOINS TOUT ART VÉRITABLEMENT VIVANT SERA IRRATIONNEL, PRIMITIF ET COMPLEXE; IL UTILISERA UN LANGAGE SECRET ET LÈGUERA NON PAS DES DOCUMENTS ÉDIFIANTS, MAIS DES DOCUMENTS PARADOXAUX."

Hugo Ball, membre du groupe Dada, Journal, 25 novembre 1915.





jeudi 24 juillet 2008

Les rues noires



(Vers traduits du russe par TM)


Мой отрицательный герой
Всегда находится со мной

Я пиво пью – он пиво пьёт
В моей квартире он живёт

С моими девушками спит
Мой темный член с него висит

Мой отрицательный герой
Его изящная спина
Сейчас в Ню-Йорке видна 
На темной улице любой

Mon négatif héros
Est toujours sur mon dos

Je bois de la bière — de la bière il boit
Il vit chez moi

Il couche avec mes maîtresses
À son pubis mon membre obscur se dresse

Mon négatif héros
C'est à New York qu'on peut voir
Se découper l'élégante silhouette de son dos
Dans n'importe quelle rue où il fait noir.

Edward Limonov, Мой отрицательный герой, (Mon héros négatif), Poésies 1976-1982, New York-Paris, Glagol, Moscou, 1995.



mercredi 23 juillet 2008

International Junkie Tribune III



(Vers traduits du russe par TM)


КАРТИНА МИРА

Ьроунинг взвел китаец
Нож достает малаец
Пятеро храбрых бразильских ребят
Банк гробануть хотят

Жизнь происходит круто
У капитана Кнута
Кнут капитана продал АК
И купил в Макао песка

Таиландски рыбак и малайский пират
Получили калашников автомат
Им пожимая желтые руки
Кнут обешает привезть базуки

Том руку Dику перетянул
Ишприц ему воткул
В Ню-Йорке вкровата ребята лежат
Не выидёт из них солдат…

TABLEAU DU MONDE

De son Browning le Chinois leva le percuteur
De son coupe-coupe s'empara le Malais
Au Brésil vivaient cinq gars sans peur
Braquer une banque ils voulaient

La vie se déroule à la dure
Du capitaine Knout la vie
Des AK 47 il vendit
Acquit à Macao de la poudre pure

Les pirates malais et les pêcheurs thaîs
S'armèrent de Kalachs fusils d'assaut
En serrant leurs mains jaune paille
Knout promit des bazookas pour bientôt

Tom le bras de Dick déplia
La seringue dans la veine enfonçant
Sur les lits de New York les gisants
On n'en fera jamais des soldats…


Edward Limonov,
Мой отрицательный герой, (Mon héros Négatif), Poésies 1976-1982, New York-Paris, Glagol, Moscou, 1995.




mardi 22 juillet 2008

Où êtes-vous ?


(Vers traduits du russe par TM)

Где вы ребята ? Кто вас победил ?
Жена, страна, безумие иль водка ?
Один жизнь веревкой остановил
Другой разрезал вены и уплыл...

Où êtes-vous les gars ? Qui vous a vaincu ?
L'épouse, le pays, la folie, la vodka ?
L'un finit ses jours pendu
L'autre se trancha les veines et dériva… 

Edward Limonov, Мой отрицательный герой, (Mon héros négatif) Poésies 1976-1982, New York-Paris, Glagol, Moscou 1995.

lundi 21 juillet 2008

Nature morte



(Vers libres traduits du russe par TM)

Ветер. Белые цветы. Чувство тошноты.
Ветер. Понедельник. Май. Недопитый чай.
Это я или не я ? Жизнь идет моя ?
Книги . Солнце на столе. Голова в тепле…

Или этот натюрморт вдруг придумал черт
Черт придумал. После взял – заковал в металл
И Нью-Йорком окружил. И заворожил.

