samedi 27 septembre 2008

GARY BRECHER LES MAINS DANS LE CAMBOUIS



ISLAMABLOG 3

PAR GARY BRECHER

(THE WAR NERD)

(TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR TM)

ORIGINAL AU:

http://exiledonline.com/war-nerd-islamablog-day-3/#more-1146



HOTEL FERMÉ POUR RÉNOVATION

Ceci est ma troisième note sur l’explosion du Marriott d’Islamabad. Bon Dieu le nom dit tout : "Marriott d’Islamabad " Deux mots qui ne vont pas très bien ensemble. La ville n’est pas assez grande pour qu’ils coexistent, surtout quand on voit la grosse enseigne du Marriott en lettrage Disney. Vous avez Islamabad d’un côté, et le Mariott de l’autre, mais on peut pas avoir les deux ensemble — en tout cas, pas pour très longtemps.
C’est le thème d’une théorie avancée sur Internet sur la raison de l’attentat : « Un symbole de l’influence occidentale » sous le nez des Al Quaîda/Talibans. Mais il circule tout un tas de théories sur le net. C’est une des leçons d’aujourd’hui pour le fan de guerre, version 21ème siècle : un ordinateur devient un gros vecteur du « brouillard de la guerre » dont parlent les types comme Keegan. Moi je suis pas tellement fan de ce genre de brouillard parce que tout un chacun doué de bon sens sait que la guerre est déjà en soi une affaire chaotique et imprévisible ; et comme théorie en soi, elle ne sert qu’à une chose, c’est donner un prétexte aux commentateurs pour se débiner quand leurs propres troupes flinguent des villageois. Mais pour un vrai fan de guerre, C’est le troisième jour après un événement important qu’on obtient l’effet brouillard.
C’est la partie délicate.
Hier, par exemple, j’ai reçu un tuyau très intéressant d’un fan indien , qui disait que tout le monde dans le sous-continent sait qu’une explosion faite avec des explosifs de haute qualité porte la marque de fabrique de l’ISI, les services secrets du Pakistan. J’ai vérifié, et bien entendu il traîne quelques histoires sur des agents de l’ISI pris la main dans le sac de RDX , leur explosif favori.
Bon, voilà un enseignement pour le fan de guerre : quand on accède trop facilement à une information de qualité comme celle-là dans un conflit où l’on fait beaucoup de relations publiques des deux côtés, il faut se garder de perdre la tête. Il vaut mieux se demander si on n’a pas obtenu l’info TROP facilement. Voici ce que j’entends par là : il me semble que les agents secrets indiens sont désireux de coller tout le plastique trouvé de Lahore à Assam sur le dos de l’ISI. Bien sûr, c’est peut-être vrai. Ces sont des salauds très méchants, aucun doute. Mais il faut garder son sang-froid et mépriser froidement toutes les parties en présence, comme un flic.

PÂTE À MODELER

Après avoir fouiné un moment, je suis enclin à croire que même si cette info vient des services secrets indiens, elle fiable : l’ISI est connue pour livrer ce genre de pâte à modeler à ses petits amis du Kashmir, d’Assam, et de toutes les régions d’Inde où on a envie de faire sauter quelques dignitaires.
Et l’ISI a des raisons de s’énerver en ce moment, au Pakistan. Le nouveau Premier Ministre, Zardari, tombe à bras raccourcis sur les mandataires de l’ISI au Waziristan, y compris les chefs talibans qui ont tué sa femme. Vous vous souvenez de l’assassinat de Benazir Bhutto. Ça reste en mémoire comme le mensonge officiel le plus bête de l’Histoire : Les Pakistanais des services de sécurité ont dit qu’elle était morte d’avoir cogné la tête sur la portière de voiture. Sérieux : « Ce tireur embusqué n’a rien à voir là-dedans ! C’est cette horrible porte de 4x4 qui a tué cette pauvre femme ! » Ma foi peut-être. Avec l'aide d'un flingueur taliban. Ou trois.
Zardari a donc des raisons de haïr les talibans et les talibans sont en sous-main l’aile armée de l’ISI. Une armée par procuration est quelque chose de très commode. L’ISI peut se servir du Waziristan, perdu à la frontière de l’Afghanistan, comme les Syriens se servent de la Bekaa, comme camp d’été pour les insurgés qu’ils sponsorisent. L’ISI entraîne ses groupes kashmiris préférés ainsi que leurs marionnettes en Afghanistan.
Quand je dis que Zardari a des raisons de les haïr, je veux pas dire parce qu’ils ont tué sa femme. Il faut oublier l’idée que les dirigeants sont attachés intimement à qui que ce soit d’autre en dehors d’eux-mêmes et leurs tribus. Zardari s’appelle comme ça parce que c’est le chef du clan des Zardari, comme les clans écossais s’appelaient les Mac-ceci ou les Mac-cela. La querelle est ici tribale et non privée. Peut-être que lui et feu Benazir s’aimaient bien. Je ne sais pas, j’en doute, mais qui sait . C’était un mariage dynastique, comme en Europe d’autrefois. C’était pas une comédie romantique. (Ça c’est une idée marrante, une comédie romantique dans les élites pakistanaises. Je peux peut-être vendre ce script-là).

TAXIS

Zardari a promis d’arrêter les terroristes et un journaliste crédule croit que c’est à cause de ça que les talibans Al Quaîda ont attaqué Islamabad. Mais les mecs, tous les dirigeants pakis ont toujours dit ça pour que l’aide américaine continue à déferler et tous les chauffeurs de taxis du Pakistan rigolent quand cette annonce est faite à la radio entre des morceaux de musique Bollywood. Ça ne veut rien dire. Zardari tient un double langage, il a aussi dit que les Pakistanais combattraient les troupes US qui passaient la frontière à la poursuite des talibans. Ça c’était pour ses compatriotes, par contre.
Ni l’une, ni l’autre de ces réflexions n’ont la moindre signification.
Ce qui en a peut-être une c’est que selon les rumeurs les dirigeants pakis devaient au départ se réunir au Marriott la nuit de l’attentat. Elles sont devenues si insistantes que le siège de Marriott a dû démentir.
Et si vous suivez les actualités avec attention vous savez qu’un démenti officiel est une des preuves les plus solides sur le marché. Alors on dirait que, ouais, la nouvelle clique de Zardari allait dîner à l’hôtel, avant de prendre peur et de déplacer tout ça au palais. Et nous y revoilà avec notre triste petit kamikaze et sa bombe, obligé de se résigner à du deuxième choix, en tenue de combat avec rien à faire sauter sauf quelques huiles de la CIA. Vous voyez, depuis le début, je savais bien qu’AL Q pouvait pas être assez con pour viser la CIA. Ils étaient forcément après un gibier plus gros.

