vendredi 31 octobre 2008

Géopolitique Somalienne


DE LA TÊTE DU RHINOCÉROS AU VENTRE DE LA HYÈNE
Par Gary Brecher.
Traduit de l'anglais par TM

Original au :
http:// exiledonline.com/from-the-rinos-head-to-the-hyenas-belly/#more-1561

LE FEU VERT DE DICK CHENEY
Il y a un an ou deux, j’ai dit que les troupes éthiopiennes occupaient Mogadiscio et que c’était pour nous un laboratoire idéal. On allait enfin savoir si quelqu’un pouvait pacifier ce trou.
Eh bien, on a la réponse, parce que l’armée éthiopienne vient d’annoncer qu’elle quittait les lieux dès qu’elle pourrait signer un accord bidon avec la faction Somalie la plus proche. Ça y est, ils en ont marre.
Et je ne leur jette pas la pierre : deux ans en Somalie, c’est comme deux ans dans le chenil de Michael Vick. Non, pire encore, si les années canines représentent sept fois les années humaines, les années somalies se comptent infini plus un, en années humaines. La devise du bureau du tourisme somali devrait être : « Il est jamais trop tard pour foutre le camp ». Je ne reproche pas à Bill Clinton de s’être débiné après cette histoire de chute du Faucon Noir : je lui reproche de pas l’avoir fait le jour où il a prêté serment. Enseigner aux Somalis un mode de vie casanier et pacifique est à peu près aussi raisonnable que de prétendre changer les chiens de Michael Vick en Quakers.
On se demande comment les Éthiopiens ont hérité du boulot perdu d’avance — non tout simplement ridicule — d’essayer de civiliser les Somalis. La réponse la plus courte, et la plupart des gens veulent la version 30 secondes, c’est que les Éthiopiens, n’ont jamais perdu une occasion de rafler du territoire, et que Cheney leur a donné le feu vert, parce que la Somalie était aux mains des « Islamistes ».


LIBÉRAL
Si vous pouviez arrêter de vous tortiller une seconde, je vous donnerais une réponse plus franche Tout d’abord, dire que Mog est tombé aux mains des Islamistes revient à dire que Barstow est aux mains des baptistes : ça a toujours été le cas. Les Somalis adhèrent tout naturellement à toutes ces salades islamiques. Parce que comparé à l’idéologie Somalie de base : « Chacun pour soi, et les perdants sont bouffés par les autres » la loi islamique, c’est du libéralisme ronronnant. C’est croquignolet d’imaginer les Somalis en train de supplier les mollahs : « Pitié, instituez la Chariah ! On est prêt à devenir baba cool ! Le machisme Somali, c’est trop dur ! ». Vous voyez quand l’Islam s’est propagé du Maroc à Djakarta, il a déferlé sur toutes sortes de tribus. Pour certaines d’entre elles, du type citadin ramolli, la Chariah, c’était un truc effrayant et coriace. Mais pour les Somalis, qui avaient l’habitude de se battre toute la journée pour une poignée de chèvres faméliques, pour recommencer le lendemain à cause des mêmes chèvres pouilleuses, la Chariah c’était le Paradis.
« Quoi ? Vous voulez dire que la Chariah interdit de voler ? Je vais peut-être pouvoir dormir les deux yeux fermés pour la première fois de ma vie ? Allez-y ! »
D’après tous les témoignages, Mogadiscio était presque paisible quand les Islamistes étaient aux commandes. Un peu comme les premiers temps des Talibans à Kaboul quand personne n’en avait rien à secouer que les Talibans soient « démocratiques » du moment qu’on risquait moins la balle perdue au carrefour. Je vous garantis que si vous viviez à Mog ou à Kaboul, vous n’en auriez vous non plus rien à battre. Pas après avoir à esquiver les luttes intestines entre seigneurs de la guerre à chaque fois que vous allez chercher de l’eau au puits local. Ça épuise vite fait, ce genre de vie — éviter les tireurs d’élite à chaque fois qu’on traverse la rue. Au bout de quelques années on trépigne d’impatience à l’idée d’un brin de fanatisme Islamique, où personne n’est autorisé à quoi que ce soit, faire du bruit, fredonner un air, ou avoir un cerf-volant. C’est « Ferme-là et reste assis » à tout le quartier, y compris les seigneurs de la guerre , et les cadavériques mâcheurs de khât qui sillonnent les rues en 4x4 et flinguent des mômes parce qu’ils sont trop défoncés.
Du coup, tout le monde était peinard à Mog, en train de se la couler douce avec la Chariah, à l’abri des balles perdues pour la première fois depuis le début des temps. Bon, on pouvait pas tolérer ça, alors l’armée éthiopienne est descendue des ses bases en altitude et a traversé le désert jusqu’à Mog. On dirait que la balade leur a pas plu, malgré tout. Leur occupation de Mog ne s’est pas mieux passée que les autres. Pas seulement comme essayer de rassembler un troupeau de chats sauvages, mais plutôt comme essayer de rassembler un troupeau de chats sauvages enragés. Quelques centaines de soldats éthiopiens se sont faits descendre, ils ont retourné le feu et tué quelques milliers de Somalis, déclenchant toutes sortes de vendettas démentes, sont restés à transpirer pendant un moment avant de se dire « Laisse tomber » et se sont faits la malle comme les Rangers/Delta Force, il y a quinze ans.