А в середине господин. Он же – блудныи сын
Блудный сын сидит вокне. Ишет истину в вине
Что-то делает рукой. С левою щекой…

Милый близкий блудный сын. Ты опят один
На сколь долгие года? Может навсегда.

Le vent. Sensation de nausée.
Le vent. Lundi. Au mois de Mai. Pas fini la tasse de thé.
C'est moi ou pas moi ? C'est bien ma vie qui s'écoule ?
Des livres. Le soleil tape sur la table. J'ai la tête au chaud.

Ou bien le diable a-t-il conçu cette nature morte un beau jour
Le diable l'a conçue. Avant de la forger dans l'acier
Et de l'entourer de New York. Et d'y jeter un sort

Au milieu, un Monsieur. C'est en fait un fils prodigue, égaré,
Le fils prodigue est assis à la fenêtre. Il cherche la vérité dans la culpabilité
Sa main fait quelque chose. Avec sa joue gauche…

Si cher et familier fils prodigue. Tu es à nouveau solitaire
Pour combien de longues années ? Peut-être pour l'éternité.

Edward Limonov, Мой отрицательный герой, (Mon héros Négatif), Poésies 1976-1982, New York-Paris, Glagol, Moscou, 1995.


dimanche 20 juillet 2008

Ma tendre amie m'a tué…



(Edward Limonov, lors d'une soirée d'adieux peu avant son départ d'URSS en 1974 avec un visa pour Israël, entouré de la bohème moscovite)



(VERS TRADUITS DU RUSSE PAR TM)

Меня подруга нежная убила
На личико она надела рыло
Кричала и визжала и ушла
Как будьто в рай где смех и зеркала

Я целый год болел и бормотал
Хотел исчезнуть. но не умирал
Мой ангел то в Париж то в Милан
И кажется он болен или пьян

Но я слежу внимательно и жду
Когда-нибудь в каком- нибудь году
Она вдруг отрезвеет и поймет
И ужаснется ее сладкий рот

И закричит те нужные слова
" Твоя любовь права ! права ! права !
А я больна была и все убила
Прости меня !" и сдернет маску рыла



Ma tendre amie m’a tué
D’un groin s’est revêtu son minois
Elle a crié, glapi et filé
Vers un paradis de rire et de miroirs sans moi

Toute une année, j’ai souffert et marmonné
Je voulais disparaître, mais je suis survivant,
Mon ange à Paris ou bien à Milan
Et toujours saoule ou bien alitée

Je la suis, vigilant, dans l’attente
Un jour, telle ou telle année,
Elle saisira, tout à coup dégrisée
Sa délectable bouche touchée par l’épouvante

Et hurlera les mots attendus
« Ton amour était vrai ! Vrai ! Vrai !
Malade, il a fallu que je le tue
Pardonne-moi », elle arrachera son masque de goret.

Edward Limonov, Мой отрицательный герой, (Mon héros négatif), Poésies 1976-1982, New York-Paris, Glagol, Moscou, 1995.






vendredi 18 juillet 2008

Tirer sa révérence




(Vers traduits du russe par TM)


LE «PASSANT CONSIDÉRABLE»

В этом мире я только прохожий
Ты махни мне веселой рукой
У осенного месяца тоже
Свет ласкаюший, тихий такой

Je ne suis dans ce monde qu'un passant
Que tu salues d'une main légère
La saison d'automne arbore également
Cette caressante et calme lumière.
(Sergueï Essenine, À ma sœur Choura, Poésies, septembre 1925)

L'ÉLÉGANT
Я ношу цилиндр не для женщин,
Глупой страсти сердце жить не в силе.
В нём удобней, грусть свою уменшив
Золото овса давать кобыле.

Je porte un haut-de-forme non pas pour les femmes,
Pour la passion bête mon cœur n'est plus assez fort.
Commode couvre-chef coupe court au vague-à-l'âme
Nourrissant la cavale de l'avoine d'or.