L’OREILLER DE SALADIN

Alors si c’était bien Zardari la cible, c’est qu’Al Q pensait qu’il allait agir contre ses amis de l’ISI, parce que l’ISI leur avait passé le mot, et ils ont décidé de s’en débarrasser avant qu’il prenne trop ses aises. Le dîner a été déplacé, et qu’est-ce qui s’est passé après ? C’est un instant très intéressant : vous êtes un officiel de l’ISI et vous venez de vous apercevoir que la réception se déroule finalement au Palais. Pendant ce temps-là vos agents talibans envoient un kamikaze jihadiste (quel nom pour un groupe de rock) au Marriott. Est-ce que vous annulez ? Apparemment non, à en juger par la taille du cratère devant l’hôtel.
Et pourquoi pas ? Eh bien le terrorisme consiste pas toujours à tuer un ou des ennemis. Au Pakistan on se sert des bombes pour faire passer un message. Donc même si le Premier Ministre était pas au Marriott, l’idée qu’il devait y être, qu’il aurait pu se retrouver éparpillé au centre du cratère, peut avoir un puissant effet « dissuasif ». Il réfléchira à deux fois.
On raconte que Saladin était sur le point de commencer une campagne pour nettoyer les cavernes où s’abritait la secte Ismaelienne des Assassins. Puis il s’est réveillé et un couteau était planté près de sa tête avec un mot : « Cher Monsieur Saladin, veuillez s’il vous plait  reconsidérer vos projets de campagne contre nous, signé, vos amis les Assassins ». La campagne avait été annulée sur-le-champ.
C’est mon hypothèse sur ce qui les a poussé à faire l’attentat malgré tout, même si Zardari était pas au Marriott, c’est l’idée qui compte. La bombe c’était le couteau dans l’oreiller de Saladin.
Mais tout ça, dit-on, peut changer. J’en suis à mi-chemin du tri des infos. Dans une colonne War Nerd normale, je vous épargnerais ces peut-être mais c’est le but des Islamablog, montrer la démarche au travail comme avait dit un animateur de séminaire, dans mon bureau. Je ne sais pas ce qu’il voulait dire, personne n’écoutait, mais je suis prêt à tout essayer au moins une fois.


NOTE DE LA RÉDACTION : Gary Brecher, plus connu sous le pseudo de « The War Nerd », (le binoclard fan de guerre), est un personnage mythique de la rédaction d’eXile. Habitant de Fresno, obèse et accro au Coca light, il connaît tous les conflits par cœur depuis la Guerre du Feu. Passionné par son sujet, il est perpétuellement à la recherche de nouvelles informations ; fin analyste, il avait prévu la victoire du Hezbollah, avant la guerre de 2006. Ses chroniques à feu et à sang (De Stalingrad aux Tigres Tamoul) sont rassemblées dans un volume en anglais, intitulé The War Nerd disponible au lien ci dessus. Lecture recommandée aux amateurs de stratégie militaire et d’humour macabre.


jeudi 25 septembre 2008

INTERNATIONAL JUNKIE TRIBUNE VII


 
(Édouard Limonov, Moscou 2007)

JE M'HABILLAIS DE SIGNES, SANS LE SAVOIR. POUR CE QUI EST DU STYLE, JE CHOISISSAIS INTUITIVEMENT LE DÉTONANT.

Annie  Le Brun, Ombre pour Ombre, Gallimard.

lundi 22 septembre 2008

Gary Brecher persiste et signe


ISLAMABLOG
DE GARY BRECHER
(THE WAR NERD)

(TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR TM)
L’original est disponible à :
http://exiledonline.com/war-nerd-islamablog-day-2/#more-1122



CE QUI NE TIENT PLUS DEBOUT

Voilà ce que je vous propose : Je vais suivre cette histoire d’Islamabad quotidiennement pendant quelques jours, essayer de parler honnêtement de la façon de filtrer l’intox, pour essayer de piger ce qui se passe vraiment.
Ce devrait être un cas d’école intéressant, parce que toutes sortes de rumeurs circulent déjà, que j’ai appris pas mal de choses surprenantes, et découvert que mes premières hypothèses étaient fausses.
Évidemment, quand on est lent, tout devient une surprise. J’ai vu un gros titre aujourd’hui : « Al Quaïda soupçonné dans l’attentat d’Islamabad ». 
 Oh ? Sans blague ? Vous êtes sûr que c’est pas les Basques ? Ou le FNLC ?
Ce qui m’a étonné sont les informations d’aujourd’hui, selon lesquelles le camion n’était pas bourré d’un explosif à l’engrais, mais d’un explosif commercial de bonne qualité. Comme c’est plus efficace, il en faut moins. Aux dernières nouvelles, on parle d’une demie-tonne d’un produit de premier choix, pas d’une tonne d’engrais au nitrate. Ce qui soulève des tas de questions. Pourquoi s’emmerder avec ça ? Si une tonne d’engrais avec un petit noyau d’explosif de bonne qualité relié à un détonateur ou deux fait l’affaire, pourquoi gaspiller du bon matériel ? Au stade où nous en sommes, je ne dispose d’aucune réponse intelligente à cette question. On en est à poser les questions, et la clé est d’être désireux de voir ce qui ne tient PAS debout. La première erreur que commettent les apprentis fans de guerre, c’est toujours de croire à l’histoire qu’on leur fournit. Très souvent, la clé de l’affaire tient à la faculté de voir ce qui ne colle pas, et non d’essayer trop tôt de reconstituer une logique.