LES VRAIS SURVIVALISTES
Ce qui répond à la question que je me posais ici il y a quelques années, est-ce qu’une armée africaine s’en sortirait mieux à Mog que nous ? Et, je m’en doutais, la réponse est « Nan ». C’est parce que ce que nous considérons être un sanglant merdier de cauchemar est normal pour la plupart des Somalis. Pas tous — ils avaient la réputation d’être les meilleurs travailleurs de la Corne de l’Afrique, croyez-le ou non, sous les régimes coloniaux. Ils sont loin d’être idiots. Mais ce sont avant tout des nomades, et les nomades n’ont pas vraiment la foi du charbonnier dans l’idée d’un gouvernement central qui protège tout le monde. Ils se protègent eux-mêmes. Les Somalis, en fait, vivent de la manière dont les bargeots survivalistes de l’Idaho croient vivre : par eux-mêmes, en protégeant leur famille. Les allumés de l’Idaho le font tout de travers, ce que pourrait leur apprendre n’importe quel Somali ou Bédouin : ça ne rime à rien de rester dans sa baraque en rondins avec des détecteurs de mouvements à démonter ses flingues toute la journée, comme une cible immobile. Il faut se déplacer avec son troupeau de chèvres. On se déplace, on reste sur ses gardes et on n’a confiance en personne en dehors du clan. Si on veut vraiment partir par là, on peut pas se permettre de s’embarquer dans la galère tout seul avec sa famille. Trop facile à assiéger et liquider. Il faut un clan. Alors les Somalis sont organisés en clans pour la défense mutuelle, qui s’entredéchirent dans des razzias perpétuelles. Ils le faisaient à dos de chameau avant de faire connaissance avec la camionnette Toyota, leur véhicule idéal, et ils ont jamais regretté. Il suffit de monter une mitrailleuse lourde soviet ou un canon AA sur ce véhicule et c’est parti jusqu’au bout du rêve.

RETOUR AUX RACINES
En même temps, il existait quelques Somalis en costume cravate, qui tentaient de vivre à l’occidentale à Mog. Mais le désert a emporté la partie. La tradition a raflé la mise. Les Somalis ont plébiscité la vie Far West, : hacher menu la populace en 4x4, plutôt que de remuer de la paperasse. Pas terrible quand on est, disons, une femme avec trois gosses, mais SUPER, quand on est un môme de treize ans défoncé au khât, qui brûle d’appuyer sur la gâchette.
Donc, le chaos, la famine, etc, sur lesquelles les bonnes âmes pleurnichent n’est que la version Somali de la révolution conservatrice reaganienne : retour aux racines. Vivez comme vos ancêtres ! Avec des Toyotas à la place des chameaux. Ça va plus vite, ça pue moins, ça mord pas. Je m’en contenterais.
Et quand on vit comme ça, la guerre n’est qu’une réalité quotidienne, comme le lever du soleil. Lève-toi et flingue, lève-toi et plante, donne-moi tes chèvres ou donne-moi la mort.
N’ayez pas l’air si choqué, non plus. Vous avez déjà lu l'Iliade ? Alors vous connaissez la chanson. C'est ça qu'enseignent les profs, même s'ils l'accepteront jamais: des razzias sur le bétail, les esclaves, des razzias pour le plaisir de tuer.
Bien sûr, il faut être deux pour piquer une valse, les fois où les clans cessent de s'entretuer et contemplent l'horizon, à la recherche de cibles plus juteuses qu'ils pourraient rafler ensemble. C'est comme ça que les Mongols sont devenus une marée rouge. Ils ont cessé de se voler des troupeaux de yaks et se sont aperçus qu'il y avait un butin plus riche en Chine et en Asie Centrale.