(Madrigal inédit de Sergueï Alexandrovitch Essenine, cité par Wolf Erlich, in Le droit de chanter)


jeudi 17 juillet 2008

Les trains au départ et la musique des rues





(vers traduits du russe par TM)

LE VAGABOND

В какой-то срок, в каком-то годе
Мы встретимся, быть может, вновь…
Мне страшно – ведь душа проходит,
Как молодость и любовь

(С. Е., Прощанние с Мариенгофом)

Nous nous retrouverons peut-être un beau jour,
À nouveau, telle ou telle année,
J’ai peur —comme la jeunesse et comme l’amour
L’âme ne fait que passer.»

(Essenine, Adieux à Mariengoff , Poésies)

mercredi 16 juillet 2008

L'ami





(LETTRE TRADUITE DU RUSSE PAR TM)


ESSENINE EST PARTI POUR UN LONG PÉRIPLE EUROPÉEN (ET AMÉRICAIN) AVEC ISADORA DUNCAN. L’EUROPE LE DÉBECQUETE :.

CONNAISSEZ VOUS L’EUROPE ?
« Connaissez-vous l’Europe, seigneur miséricordieux. Non vous ne la connaissez pas. Mon Dieu, quelle sensation, comme ça fait battre le cœur… Ô non, vous ne la connaissez pas.
D’abord, mon Dieu, une telle crasse, uniformité, déchéance spirituelle, que ça donne envie de vomir. Le cœur bat sous le coup de la haine la plus désolée, en proie à une démangeaison intolérable, mais pour mon malheur, comme l’a dit Erdman, un excellent poète que j’ai détesté à cette occasion, il n’y a rien pour se gratter. Pourquoi ? Je serais prêt à m’enfoncer une brosse à chaussures au fond de la gorge pour me calmer, mais j’ai une petite bouche et une gorge étroite. Il avait raison, ce maudit Erdman, et embrasse-le mille fois de ma part pour ça…
…Ô, j’ai compris à présent que vous étiez incommunicado, et la prochaine fois, en guise de vengeance, je vous écrit en anglais — vous ne comprendrez rien.
Bref, uniquement parce que vous me dégoûtez de m’avoir oublié aussi vite, j’ai traduit avec une jubilation mauvaise toute particulière, vos poèmes épiques scandaleux en anglais et en français, je vais les publier à Paris et à Londres.
Je vous envoie tout ça en septembre, dès que les livres seront sortis.
Voilà mon adresse (Pour que tu n’écrives pas). »

(Sergueï Essenine, Ostende, Belgique, 1922, correspondance avec Mariengof)





mardi 15 juillet 2008

L'homme traqué



LE FAUVE
О, привет тебе, зверь мой любимый!

Ты не даром даёшься ножу!

Как и ты, я, отвсюду гонимый !

Средь железных врагов прохожу.

Salut, ô bête fauve bien-aimée !
À ma lame, tu ne te rends pas en vain
Comme toi, de toutes parts chassé
Cerné d’ennemis de fer, je me fraie un chemin.

( Sergueï Essenine, Poésies,
traduit du russe par TM)

lundi 14 juillet 2008

Le poète en joli cœur



(EXTRAIT TRADUIT DU RUSSE PAR TM)

ESSENINE EST MOINS CON QU’IL EN A L’AIR :

« UN CERVEAU
L’attention redoublée que me portait Essenine ne passa pas inaperçue.
—Dis-moi, Nadia, me dit Natacha Kougoucheva, tu t’es liée d’amitié avec Essenine, maintenant. Comment il est, dans l’intimité ?
—Tu sais, lui répondis-je, il est très intelligent !
Natacha s’exclama :
—Intelligent ! Essenine, c’est la poésie même, l’émotion même, et toi tu me parles de son intelligence. Intelligent ! Comme pour parler d’un magistrat compétent… Comment est-ce que tu peux faire ça !