CHIENS RENIFLEURS

L’usage de l’explosif de bonne qualité peut s’expliquer par des tas de raisons, comme l’espace, par exemple. Un explosif plus puissant, ça signifie qu’on peut l’entasser dans un véhicule plus petit. J’ai regardé la vidéo de surveillance de l’explosion pour essayer de voir quel genre de camion ils avaient utilisé, mais jusque là, j’ai pas pu juger de sa taille, ni décider si ça avait une quelconque importance.

Ensuite il y a la question de l’offre et de la demande : si on est en possession d’un stock illimité d’explosifs de bonne qualité on n‘a pas besoin de se coltiner l’engrais avec son odeur et son volume. Ils ont peut-être cru que les chiens de l’hôtel, ne sentiraient que l’engrais et pas l’explosif commercial. Et il y a là encore un autre domaine d’investigation que j’entame, dans l’idée que j’ignore l’information cruciale : est-ce que ces chiens sont entraînés à renifler un large éventail d’explosifs, ou bien uniquement une sorte, comme le nitrate d’ammonium ou la dynamite ? Quelqu’un peut me renseigner ?

SANCTUAIRE

Il se peut qu’Al Q n’aie pas à se soucier des fournitures dans ce cas, parce qu’ils sont très implantés au Pakistan — merde, si au bout de sept ans la CIA trouve toujours pas Ossama, alors qu’il savent qu’il est au Pakistan, on se dit que les jihadistes sont bien retranchés là-bas.

En réalité, le Pakistan est maintenant plus sûr pour eux que l’Afghanistan. C’est pour ça qu’on entend tout ce boucan dans la presse sur les troupes US s’infltrant au Pakistan, venus de l’Afghanistan : parce que le Pakistan est un sanctuaire pour les Taliban/Al Quaïda fuyant les troupes de l’OTAN/ISAF. Le Waziristan est pour eux ce que le Cambodge était à l’armée nord-vietnamienne, une base arrière pour entreposer le matériel, le ravitaillement, et les hôpitaux.

DEMOLITION MAN

Grâce au contrôle effectif qu’ils exercent sur certaines parties du Pakistan, ils peuvent entasser du matériel, y compris toutes sortes d’explosifs, ce qui — pour revenir à l’explosion d’Islamabad — signifie qu’ils n’ont pas besoin de s’emmerder avec de l’engrais. Pas d’erreur, ils ont mis le paquet, utilisé une grande quantité d’explosif puissant, à en juger par le cratère qu’ils ont laissé devant l’hôtel. Besoin qu’on vous creuse un puits ? Adressez vous aux terrassements Ossama, excavation pendant que vous inspectez le camion, cratère garanti.

Un attentat au camion bourré d’explosifs comme celui-ci exige toutes sortes de calculs. L’un des plus importants est d’évaluer de sang-froid à quelle distance on va pouvoir s’approcher de la cible. L’idéal étant évidemment de s’introduire dans le bâtiment, parce presque tout le souffle de l’explosion va se diffuser vers le haut. J’ai du mal à en parler encore aujourd’hui, mais le camion-suicide le plus efficace a été celui qui a tué 241 marines à Beyrouth, quand un idiot les avait cantonné dans une tour. Les Shiites ont littéralement lancé un camion contre l’immeuble et il s’est effondré.

L’INTERRUPTEUR DU MORT

C’est une vieille histoire, survenue avant que tout le monde ne se méfie des camions-suicides. La vigilance des gens a été éveillée, si vous me pardonnez l’astuce, donc vous avez peu de chances de vous approcher beaucoup. On ne peut plus se dire qu’on va entrer au portail des livraisons de l’hôtel ; il faut prévoir la bombe en fonction de l’endroit où l’on pense être arrêté. Peut-être que le faiseur de bombes a supposé cette fois qu’il n’irait pas plus loin que le portail où les chiens ont aboyé. (Au fait, est-ce que quelqu’un a retrouvé des morceaux de chien dans son jardin, dans des endroits comme Delhi ou Ankara ? Si c’est le cas, ne vous en séparez pas, c’est un souvenir qui prendra de la valeur, il vient probablement d’Islamabad). Le cratère, fait environ 20 mètres devant l’hôtel, mais quand ils ont repéré les lieux, Al Q a peut-être remarqué qu’il n’y avait rien entre le portail et la façade. Et l’architecture est très simple, tout en façade, cinq étages de chambres quasiment penchées sur le parking. Une utopie de poseur de bombes, parce que même si le camion est loin de l’hôtel le souffle se propagera vers l’extérieur et vers le haut en plein sur ces balcons. C'est bien ce qui s’est passé.

Une autre question que je me pose, c’est comment ils ont actionné la bombe. On voit sur la vidéo que le camion s’est enflammé, mais qu’il n’a pas explosé pendant une éternité avant de sauter quand même. Très bizarre que ça se passe comme ça. Dans la conception traditionnelle du camion-suicide, on a un chauffeur et un passager qui tient l’interrupteur du mort, censé exploser quand on cesse d’appuyer dessus. De cette façon, même si les deux sont abattus, les doigts se relâchent et ça saute. Et à ce moment, il y a la petite déflagration de détonateur, suivie, une nanoseconde plus tard, par le gros boum. L’incendie sur le parking n’est en principe pas au programme, et c’est de ça que ça avait l’air. On peut même voir les employés de l’hôtel rassemblés tot autour en train de donner des avis secourables, comme des imbéciles qui regardent un incendie de voiture à Fresno : « Vous avez un extincteur ? », « Ça m’est arrivé une fois…" , « Vous êtes assuré ? »

Je regarde la vidéo an grimaçant et en attendant que le machin explose et la stupidité de ces mecs m’abasourdit. Il y en a même un pour s’amener avec un petit extincteur et arroser le camion bourré d’explosifs. Le chauffeur était probablement en train d’embrasser son Coran et de tressauter comme Stevie Wonder, en sanglotant : « Au revoir maman ! À plus tard, petite sœur ! Tu vas me manquer, papa ! ». Ou alors il se préparait au paradis : « Je viens vous ramoner, les 76 vierges ! » et ce citoyen secourable s’approche avec son extincteur de supermarché à la main., dans une ville où la moindre détonation signifie « Allah est au boulot ». Il y a quand même des imbéciles, dans la vie. Moi, j’aurais essayé de voir à quelle vitesse un obèse peut courir le marathon Islamabad-n’importe où ailleurs, à la seconde même où je repérais ce camion en flammes.