FERMIERS ET PILLARDS
C'est là que les Éthiopiens interviennent. Lorsque que les Somalis ont pénétré à l'intérieur des terres ils se sont heurtés à l'empire éthiopien qui s'étendait vers l'Est, poussant vers le désert d'Ogaden et l'Est. Les Somalis étaient des pillards par nature ; les Amhara, la tribu dominante en Éthiopie, étaient des fermiers, avides de terres comme tous les fermiers, c'était donc des envahisseurs-nés. Lorsque deux tribus de ce genre se côtoient sur la carte, la guerre devient la norme.
Les Amhara étaient des montagnards au départ, descendus de là où il fait froid sous l'Équateur et où même les babouins ont de longs poils. Mais ils envoyaient des colons dans les terres brîlantes et sèches de Somalie depuis des générations. Ceux-ci se sont retrouvés au milieu d'une guerre de territoire classique en Afrique dans le désert D'Ogaden en 1976-1978, lorsque l'armée Somalie a marché jusque sur la capitale d'Éthiopie: Addis-Abeba. C'était un de ces guerres conventionnelles sensass de la Corne de l'Afrique que personne n'a eu le bon sens de filmer, bon sang, alors nous ne verrons jamais rien d'intéressant là-dessus. Ça devait être vriment pas mal, quand même, parce les Somalis étaient spécialistes des attaques blindées dans le désert. Ils avaient une grosse armée blindée bien entretenue de tanks russes, des T-34 (LE tank du vingtième siècle) et de T-54/5, anciens mais solides. Si l'on considère que la population d'Éthiopie est environ six fois plus importante que celle de la Somalie, il est remarquable que les colonnes de chars Somalis aient réussi à pousser aussi loin en territoire ennemi. Mais ils avaient un avantage de taille : chaque Somali est un tueur-né. Ils ne connaissent que ça.
Ils avaient aussi l'avantage de combattre un pays au bord de la dissolution. L'Éthiopie n'a jamais été l'endroit le mieux organisé de la planète. Le pays est célèbre pour des tas de trucs bizarres, les puces les plus agressives du monde et la plus ancienne et délirante version du christianisme, mais il n'a jamais été comparé aux horaires des chemins de fer allemands pour la précision. L'Éthiopie était un de ces endroits où la seule administration qui fonctionne était l'armée. En 1974 quelques officiers communistes ont déclaré que l'Éthiopie n'était qu'une ruine branlante, injuste et féodale. Ce qui était absolument vrai. Malheureusement — vous vous en doutez déjà — ce qu'ils avaient en tête était encore pire. Un grand nombre de ces officiers avaient étudié à Moscou, ils étaient sous l'impression que les Russes étaient communistes, alors comme de bons petits étudiants retour de séjour linguistique ils voulu faire à la maison ce qu'ils avaient appris ailleurs. C'est drôle quand on sait comme maintenant qu'il n'y avait plus de communistes en Russie à cette époque là. Les Russes devaient avoir envie de rentrer sous terre en entendant leurs amis abyssiniens chanter la gloire du communisme. Je parie qu'ils avaient envie de gueuler: «Mec ! C'est mon boulot de te raconter ces conneries. T'es pas censé y croire !»
Pour être juste, pour peu qu'il ait un peu de fierté, l'officier éthiopien avait des raisons de s'énerver. La moitié de la population étaient constituées de métayers, travaillant pour un seigneur Amhara pour une portion misérable de sa récolte. La population explosait et la terre s'érodait. Plus de gens, moins de terres, et avec aux commandes une bande de nobliaux cinglés, de dames de la haute et de prêtres. Comme l'Angleterre médiévale, plus une explosion démographique, et un corps d'officiers furieux.