Évidemment, Natacha faisait allusion à ce que deux ans plus tard Essenine exprimerait dans une strophe envoûtante sur « La bourrasque des yeux et la crue émotive ». Mais pour l’instant, rejetant toute idée plus favorable à ma cause que celles sur lesquelles il avait fait des vers jusque-là, je me lançais dans une contestation enfiévrée de ce qu'elle venait de dire.
—Je peux et c’est ce qu’il faut ! Il vaudrait même mieux dire que c’est un sage. En effet, tu m’as demandé ce que j’avais pu voir en lui de nouveau. Alors voilà : il a un esprit large, universel. À côté de lui, je ne suis qu’une étudiante affligée d’une livresque cervelle de moineau.

Kougoucheva n’était pas la seule à penser que dans les vers de Sergueï Essenine, la poésie devait ravaler ce qu’on appelle habituellement l’esprit. Mais il n’aurait pas été poète, si ses vers n’avaient été illuminés du tremblement de l’idée. Ses vers n’auraient pas respiré la pensée.
—… Bien entendu, ai-je continué, j’avais compris avant, en lisant ses propres vers… Tu te souviens :

Je n’ai encore jamais été économe,

Ni écouté une chair raisonnable.

« On peut se perdre dans ces deux vers ! Mais c’est seulement lorsque je me suis liée d’amitié avec Essenine, que j’ai compris à quel point son esprit était profond et singulier.
Aucune de mes explications ne trouva grâce aux yeux de Natacha. »

(Nadiejda Volpine, Rendez-vous avec un ami, Mémoires)

samedi 12 juillet 2008

Rengaines Dépressives



(Я ль виноват..., 
traduit du russe par TM)

Я ль виноват, что я поэт
Тяжелых мук и горькой доли,
Не по своей же стал я воле
Таким уж родился на свет

Я ль виноват, что жизнь мне не мила
И что я всех люблю и вместе ненавижу,
И знаю о себе, чего ещё не вижу
Ведь этот дар мне муза принесла

Я знаю – в жизни счастья нет,
Она есть бред, мечта души больной
И знаю – скучен всем напев унылый мой
Но я не виноват – такой уж я поэт.

De l'amertume, des déchirements,
D'être poète suis-je délinquant,
Jamais ma volonté ainsi ne me conçut,
C'est ainsi qu'au monde je suis venu.

Si la vie n'est pas tendre, suis-je délinquant
Toutes et tous du même souffle, j'aime et je hais
Sur moi-même, ce qu'on ne voit pas encore, je sais
C'est de la muse elle-même que je tiens ce présent.

Je sais que dans cette vie, il n'est de joie concrète
Qu'errance et rêverie d'une âme maladive,
Je sais l'ennui pour tous de mes rengaines dépressives,
Mais je ne suis pas coupable — puisque je suis poète.


(Sergueï Essenine, Suis-je coupable…, Poésies, 1912)


vendredi 11 juillet 2008

Un vrai professionnel



(Extrait traduit du russe par TM)

ESSENINE CONNAIT SON BOULOT :

LES VERS

—Les vers que vient de lire Volodia étaient très bons. Et qu’est-ce que tu en as pensé ? Ça t’a plu ? Ces vers étaient excellents ! Tu as vu comme il vole de mot en mot ? Bravo !
Essenine ne s’avance pas, il se jette littéralement dans un autre coin de la pièce, vers la cheminée. Secouant sa cigarette, il poursuit, en contemplant la fumée qui s’élève.
—…Excellents, ces vers ! Il oublie toutefois quelque chose ! Et ce n’est pas le seul ! Ils croient tous que voilà : rythme — mesure — image, et l’affaire est dans le sac. Ce sont des professionnels. Le diable m’emporte, des professionnels ! On peut apprendre ça au berceau ! Tu te souviens de « Pougatchev » ? Quel rythme avait le poème ? Un rythme en pointillé ! L’éclat des chaussures vernies ! Personne ne peut m’en remontrer dans ce domaine ! De nos jours, dès que tu fais sourire avec des vers, que le public reste assis, qu’il lève son chapeau, te voilà professionnel !
« On dit que je m’inspire de Blok ou de Kliouyev. Bêtises ! Je suis ironique, moi. Tu sais qui est mon maître ? En toute conscience… C’est Heine, mon maître ! Voilà !