PAS UN MÉTIER FACILE

Ensuite, il y a la question de savoir pourquoi il s’en sont pris au Marriott. Et pas parce que le Hilton est plus classe, non, pourquoi frapper un hôtel alors que le Premier Ministre tenait un banquet à deux pas de là le même soir ? j’ai dit hier quon disait que c’était parce que la sécurité était trop importante à la maison du Premier Ministre, alors Al Q, comme un bon quaterback de NFL a trouvé le second receveur, pour ainsi dire, et a balancé la balle dans ce coin-là. C’est possible. Le terrorisme c’est beaucoup moins facile qu’on croit, et on peut pas ramener le camion au garage en remettant à un autre jour. Ils sont conçus pour péter, ça se bouscule pas au portillon pour leur proposer une place de parking. D’autre part le chauffeur aussi, il s’est mis en condition pour se rapprocher de son Créateur, et il est pas facile de dire à un kamikaze de rentrer à la maison prendre une bonne nuit de sommeil, on ré-essaira la semaine prochaine. Il est probablement chauffé à blanc, alors il faut une deuxième cible au cas où la première est inaccessible. Peut-être que c’est ça, je ne sais pas encore.


LA CIA

Mais aujourdhui, une autre théorie a vu le jour : apparemment, il y avait une douzaine de gradés de la CIA au Marriott ce soir-là et peut-être qu’Al Q a décidé qu’ils valaient le coup. Moi, je leur foutrais la paix, comme l’armée nord-vietnamienne laissait tranquille les militaires et dignitaires incompétents, corrompus du Sud-Vietnam : il valait mieux laisser ces nuls à leur poste plutôt que de les tuer et risquer qu’on les remplace par des gens intelligents. J’ai un certain nombre de taupes infiltrées dans les forces armée et bases US dans le monde et elles disent plus ou moins toutes la même chose : « Gary, il y a longtemps que je n’ai plus aucune confiance dans la CIA ». La rumeur dit que les Navy SEALS (nageurs de combat)) abattent du boulot, alors que la CIA est une farce. Je me souviens avoir lu un bouquin sur les glorieuses activités de la CIA à la grande époque, et leur exemple des combines de la CIA, c’était un agent se faisant passer pour un homme de ménage d’aéroport au Yémen, pour voler un échantillon d’urine de l’avion russe où voyageait un gros bonnet du Kremlin. D’après ce livre, en analysant cette pisse ultra-secrète, ils ont découvert qu’un copain de Brejniev avait le diabète. Ça résume la CIA, renifler la pisse d’un vieux bureaucrate — et appeler ça travailler pour la sécurité de l’État.
 
Leur principal boulot, c’est de fournir des clients au marché immobilier de Langley, et s’assurer que toutes les ordures du Tiers-Monde ont de quoi s’acheter une villa sur la Côte d’Azur française. C’est à peu près tout. Alors pourquoi gaspiller tout ce bon explosif sur ces incapables ? Peut-être que c’était seulement parce qu’ils étaient là. Peu d’Américains en virée à Islamabad à cette période de l’année, et le tourisme est très calme là-bas depuis qu’ils ont brulé l’ambassade US et piétiné tous les Occidentaux qui leurs tombaient sous la main parce qu’un cinglé de Saoudien et ses fidèles ont pris d’assaut la Mecque en 1979. Si vous vous demandez ce que les Américains ont à voir là-dedans, eh bien la réponse est : absolument rien. Mais les foules lyncheuses d’Islamabad ont tendance à se défouler à chaque fois sur les mêmes boucs émissaires. Elles sont très attachées à leurs habitudes. Alors ils ont peut-être vu rouge, comme des taureaux Islamiques, quand ils ont su que la CIA était en ville. Ils ont même pas pris le temps de se poser la question de savoir si c’était une cible valable.

L’ISI

Je l’ai déjà dit, j’en sais rien encore. Le truc le plus important que je veux dire ici, c’est qu’il faut REFUSER d’être sûr de quoi que ce soit pour l’instant et de croire à ce qu’on lit. 
Pour l’instant on ne sait rien : pourquoi est-ce que le camion a brûlé ? Pourquoi frapper le Marriott ? Et de loin la plus grosse question : jusqu’à quel point les services secrets pakistanais, les hommes de l’ISI, sont-ils mêlée à cette affaire ? Ce sont des mecs assez terrifiants, et c’est la seule organisation du pays, qui fonctionne vraiment bien, beaucoup trop bien du reste, et il est à peu près sûr qu’ils ont eu vent — au moins de quelque chose. J’insisterai sur « au moins ». Ils sont peut-être allés beaucoup loin dans la participation à cette affaire. On va trouver, et je vais continuer à m’y intéresser, comprendre de travers pour essayer de vous dire la vérité, vous emmener avec moi pour s’y retrouver dans cette histoire.