REDISTRIBUTION DES TERRES
Ce qui fait qu'au départ de la révolution éthiopienne, on avait un bordel d'une beauté incroyable. Regardez une carte de l'Éthiopie et vous verrez que c'est comme le profil d'un rhinocéros (en admettant que l'animal regarde vers l'est en se disant, «Comme je voudrais pouvoir nager jusqu'à Diego Garcia, en tapant les poulpes de quelques bières pour foutre le camp de ce ghetto…»)
La corne s'allonge jusqu'au désert Somali. Parlons en termes ethniques : Les Amhara la tribu dominante chrétienne, ne contrôle que les plateaux, là se trouverait l'oreille du rhinocéros.. Le sommet du crâne est un territoire en dissidence : l'Érythrée et le Tigre. Plus à l'est sur la côte on trouve les Afar, peut-être le peuple le plus effrayant de toutes les tribus de la Corne. Les Éthiopiens préfèrent rester le plus loin possible. Bref, pour avancer avec cette histoire de rhinocéros que je regrette déjà d'avoir entamé, la corne est entièrement Somalie, et plus bas le long de la mâchoire, on tombe sur les Bantous, un peuple du centre de l'Afrique qui parle Omoro.
OK ? Marre du rhinocéros ? Moi aussi. Alors en 1974, au milieu de ce château de cartes ou peut-être d'ossements maintenus d'une pièce par de la colle à bois — non, je recommence pas avec le crâne de rhino, bon Dieu — dans ce bordel donc, apparaît le Derg, un complot secret comprenant 120 officiers éthiopiens communistes, pour la plupart Tigrans ou Amhara, déterminés à foutre la merde dans la seule partie relativement stable du pays, les hauts plateaux , en écrasant l'aristocratie, en libérant les serfs et en redistribuant les terres. Surprise, surprise, ça s'est détérioré très vite.
Demain, je vais continuer ctte histoire et parler d'un livre racontant ce qui s'est passé, vu par un gamin qui a vécu cette époque — et décroché une décoration — et appartenu a des factions rebelles diverses, une Somalie, et l'autre Communiste/Amhara. C'est une des meilleures histoires que je connaisse et une des meilleures façons de comprendre ce que c'est de grandir dans un endroit plus éloigné de là où vous vivez que Pluton.



The War Nerd (Le fou de guerre) connait par cœur toutes les guerres depuis celle du feu, il est obèse, accro au coca light et vit à Fresno, USA.

mercredi 29 octobre 2008

Essenine et le pouvoir soviétique



À LA MAISON

—Ça va pas ? Tu crois vraiment que je suis contre-révolutionnaire ? Laisse tomber ! Si j’étais contre-révolutionnaire, je me conduirais d’une façon complètement différente ! Et si quelque chose ne me plait pas, je le crie ! Je suis chez moi, c’est tout. Tu comprends ? Chez moi ! C’est mon droit. Justement parce que je suis chez moi. Je ne permets pas aux gardes blancs de dire sur la Russie Soviétique ce que je dis moi. Ça m’appartient et c’est pourquoi je suis juge ! termina Essenine.
—C’est parfait ! Mais attends une seconde ! Les faits restent les faits ! Hier encore, tu as failli abattre à coups de revolver un type que tu pensais en train d’accomplir une mission pour le pouvoir soviétique. C’est pas vrai ?
—C’est vrai, et c’est pas vrai ! Ça n'a rien à voir. Il prétendait arrêter Richiotti, qui est un ami.

(Wolf Erlich, Le droit de chanter, mémoires, extrait traduit du russe par TM)

lundi 27 octobre 2008

Dernières nouvelles des Bourses mondiales (de quoi se les mordre !)