(Wolf Erlich, Le droit de chanter, Mémoires)

mercredi 9 juillet 2008

Portrait du poète en sale type


 (EXTRAITS TRADUITS DU RUSSE PAR TM)

ESSENINE A UN SALE CARACTÈRE :

« LA FUSILLADE AVORTÉE

Café « Les Douze » sur Sadovaïa.
Un type qu’on ne connaissait pas s’approche de Vladimir Richiotti et le tire par la manche. Richiotti n’écoute pas. L’inconnu tire plus fort sur sa manche. Aucun résultat. Essenine les observe du coin de l’œil. Finalement l’inconnu prend Richiotti par l’épaule. Essenine bondit :
—Vous vous croyez tout permis ?
—Je veux l’arrêter ! dit l’inconnu en grimaçant un sourire.
À la seconde même, Richiotti épouvanté saisit le bras d’Essenine et le persuade de ranger son arme.
—Pose ton revolver ! À quoi il va servir ? C’est mon copain ! Il plaisantait !
—Un copain ?
Essenine range son arme à contrecœur et s’assied à une table. Au bout d’un moment, convaincu que les deux hommes bavardent paisiblement, Essenine intervient :
—Dis à ton copain que c’est un imbécile ! On ne plaisante pas avec ce genre de choses. »

(Wolf Erlich, Le droit de chanter, Mémoires)

ESSENINE EST PARANO

« ENCORE LA POLICE
On venait de semer un policier qui, selon Essenine, nous suivait.
Il s’arrête à un coin de rue pour souffler.
—Tu comprends ? On s’en est sorti de justesse !
Une fois qu’on a repris notre souffle, on tourne dans la rue. Devant nous, une longue allée sombre (crépuscule).
Tout à coup, il me prend par le bras et se colle contre le mur. Sa main tremble.
—Qu’est-ce qu’il se passe ? Sergueï ?
—Pour l’amour de Dieu, baisse la voix ! Regarde sur notre perron !
Sur « notre » perron, le policier est assis tranquillement. On attend une demie-heure, plaqués au mur, osant à peine respirer. Finalement notre « terreur » se lève et se dirige vers une autre ruelle. On dévale la rue en trombe, on s’engouffre dans l’entrée de l’immeuble et on monte les sept étages d’une traite… Quand il me semble qu’il s’est enfin calmé, je dis :
—Sergueï, tu es malade ! Réfléchis ! La police ne peut rien contre toi !
—Tais-toi ! Ils me suivent ! Tu comprends ? Ils me filent !
Il se tourne vers la table et prend une cigarette d’une main tremblante.
—Mais peut-être que je suis vraiment détraqué…

(Wolf Erlich, Le droit de chanter, Mémoires)

dimanche 6 juillet 2008

Interculturel VI


(LE POÈTE DANS L'ESPACE INTERCULTUREL, 
ESSAI D'ANDREÏ GRITSMAN, TRADUIT DU RUSSE PAR TM)

SIXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE

MASSE CRITIQUE

Parfois, quelques poètes doués se retrouvent dans un même espace culturel, et alors se forme une sorte de «masse critique» du talent. Au bout de quelque temps que ces poètes respirent le même air nocturne chargé d'humidité du fleuve dans la vallée, ils acquièrent un sentiment semblable de destin artistique commun et trouvent petit à petit une voie commune d'adaptation à la culture environnante. Il arrive qu'on trouve aussi des points communs avec des auteurs d'une autre origine linguistico-culturelle, mais possédant une expérience similaire d'adaptation à une nouvelle sphère. Cela crée une occasion de communiquer au niveau du sentiment poétique, de la vision poétique du monde et de la création d'un nouveau dictionnaire poétique interculturel. Ainsi surgit au fur et à mesure une nouvelle variante de la communication poétique : de la poésie en anglais écrite par des poètes dont l'anglais n'est pas la langue natale. La poésie dans un «second» langage. Et nous n'en parlons pas du tout dans un sens condescendant et didactique, mais comme d' une autre langue d'expression de l'âme de l'auteur. Venus du monde entier, les auteurs débarquent en Amérique et se mêlent à la culture poétique américaine, infléchissant une nouvelle direction : «la poésie américaine avec accent». Ce n'est pas un phénomène tout à fait neuf, ni unique, et on trouve d'autres exemples intéressants dans d'autres cultures littéraires contemporaines, dans d'autres langues, par exemple, le russe. Et l'affaire ne se résume pas à la question: l'auteur écrit-il dans les deux langues. 

L'ÉCOLE DE FERGANE
Quoiqu'en littérature russe, la situation la plus caractéristique soit un peu différente : Le poète est chargé d'un milieu culturel autre, mais il écrit toutefois en russe. Citons quelques exemples. Beaucoup ont entendu parler du brillant poète russe vivant à Fergane, Chamchad Abdoullaïev, l'auteur chef de file de «l'école de Fergane». Petersbourgs et Moscou sont très loin de Fergane, les insectes bourdonnent, la nuit asiatique d'Akhmatova s'étend tout autour. Et néanmoins Abdoullaïev «l'Européen» de Fergane, transmet dans son russe différent, personnel, remarquablement le souffle d'un tel lieu, cette terre desséchée en train de se craqueler, et sa nostalgie particulière pour la culture mondiale. Aujourd'hui la poésie russe présente des auteurs tels que Sandjar Yanichev et Soukhbat Aflatouni, de Tachkent, Alina Talybova de Bakou, et autres. L'étonnant poète d'Ukraine occidentale Vassyl Makhno vit aux États-Unis et crée une poésie philosophique ukrainienne, installée sur un parrallèle new-yorkais. Des vers écrits en Ukrainiens et «retransmis» en russe par l'auteur, ce qui crée un étrange effet de langage, reflétant brusquement plusieurs surfaces. (cf. la publication de Vassyl Makhno dans la revue «Arion»). 

TOMBEAU DES MUSES

Bien sûr, il est important de s'asseoir au café avec ses collègues et de boire ensemble un verre de bière, ou mieux encore, deux verres de bière. Se détendre, baisser la voix, partager ce qu'on a sur le cœur, comme au bon vieux temps. Malheureusement, pour des raisons diverses cela devient de plus en plus difficile: «la vie nous disperse». Internet améliore un peu cette situation: ces dernières années est apparu un phénomène culturel totalement nouveau — une collectivité électronique et des amis électroniques unis par une communauté d'idées. Par exemple les cercles littéraires russes en Allemagne, le groupe de l'Oural en poésie russe, les Russes à Prague, le Jérusalem russe et évidemment, le New York russe. C'est un café Internet littéraire avec des lectures nocturnes ou à l'aube, suivant le fuseau horaire où l'on se trouve et la qualité du travail du serveur. La prospérité de telles collectivités artistiques est liée à la possibilité d'emplir cet espace de passion et de tristesse. La passion et la tristesse — voilà le combustible énergétique de la poésie. Ainsi se crée le bruit de fond culturel, le «bruit des temps» de Mandelstam. Le bruit de nombreuses voix différentes, mêlées. Dans notre étrange sphère d'activité, en poésie, il n'existe d'habitude que quelques voix originales et c'est suffisant. En fait, on ne peut qu'en rêver. Le poète américain classique Ralph Waldo Emerson dans son essai «Poet» appelle les langues, «les tombeaux des muses» ou bien une poésie archéologique de fragments de terre cuite. Une promenade au cimetière des différentes cultures et époques est toujours surprenante et pleine de démarches originales. Ces cimetières sont d'habitude situés près des villes, habitées ou abandonnées. Dans ces villes nous, les artistes, sommes des passagers en transit dans l'attente d'on ne sait quoi. Dans ce vaste espace interculturel, le no man's land, c'est chacun pour soi. Et c'est bien, parce que lorsqu'on reste seul on commence à parler avec soi-même sur ce qui nous passe par la tête. Par exemple, on marmonne des vers.