NOTE DE LA RÉDACTION : Gary Brecher, plus connu sous le pseudo de « The War Nerd », (le binoclard fan de guerre), est un personnage mythique de la rédaction d’eXile. Habitant de Fresno, obèse et accro au Coca light, il connaît tous les conflits par cœur depuis la Guerre du Feu. Passionné par son sujet, il est perpétuellement à la recherche de nouvelles informations ; fin analyste, il avait prévu la victoire du Hezbollah, avant la guerre de 2006. Ses chroniques à feu et à sang (De Stalingrad aux Tigres Tamoul) sont rassemblées dans un volume en anglais, intitulé The War Nerd disponible au lien ci dessus. Lecture recommandée aux amateurs de stratégie militaire et d’humour macabre.


dimanche 21 septembre 2008

Gary Brecher fait des siennes


CHAMBRES VACANTES AU MARRIOTT D’ISLAMABAD
DE GARY BRECHER

(TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR TM)

À l’heure qu’il est vous savez sûrement qu’Al Quaïda vient de zapper le Marriott d’Islamabad. Un camion a sauté pendant que les chiens renifleurs de la sécurité militaire étaient en train de l’inspecter. Au moins les chiens sont morts heureux, j’imagine. Ces chiens ne sont pas les furieux clebs anti-drogue ou anti-explosifs qu’on se figure. Il ont droit à un nonosse chaque fois qu’ils trouvent de la cocaïne ou une bombe à l’engrais, alors le dernier bruit entendu par les étrangers fatigués du Marriott hier soir, a dû être une rafale de jappements surexcités : « Bon Dieu, ce machin est si énorme qu’on va me donner une caisse entière d’os à mœlle ! ».

D’après les premiers résultats de l’enquête, les routiers jihadistes cherchaient la maison du Premier Ministre, où tout le gratin du Pakistan était rassemblé pour un banquet. Mais la sécurité renforcée les a « découragé » et ils ont décidé de foncer sur le Marriott à la place. Je ne peux m’empêcher penser au mot « découragé » et à l’idée de se résigner à un deuxième choix, quand j’essaie d’imaginer de quoi pouvaient bien discuter ces gars-là vêtus de leur linceul funéraire pour la livraison d’une tonne de nitrate d’ammonium au Marriott. Ils ont dû essayer de se consoler : « Mais si, Tariq le Marriott c’est la classe ! Tu te souviens quand on a été en repérages le printemps dernier et qu’on avait mis ces fringues d’Infidèles occidentaux dégueulasses pour prendre des photos de l’entrée sur le portable, et pour avoir l’air décontracté on avait bu des milk-shakes dans la paillote près de la piscine ? Incroyable ! » « Oh ouais, j’avais oublié : Banane-Mangue ! Le paradis ! » , « Et il y a un tas de bonnes cibles là-bas, peut-être pas aussi bonnes que le Premier Ministre, mais on va se rattraper sur le nombre… Ils ont combien de chambres ? » « Au moins 400. Il y a sûrement au moins une douzaine de PDG là-dedans. Un Premier Ministre, ça vaut combien de PDG ? ».

Je parie qu’ils se sentaient mieux quand les clebs ont commencé à aboyer. Qu’on l’admette ou non, c’est ce qui rend les kamikazes si rigolos : parce que personne ne peut cesser d’être ce qu’il est, geignard, emprunté et ridicule, même en route pour vaporiser un camion dans la suite d’un cadre sup. Ce dynamique duo du camion (ils sont deux, en général, mais je peux pas le garantir sur ce coup-là) ont passé leurs dernières minutes à s’engueuler pour savoir qui allait appuyer sur le bouton final. C’est ça, la vie : on veut une tragédie et on se retrouve avec une paire de comiques en train de se crêper le turban à chaque virage qu’ils prennent jusqu’au Marriott.

NOTE DE LA RÉDACTION : Gary Brecher, plus connu sous le pseudo de « The War Nerd », (le binoclard fan de guerre), est un personnage mythique de la rédaction d’eXile. Habitant de Fresno, obèse et accro au Coca light, il connaît tous les conflits par cœur depuis la Guerre du Feu. Passionné par son sujet, il est perpétuellement à la recherche de nouvelles informations ; fin analyste, il avait prévu la victoire du Hezbollah avant la guerre de 2006 et s'est fait remarquer cet été avec : "Ossétie, la guerre de mes rêves ", où il exprimait  sa satisfaction de pouvoir enfin chroniquer une vraie guerre à l'ancienne, avec tanks, aviation, armées régulières en train de se rentrer dans le lard .
 Ses chroniques à feu et à sang (De Stalingrad aux Tigres Tamoul) sont rassemblées dans un volume en anglais, intitulé The War Nerd disponible au lien en début d'article. Lecture recommandée aux amateurs de stratégie militaire et d’humour macabre.

vendredi 19 septembre 2008

Les Plaines Rêveuses


ALLÈGREMENT SUR LE VENTRE

« Peut-être n’ai-je jamais rien lu qui suscitât en moi si fort la contradiction, à chaque phrase, à chaque conclusion, sans en éprouver cependant aucune contrariété, aucune impatience », écrivait Frédéric Nietsche dans sa préface à
Généalogie de la morale, à propos de L’origine des sentiments moraux du Docteur Paul Rée, nous enseignant au détour d’une phrase, la richesse du paradoxe humain.
C’est un sentiment semblable qui m’anime à la lecture de La minute prescrite pour l’assaut de Jérôme Leroy. Le livre de cet estimable (il y en a peu) confrère va à l’encontre de tous mes parti-pris : fiction pure, bannir les références qui détournent l’attention du lecteur et font du roman une petite pose intellectuelle, laisser toute intention « politique » au vestiaire pour laisser parler la réalité d’elle-même. Ces principes fondent à mes yeux la seule possibilité d’inventer un véritable espace romanesque contemporain. Leroy leur passe tous allègrement sur le ventre. Il a écrit non pas un roman mais quinze scénarios (à peine) catastrophistes sur notre avenir proche. Qui sont quinze romans dans l’œuf, qu’il abandonne aussitôt pour philosopher dans le boudoir dans les bras d’une Kholkozienne, ou d’une lieutenante de gendarmerie, recommander des livres et des films, faire mauvaise presse au capitalisme moderne.

MAUVAIS ROMANS, BONS LIVRES
 
Un peu de Sade donc, dans la cruauté rentrée d’un poète délicat et d’un homme charmant. Mais Sade ça m’a toujours fait chier. Ah. Je trouve certaines longueurs dans les démonstrations critique sociale de Leroy. Et parfois un côté attendu, inévitable défaut du genre. Mais comme Sade, il pousse ces travers à l’excès et réussit à composer un personnage d’adversaire imbibé du système qui est le véritable thème du livre. Ce personnage, à la conscience historique hypersensible, et à la gâchette facile, est un joli portrait de génération. Il est sans doute loin d'être inutile. La minute prescrite pour l’assaut rappelle souvent avec bonheur le Guégan des années 1970, celui de La Rage au cœur ou Un silence de mort, mauvais romans mais bons livres parce qu’ils marquaient une époque.