Achetez SANG FUTUR au:

Dernier reportage sur l' Arnaque Mondiale :


RUN LEMMING, RUN !
par Kriss Vilà

— Allez, cours, mec, cours ! Tout le monde doit courir, c’est vital.
— Attends ! Pourquoi on doit courir ? J’ai pas forcément envie, moi.
— C’est vital, on te dit ! Pour votre santé, mangez et bougez. C’est écrit à l’écran, là, juste devant, tu vois pas ? Et l’écran, mec, il pense pour toi. Alors, tais-toi et cours, t’as compris !?
— Oui, bon d’accord, je cours. Je sais pas trop pourquoi, mais je cours, vu que tout le monde a l’air d’en faire autant.
— Le darwinisme, mec, t’as entendu causer ? La concurrence vitale, la sélection naturelle… C’est scientifique, mec : si t’avances pas, tu recules, et tu te fais bouffer. Tu dois rester dans le peloton de tête, si tu veux survivre. Tu vois pas les six milliards d’affamés, là derrière ? Ils te font pas leurs états d’âme, eux.
— Oui, bon d’accord, je cours. Mais t’es un peu lourd, là, quand même, sur mon dos.
— Mec, t’as déjà vu un cheval sans jockey ? Il est disqualifié : il peut pas gagner la course.
— Mouais… Et en plus de courir, faut que je couse cette espèce de machin pour toi. Courir, bosser… D’accord, mais ça nous mène où ?
— Vers l’expansion, mec, la croissance, tout ça. Si tu veux avoir un avenir, tu dois suivre le mouvement. Alors, cherche pas à comprendre : cours.
— On patauge, là, quand même. Le terrain est de plus en plus mou, je trouve.
— Arrête de penser, mec : tu te fatigues pour rien. La croissance est molle, le consensus aussi. Et, oui, d’accord, tout ça sent un petit peu la merde… Mais n’aie pas peur. Cours, cours.
— On fonce dans le mur, là, quand même, tu crois pas ?
— Un mur… Où tu vois un mur ? Y’a pas de mur, là devant. Les murs, le mouvement de l’histoire les a abattus. Tu vas pas me dire que tu crois plus au progrès ? Là, devant, c’est l’horizon que tu vois, mec, l’horizon sans limite. Et si t’as peur de l’horizon, t’es vraiment un cas psychiatrique... Alors là, oui : les murs, tu vas y avoir droit. Allez, tu préfères la liberté, pas vrai ? Donc, n’aie pas peur, allonge la foulée : tu y es presque !
— Quand même : la fuite en avant… On finit toujours par se faire rattraper, non ?
— Raah ! Ça y est, tu recommences à philosopher ? Ma parole, mais t’es un mauvais ! Tu cours ou tu cours pas, tu crèves quand même. Allez, mec, la peur est mauvaise conseillère : fonce !
— Mai-ais… Ces bruits qu’on entend, là devant ? On dirait que ça dégringole et que ça s’écrase de partout !
— Arrête de bêler, mec : sois pas un mouton, sois un tank !
— Et merde ! MERDE ! T’as raison : y’a pas de mur, juste un PRECIPIIIIIIICE !
— Mais non, c’est juste un trou, rien qu’un petit trou… Et au fait, merci : merci de m’avoir porté sur ton dos. J’ouvre le parachute, si tu permets, mec ; adieu…
©KV 2008

dimanche 26 octobre 2008

Correspondance avec le pape (en exil) de l'underground

(Big Steve Felton, entraîneur du Renegade Boxing Club, un soir de victoire)

LE REGARD MÉTALLIQUE DU PRIX NOBEL SUR L’ADN D’EL COCO KID

Cher Africain d’opérette,
Dans ton immensité désertique, tu as sûrement soif des dernières nouvelles enfiévrées de cette lutte au couteau du stylisme aux prises avec le délayage, qui fait tant de victimes ces jours-ci sur les trottoirs de Paname. D’ailleurs, la Mairie de Paris vient d’imposer une amende à qui laisse traîner ses macchabs. Il faut désormais appeler les
encombrants, habillés en noir pour la circonstance, et véhicule de rigueur (c'est à dire réfrigéré). Toujours plus de bureaucratie.