(FIN)


Retrouvez Andreï Gritsman (en anglais et en russe) à:

http:/
/www.interpoezia.net



jeudi 3 juillet 2008

Interculturel V




(Letov, légende punk du milieu rock'n'roll de Russie, poète, émeutier, bouillonnant, mort l'année dernière).

(LE POÈTE DANS L'ESPACE INTERCULTUREL, ESSAI D'ANDRÉ GRITSMAN,
 TRADUIT DU RUSSE PAR TM)

CINQUIÈME PARTIE


Vaccin contre le ghetto


L'assimilation d'une nouvelle culture, sa réception — c'est un «vaccin» contre la maladie du «ghetto culturel». Dans le cas contraire l'artiste se voue à passer tout le restant de sa vie créative à l'isolement dans une quarantaine culturelle. Cet état –est une réalité pour beaucoup d'auteurs émigrés. L'issue à cette situation dépend du talent. Un individu réellement créateur ne passera pas son temps à répéter ce qu'il a déjà dit plus d'une fois. Chaque quantum de la production littéraire est individuel, est un acte unique de création artistique. Souvenons-nous encore une fois de Mandelstam: « Vivant en incomparable, ne va pas comparer». Chacun découvre à nouveau l'Amérique, à ses propres risques et périls, avec sa propre crainte. Chaque vie est pénétrée de son propre drame. Le poète a la sensation de ce drame ou si vous voulez, de sa tragédie, d'une façon aigue et spontanée au cours de son activité créatrice, mais il en est de même dans sa vie. Le plus important — c'est le degré de talent et de capacité à trouver son intonation, sa voix particulière. Une intonation originale et une voix propre — sont les caractéristiques nécessaires, et sans doute les manifestations les plus éclatantes du talent poétique. Tout le reste peut être appris, comment démarrer petit à petit et «investir» dans sa carrière créatrice. La poésie de la diaspora, c'est à dire dans l'espace interculturel, est une poésie de la solitude. Ce n'est pas forcément une poésie solitaire, mais — c'est une poésie dans la solitude. Un tel poète vit tout seul, et le processus littéraire linguistique se produit à l'intérieur de lui. Il s'agit d'un espace où rêgnent de nouvelles lois physiques et lyriques. Et c'est très bien, extrêmement utile — d'être seul avec soi-même. 

À l'intérieur de la cage thoracique
Mais il est très bien aussi d'étre dans l'espace interculturel avec d'autres, qui sont eux aussi solitaires, qui abritent et bercent eux aussi quelque chose d'installé à l'intérieur de la cage thoracique. Chez l'artiste outsider, il y a une disposition naturelle et même une attirance pour le rôle d'observateur. Il y a quelque chose d'énigmatiquement plaisant à observer la nouvelle vie à travers le prisme de l'exclusion, du point de vue de la «personne déplacée». Naturellement, on repense à Vladimir Nabokov. Était-il un écrivain américain ? Ou bien s'agissait-il d'un explorateur doué d'un meilleur sens de l'orientation sur les îles inconnues, y compris celles du langage ? La capacité d'embrasser le paysage de l'extérieur, ressentir chaque vallée, chaque petit bois est essentielle à l'auteur qui crée sur le territoire d'une langue et d'une sous-culture étrangère. Il m'apparaît qu'on peut considérer beaucoup d'auteurs d'origine étrangère comme des observateurs, et que le caractère de leur création est alors plus clair, les quelques angles de vue particuliers, sous lesquels ils voient les phénomènes qui les entourent. Brodski était selon moi un immense poète anglophone. Mais simultanément, ce n'était pas un «poète américain». C'est ici que gît la source de l'incompréhension du rôle de Brodski dans la poésie américaine contemporaine : non ressemblance, idiosyncrasie, non idiomatisme — ce qui signifie : incorrect. En fait, la terre américaine n'intéressait pas tellement Brodski. À l'exception de certains instantanés de Washington en hiver, et de paysages de la Nouvelle-Angleterre à l'époque où il était professeur au collège de Mount Holliock à Headley Sud, dans l'état de Massachussets, il passait en quelque sorte à côté de l'Amérique contemporaine. Son intérêt se situait ailleurs, dans le domaine du paysage acméiste culturel commun, dans d'autres zones de séjour de l'art.