ACCÉLÉRATIONS

Les scénarios d’apocalypse guerrière, nerveux et bien menés, viennent rompre, dans un cocktail réussi de pertinence et d'impertinence, le fil narratif parfois trop didactique. Enfin, Leroy, un des rares poètes supportables aujourd’hui, montre par intermittences la classe des vrais maîtres. Je pense à sa première phrase : «
Kléber rencontra Sarah peu avant la fin du monde », qui m’évoque la première phrase d’un roman oublié d’Hervé Prudon : « J’étais dans un compartiment fumeurs avec la plus belle fille du monde ». La rencontre des filles et du monde, fut-il sur le point de finir, racontée comme une collision, c’est ce qui fait le prix de ces deux zouaves. L'histoire que tout le monde veut, mais seuls les poètes, doués de « l’étrange intuition métaphysique : le sens de ce qui est bon et de ce qui est mauvais » dont parle Andreï Gritsman, savent le résumer dans des termes suffisants :
Les plaines de l’alcool étaient rêveuses comme les jeunes filles d’autrefois, lit-on dans La minute… Et cette phrase, comme la première et tant d’autres au fil du livre, nous laisse sur une prodigieuse convoitise : que se passerait-il si — sacrilège — Leroy laissait Marx, Debord, Nimier, Philip K. Dick et Manchette prendre un peu la poussière sur les rayons de la bibliothèque ? Qu’il laisse le roman s’enchaîner sur cette pure inspiration qui lui est propre en sachant l’emballer avec ses accélérations coutumières ?
Je parie à cent contre un qu’il pourrait réussir des bouquins de l’envergure du
Nègre, ou des
Dernières nuits de Paris, qu’il pourrait être notre Philippe Soupault.
La minute prescrite pour l’assaut , c’est le livre du pur-sang qui hésite encore, alors qu’il pourrait gagner la course comme dans un fauteuil voltaire.


(DERNIÈRE MINUTE: TM A ÉTÉ EMPORTÉ PAR UNE CRISE DE PONTIFIANCE FOUDROYANTE. RIP. LA RÉDACTION ACCEPTE LES DONATIONS)

mardi 16 septembre 2008

À mort Manchette ! (1)


LES ÉPIGONES DE MANCHETTE

La théorie du polar comme critique sociale de
J-P Manchette nous a laissé un arrière-goût saumâtre, et un héritage sinistre. Elle prêtait en effet à confusion puisque la portée effective de cette « critique sociale », tombait au-dessous de zéro dès qu’elle cessait de s’avancer masquée sous la description réaliste d’évènements quotidiens, la réalité de la guerre sous-jacente dans notre monde. Les envolées et les blagues pro-situ fumiste de Manchette en polar, et sa distance « impersonnelle » empruntée au comportementalisme américain, étaient de purs traits d’ironie, qu’une masse de médiocres suiveurs s’est empressée de fétichiser alors qu’ils n’avaient de valeur que dans le contexte précis des années 1970, et dans une démarche individuelle d’auteur. 
Ces traits ont d’ailleurs énormément vieilli, comme on peut s’en apercevoir en lisant les sommets du littérateur ultra-gauche : « Le petit bleu… » ou même le « Tireur couché », où la monotonie volontaire du ton se conjugue aux tirades sur les rapports de production, pour donner un ensemble assez soporifique. À la relecture, il n’y a guère que « L’affaire N’Gustro », et « Fatale » qui soient encore lisibles.( Quelques bonnes scènes de violence sauvent peut-être "Nada"  d’être entièrement une démonstration laborieuse). À l’inverse, le classicisme de l’écriture a rendu le ADG des débuts indémodable, et « Je suis un roman noir » ou « La nuit des grands chiens malades » n’ont pas pris une ride. Il devait malheureusement être par la suite contaminé par cette dangereuse maladie du roman de propagande, alors très à la mode, et nous laisser à son tour, hélas, quelques pensums de droite en série noire.

C’EST NAVARRO

L’intention — excellente — d’enfoncer un coin subrepticement dans la culture dominante avec le récit du réel tel qu’il s’écoule loin des propagandes, céda la place pour Manchette à la tentation d’être un porte-drapeau, et de diffuser ainsi des idées qu’il pensait « justes ». Le procédé tombait à pic pour une masse de militants au chômage, souvent anciens étudiants en lettres, dont la rhétorique invalidée par l’Histoire trouva ainsi à s’employer. Ils prirent la plume.
Dans le même temps, le commerce du polar s’organisait, souvent conjointement avec celui de la bande dessinée, en conventions, foires, festivals, dans le grand élan associativo-convivialo-fonctionnaire (grosse clientèle de profs) qui mena à mai 81. Le long règne de l’ancien ministre de l’intérieur pendant la Guerre d’Algérie permit aux structures naissantes d’être institutionnalisées par le biais des mairies, des conseils régionaux, des banques etc. Elles le furent donc, pétries de cette pesante idéologie « engagée » dont, malgré toutes ses précautions oratoires, Manchette avait donné l’impulsion — délayée et stalinisée par les petit-bourgeois de gauche. Aujourd’hui, n’importe quelle attachée de presse de province, fraîchement émoulue d’une école de com. ânonne sans comprendre le catéchisme manchettien, tellement dégradé à travers tous les intermédiaires, qu’ils se résume à quelques vagues bonnes intentions humanistes, la religion de la « critique sociale », et l’idolâtrie des auteurs anglo-saxons (un autre travers de Manchette).
Hervé Prudon —qui fit ses débuts à la Série Noire et qui y retourne en janvier 2009, tel Pierre Dac, parce qu’il est lui-même et que c’est naturellement chez lui — résuma, il y a plus de quinze ans cette situation par une formule lapidaire :
—Le polar français, c’est
Navarro.