Bref, en tant que génôme mutant d’El Coco Kid (écrivain pourri), TM a commencé à se prendre au sérieux, et après une maousse injection des laconiques décibelles de ce qu’on n’ose plus appeler R’N’R tant le terme est galvaudé, s’est remis à descendre l’escalator, dans son style inimitable : écoutez-moi, je vous dirai rien. Mais la ballade vous plaira, de quoi vous vous plaignez, vous avez fait un tour de manège, la maison rembourse jamais, circulez.
Nonobstant le ton péremptoire adopté par notre mégalomane, et sa subséquente réussite à survoler le dit escalator en sauts pèrs arrière jusqu’en bas, il se trouve toujours un plaignant pour arriver au guichet. Donc on assaille TM, de l’amour, donnez-nous de l’amour, en arabesques, en volutes, du poignant, de l’ineffable…
—Vous m’avez regardé ? lâche El Coco Kid en pleine vape.

L’idée qui surgit alors dans le cerveau électrisé de TM médusera les historiens pendant encore bien des solos d'enfer jusqu'à la fin du Vieux Monde.
Pour expliquer le R’N’R à un amateur d’opéra, il parla d’Ivan Bounine, prix Nobel de littérature 1933.
—Ça se shoote ? hurle Momort le White qui a entendu parler des nouvelles dopes d’Europe de l’Est.

Dans le recueil « Les allées sombres » Bounine crache ses nouvelles — toutes sur l’amour — dans une cataracte de détails expressionnistes, débauche de style surchargé et grandiose, speedé vers un final écrasant. Rien à voir avec mon pogo sur les marches de fer. Simple analogie sur l’esthétique du dérapage.
—Tu me fais tourner ? demande Sarah en dandinant du valseur siliconé.
Fermeture du bureau des plaintes.

lundi 20 octobre 2008

WALL STREET FLASH KLUB





"THEY SMASHED UP THINGS AND CREATURES AND THEN RETREATED BACK IN THEIR MONEY OR THEIR VAST CARELESSNESS OR WHATEVER IT WAS THAT KEPT THEM TOGETHER, AND LET OTHER PEOPLE CLEAN UP THE MESS THEY MADE."

F. Scott-Fitzgerald, The Great Gatsby

LA CONFUsION LA PLus TOtALe


Prête à tout pour ses lecteurs impécunieux entraînés dans la spirale de la faillite (sauf à leur refiler de l’oseille), la rédaction de ChroniquesMarignac s’est adressée au seul écrivain punk français (Kriss Vilà) :
L'auteur culte du roman-staccatto le plus charcleur de l’année 77 : « SANG FUTUR » (DTV, 1977).
Les aventures décapantes du White Spirit Flash Klub, de nouveau au goût du jour, ont été rééditées juste à temps pour la fin du monde civilisé chez
MOISSON ROUGE en 2008, DISPONIBLES AU:
http://www.amazon.fr/Sang-futur-Kriss-Vilà/dp/2914833776
. Vilà, Krise,
Vous avez la parole :


THE GREAT LIBERAL SWINDLE

10 CONSEILS POUR SURVIVRE À LA CRISE,
 
par Dickkie la Hyène.
(Traduits du ricane par El Coco Kid, écrivain officiel du WSFK)