La dernière lecture de Brodski
 Il m'a échu d'assister à l'une des dernières, peut-être à la dernière lecture de Brodski à Manhattan. Quelque peu condescendant à l'égard du public intello de cette salle bondée, Brodski fit la réflexion que pour lui la création dans la langue russe ou la langue anglaise se présentaient à lui comme deux processus absolument différents, trouvant leur origine dans des points de référence complétement différents. Il mentionna que la création poétique en anglais ressemblait pour lui à la solution d'une grille de mots croisés, un problème intellectuel. De mon point de vue, la force de sa poésie en anglais tient bien au fait que Brodski s'écartait constamment de cette voie et tombait dans le fossé sans fond et aérien de poésie universelle, surlangue métaphysique. 

La mesure des strophes

Par contraste, l'intérêt de Nabokov pour l'interprétation de la «tragédie américaine» est manifeste tant dans ses vers que dans sa prose et a naturellement atteint son point culminant dans «Lolita». Il est néanmoins curieux que Nabokov trouve possible d'assembler dans le même livre ses vers russes surprenants, nostalgiques, à première vue «simplissimes» avec des poèmes américains pleins de maîtrise et des problèmes d'échecs — tout ça sous la même couverture. L'auteur vivant à l'étranger parcourt des yeux les revues littéraires, parfois fièvreusement, parfois avec jalousie, les articles et les recueils publiés par le puissant complexe littéraro-industriel de son pays d'origine. L'accessibilité d'Internet ne fait qu'aggraver les symptômes de cette «maladie». Ainsi, l'auteur vivant à l'étranger peut très bien s'orienter dans le processus littéraire à l'œuvre dans son pays. Du coin de l'œil, il contemple sa nouvelle vie réelle. Il peut donc encore mieux s'écarter des deux réalités. Cependant, ni la lecture de revues fraîchement imprimées, ni l'Internetomanie ne peuvent complètement séparer l'auteur étranger de la vie quotidienne sous ses fenêtres, où, au-delà des carreaux d'une frontière littérale et alphabétique se dresse décembre sous nos latitudes — pluie subtropicale froide, enseignes en anglais, petits enfants sur le terrain de jeux en train de crier, de se plaindre et de se réjouir en anglais. C'est la schizophrénie de notre vie réelle. Mais on la fait sienne, cette vie géoculturellement dispersée. Et il vaut mieux l'aimer, car il n'y en a pas d'autre. Si quelqu'un en doute et essaie d'ajuster son regard jusqu'à la netteté et de refocaliser sa lunette intérieure sur des mirages éloignés, il perdra alors les contours de la réalité qui l'entoure. Naturellement, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Comme l'eau qui coule, la langue alimente et emplit tout espace vide. Et il s'avère que le long du fleuve s'étend une voie ferrée à sens unique et qu'entre celle-ci et le fleuve s'élève une petite gare. Et le train prend de la vitesse en s'éloignant de la gare de plus en plus, battant la mesure de chaque syllabe des mots, battant la mesure des strophes.

(À SUIVRE)



Retrouvez Andreï Gritsman (en anglais et en russe) à :