Crève le roman noir (2)


SIGNE ASTROLOGIQUE : DONNEUSE

‘Oh combien de flics de gauche, combien de capitaines, 
Qui sont partis, paumés, sur les terres chandleriennes…’. 

Le seul de ces méchants auteurs qui mérite mention ici, c’est Daenincx la balance, pour ses activités de basse police stalinienne, avec liste d’ennemis, dénonciations publiques, fatwas communistes, destinées à exclure tout auteur qui ne lui plaisait pas, ou lui faisait de l’ombre. C’est un bon exemple de la dérive intéressée du néo-polar. Cet individu n’a d’ailleurs écrit que peu de polars, il écrit des romans historiques pour délivrer un message Kominform. Heureusement pour le militant freudien de base, il a un inconscient au lapsus résumant sa carrière : « Itinéraire d’un s… ordinaire ».
Il y a sans doute des gens pour prétendre que les mouchards communistes valent mieux que les autres, qu’aller baver à la KommandantourA est noble, contrairement à la Kommandantour, où ce serait vil. Je les invite à séjourner en Russie où ces mouchards exercent toujours, et sont considérés comme la plus basse forme de vie sur terre, loin derrière la vermine et les rétrovirus.

UN SIÈGE À L’ACADÉMIE

Bref — ne nous laissons pas incommoder par cette odeur d’égout — cette uniformité voulue du polar de gauche a donné heureusement naissance à d’autres expressions qui la contredisaient. Mais la réaction devant la totale hypocrisie gauche caviar, s’est souvent traduite par le travers opposé, le thriller-scénario identique à un billet de banque. De même qu’en politique, la lassitude du style pompier et de la cupidité bourgeoisie française humaniste, a couronné le cynisme le plus étroit, pourri, mais qui s’en cache pas (à peine une couche superficielle de cosmétique). Dans le domaine du polar, nos jeunes loups marketing, ont beau jeu de brocarder les prétentions littéraires des belles âmes, qui réclamaient d’être reconnus comme des « auteurs » à part entière — moitié pour avoir quelque chose à revendiquer, moitié par dépit réel, avides qu’ils étaient, sous leur peau « égalitaire » d’honneurs, de reconnaissance, de fric, de privilèges. Cette tendance culmina avec quelques collections « prestige » de livres chers, où l’auteur de polar devait se sentir « vrai écrivain », revêtu de sa dignité protocolaire. Nos Éclaireurs de l’Humanité Souffrante en résidence secondaire écrivaient — déconne pas — non des polars mais des « romans noirs » et parfois même de « la littérature d’intervention sociale » ( !). On reste médusé devant la baudruche à laquelle on finit par préférer le mercenaire de trente ans qui écrit pour que ça finisse sur le burlingue de Luc Besson, au moins, ils savent généralement construire des histoires efficaces, et s’abstiennent tant de prendre la pose « écrivain » que de faire du syndicalisme.



Derniers soupirs (3)


LE ROMAN POLICIER

Ces andouilles avaient donc réussi à complètement détourner le roman policier de sa vocation :
—Le roman policier, c’est la part maudite de la société. Par leurs procédés d’exclusion et de noyautage du marché, ils avaient tenté (le monopole toujours) d’en faire une église. Le seul moyen pour le marché (c’est en fait, on l’aura compris, la seule vraie question) d’équilibrer la marque et de faire jouer la concurrence, c’est de contourner cette tentative de monopole par des produits thriller-scénarios dont le caractère de masse s’impose sans discussion. Mais entre les deux Novlangues — polar de gauche et thriller-marketing — c’est toute la beauté, la force, l’imagination, l’énergie et le vice d’un genre qui sont corsetés et défigurés.

Quand on écrit des romans policiers, c’est parce qu’on s’en tape, de l’Académie !… 
On veut raconter une histoire bien ficelée dans un style rapide et dur. Qu’on veut planter son atmosphère à découper au hachoir sur un voltage maximum. On laisse le verbiage aux goncourables. C’est pas non plus pour recréer une sous-société littéraire, avec ses coteries et ses grues de bénitier, sa signalétique, ses chapelles, ses excommunications. 
Le roman policier jusque là, c’était le contraire, on naviguait hors cadre, on larguait les amarres.

Bien peu d’exceptions viennent confirmer la règle en notre sale époque de décervelage pour tous, disait Alfred Jarry, qui ne sortait plus de chez lui sans ses cinq revolvers et sa canne plombée.

 Peut-être que les accélérations psychotiques de Benotman — de loin ce qu’il y a de plus marquant, de plus singulier, de plus insolite dans le style de sa narration — en constituent une, à voir si les bonnes fées et les vieilles peaux faisandées de la gauche caviar s’attendrissant sur le gentil Arabe braqueur de banques ne le pourrissent pas complètement.

—Il est à souligner — et les jeunes loups marketing ne s’en privent pas — que les oukases idéologico-tiroir-caisse de nos grandes consciences s’arrêtent dès qu’on franchit l’océan. Des Républicains de la droite forcenée comme Ellroy, ou Mac Bain échappent à la vindicte, à la dénonciation en coulisses et à la censure, auxquels sont soumis tous les compatriotes qui, pour une raison ou pour une autre, ont éternué dans la ligne du parti. Le marché dicte alors sa loi, et on est tout à coup tout sourire, sous couvert d’être cool, et d’écouter cette musique de médecins et d’avocats… 
Ça y est, ça me revient : du Jazz.

L’atlantisme des mercenaires du thriller est moins sentimental et plus pragmatique (de la coke et du blé !). Mais c’est le même.

—Quelques auteurs comme Markus Malte, Jérôme Leroy, Antoine Cheinas, Prudon pour une génération antérieure, et d’autres sans doute, parviennent à arracher des accords authentiques à la machine humaine dans la chiourme des sociétés modernes — quelle que soit leur orientation politique, que j’ignore avec délectation, sauf dans le cas de Leroy.
Ils nous émerveillent alors — c’est aussi le cas de Benotman, ancien braqueur en prise directe sur la tension du réel — du « langage primitif, irrationnel et secret… laissant des documents non pas édifiants mais paradoxaux » dont parlait Hugo Ball et que le roman policier invente dans le meilleur des cas.

Dans leur genre, la fiction policière, ces romanciers sont des aventuriers et des explorateurs aux livres imprévisibles. Ils n’ont pas résolus d’avance les conflits qu’ils s’apprêtent à décrire avec une intrigue pour Bruce Willis, ni avec les dix commandements du polar de gauche. En d’autres termes, ils prennent un vrai risque avec les histoires qu’ils racontent : celui d’échouer à saisir correctement une logique de violence vraisemblable, matière première du roman policier. Pour le romancier, il s’agit là d’un échec cuisant au long retentissement personnel, et l’on comprend que le prêt-à-écrire soit une tentation pour la plume apathique.

Les cendres de l'oubli (4)



TOUJOURS PLUS INCULTES, TOUJOURS PLUS AGRESSIFS

En son temps, un Frédéric Dard avait donné des lettres de noblesse à la pratique modeste, quotidienne — axée sur la compréhension réelle des accidents du social et leur poésie — du roman policier, un art qui tire sa force d’être mineur. Je pense au Monte-Charge, à Une seconde de toute beauté, et bien d’autres, électrisés par une écriture simple, d’une nervosité par instants déconcertante. 
Il est de bon ton de passer sous silence l'œuvre de Dard, à cause de San Antonio
Dard savait se servir du français comme personne, accrocheur et souverain, altier et férocement dans la bidoche. 
Dard qui ne parlait pas de roman noir, a dessiné des arabesques magistrales au théâtre d’ombres de la France des Trente Glorieuses. Dard aurait pu en remontrer à James Cain dans la passion incendiaire, la cupidité morbide, l'instinct de destruction, la spirale de la vengeance, l'absence d'illusions. Bref, les rudiments du métier. 
Il possédait aussi, et c'est la qualité particulière qui s'attache à la langue française, un sens poignant de l'onde céleste au cœur d'une histoire de chair et de sang : Le sentiment, selon ses propres termes, que l'homme aurait pu se passer autrement — au détour d'un roman policier. Cette tragédie intime est loin des psychodrames, son seul souci, pour paraphraser Leroy, c'est la beauté fugitive. L'anglais des légendes américaines du polar n'aborde quasiment jamais ces régions. Quand Chandler s'y risque, on sombre souvent dans le sentimental.
 Les avantages de sécheresse de l'anglais étaient largement compensés par la sobriété de la langue de Dard. Alors pourquoi passe-t-il à la trappe ? Quand on possède une source d'une telle richesse, pourquoi s'acharne-t-on à la boucher ? S'agit-il de bêtise, ou d'autre chose, moins reluisant ?

Le caractère sacramentel qui entoure le polar historique US en France, Hammett, Goodis, Chandler, Thompson, avec son règlement intérieur (de style et de contenu) a permis de se débarrasser de cet encombrant fantôme, qui prouvait qu’intelligence et réalisme possédaient un pouvoir corrosif inconnu aux propagandes, sans perdre la vitesse et la brutalité du thriller. L’escamotage de l’héritage de Dard dans le roman policier français, correspond (sans que les deux auteurs n’aient rien à voir entre eux) en littérature générale, à l’escamotage de l'œuvre de Dominique de Roux, et comme disait mon hautain camarade, cette vieille fripouille de Parisis (Préface à Immédiatement, La Table Ronde, Vermillon):

ON L’A SALEMENT OUBLIÉ.

ET ON S’EST SALEMENT ARRANGÉ AVEC CET OUBLI .

Dans les meilleurs moments de Dard, on entrevoit le plus haut degré du mot galvaudé de style : il se fond dans son histoire au point d’être invisible.
Un roman policier prend corps quand on s’approche de cette maîtrise.

vendredi 12 septembre 2008

VISITE DU PAPE DE L'UNDERGROUND À TREMBLAY-LES-DÉFONCES


DERNIÈRE MINUTE :

CETTE GROUPIE EN CHALEUR EST AFFOLÉE, AURA-T-ELLE LE TEMPS DE RAFFINER LES BRASSÉES DE PAVOT POUR LES OFFRANDES RITUELLES À SA SAINTETÉ ?…
LA VISITE DU PONTIFE DE LA DÉGLINGUE S’ANNONCE ARDUE : SOUS L’INFLUENCE PERNICIEUSE DES RELIGIONS, DU MARKETING, DES LIGUES DE NÉO-VERTU ANGLOS, ET DE LA PSYCHOCRATIE ALTERMONDIALISTE, L’USAGE DE LA DROGUE RECULE, AU PROFIT DES PRODUITS DE SUBSTITUTION, NOTAMMENT PHARMACEUTIQUES. 
‘LE PROZAC ET LA BONDIEUSAILLE POURRISSENT NOTRE JEUNESSE. L’AUTRE SOIR, EN PLEIN COPENHAGUE, J’EN AI ÉTÉ RÉDUIT À SHOOTER DU NEMBUTAL’ A NOTAMENT DÉCLARÉ LE SAINT HOMME AVANT DE S’ENVOLER POUR TREMBLAY.

lundi 8 septembre 2008

Sanglots larges


SANS TITRE

Vers d’Édouard Limonov, extraits du recueil Мой отрицательный герой, (Mon héros négatif), New York-Paris 1976-1982, Glagol, Moscou 1995.

(Traduit du russe par TM)


D’automne les prairies, la fragrance,
Le thé de l’empire Anglo.
Je charge avec mes espérances,
Du liquide déversé le flot.

Je le bois et souris en pensant,
Que je peux mon malheur liquider.
D’autant que je sais où et quand,
Sur mes pas, il s'est attardé.

Осении запах и прерии
Чай из Британской империи
Я возлагаю надежды мои
На этого струя

Пью улыбаясь и думаю
Может убью я беду мою
Тем более знаю где и когда
Ко мне привязалась беда