La crise, c’est d’abord la grosse arnaque des dealers de crédit qui avec un kilo ont voulu en faire deux, puis quatre, huit, seize… Ils croyaient que le profit, c’est comme le ciel, ça n’a pas de limite ! Mais, arrivée aux deux cent cinquante-six kils, bien sûr, leur poudre magique s’est totalement diluée dans le lactose et n’a plus rien valu. Résultat de la course : ces fameux junk bonds que ces véreux de banquiers ont rachetés les yeux fermés, en se disant que même si la came était pourrie, il suffisait de la diluer un peu plus pour que ça ne se voit plus. Des maîtres escrocs, on vous dit. Et pourquoi se gêner ? Tout ça ne servait en fait qu’à préparer une autre arnaque, bien plus raffinée, et avec cette fois la complicité des politiques qui, toujours ultra-libéraux mais avançant plus que jamais masqués, se sont empressés de dérouler un tapis d’or à ces messieurs de la finance.
Dans un premier temps, l’arnaque en question, si transparente qu’aucun bouffon de la Presse ne l’a dénoncée, même s’il faut être un total abruti pour ne pas la voir, consiste à diminuer les taux d’intérêt des banques centrales et à… augmenter le taux des prêts aux entreprises et aux particuliers, c’est à dire à gonfler toujours plus les profits des banques, qui foutent tout de même, tous les mois et entre autres, cinquante mille emprunteurs américains à la rue. Et comme à côté, miracle, y’a la bonne grosse provision que les politicards croupions ont mis à leur disposition, elles vont pas se gratter pour spéculer encore plus. Compris ?
On touche là au stade ultime du capitalisme financier : ruiner l’économie entière au profit des actionnaires. C’est complètement con, à terme, peut-être, mais encore une fois pourquoi se gêneraient-ils, puisque l’économie leur appartient, et que les 6,5 milliards de grosses taches que nous sommes, pieds et poings liés par LEUR fric, nous dépendons totalement de leur bon vouloir.
Pour quelle nouvelle arnaque ?

(Quant aux crétins de franchouillards qui croient que notre Nain national va aller faire les gros yeux aux messieurs de Wall Street, et que ceux-là vont courber l’échine, c’est pas des veaux, c’est même pas des limaces... On leur dit que le danger est passé, ils ne voient pas qu’ils rampent au milieu d’un rail d’acier et que le TGV va les réduire à leur état naturel : celui de mollards gluants.)

Pour survivre à la crise, j’ai pas 36 conseils à donner, ni même 10, mais un et un seul : courez vous acheter un énorme tube de vaseline, mais
NE VOUS FAITES PAS D’ILLUSION ; ça va quand même vous faire très, très mal.
© KV, 2008.

samedi 18 octobre 2008

Feuilleton (3)


(Natalia Medvedeva, telle qu'elle pouvait être, rieuse et superbe. 
Photo, © Nikita Pavlov)





Épilogue

A paranoid is a man with all the facts at his disposal .

William S. Burroughs


L’adrénaline avait chassé tout air de famille avec la demie-beauté ricanante qui l’avait mis à la porte de cette même pièce la première fois, songea l’intrus, en la voyant se détourner, esquisser un pas vers le fond et la porte murée quelques mois auparavant, se raviser, lui faire face à nouveau, combattre sous ses yeux l’affolement d’être prise au piège, mobiliser chaque fibre, se pétrifier pour tenir l’intrus à distance d’un regard infranchissable.
Le premier soir, un an auparavant, elle avait accueilli l’intrus avec une version déjà solide de ce regard buté dont elle l’aveuglait à présent. Devant un parterre de jeunes filles qui attendaient leur tour de passer au piano, elle s’était levé pour signifier à l’intrus qu’il était égaré hors des limites de cette soirée de réjouissances au centre. Mais à mesure qu’elle s’avançait vers lui, ce premier soir, ses remontrances à l’intrus s’étaient teintées d’une note sous-jacente de bienveillance et de jeu sous les éclats de rire des demoiselles. Elle le traitait comme au pays, tendresse désabusée pour les ivrognes, et leur intimité avait monté d’un cran, lorsqu’elle l’avait pris par les épaules, fait pivoter, et poussé dehors.
Ça commençait à sentir le brûlé, et même le roussi, sourit l’intrus une fraction de seconde — bien que les cheveux de la professeur de piano soient blonds ternes et non couleur d’incendie, mais projetant, c’était la qualité de ce visage, une lumière de patine hivernale sur ses traits inachevés.
L’intrus sortit la main armée de la poche, mais son bras était collé à son flanc droit vers la porte sur ses arrières, et au lieu d’approcher la professeur de piano de face, il décrivit un arc de cercle en la regardant à peine, glissant latéralement le long du piano pour lui saisir le bras et l’entraîner vers la sortie. L’intrus avait sans doute repéré un défaut dans sa cuirasse puisqu’elle se laissa faire sans opposer de résistance. L’intrus ouvrit la porte d’un coup de pied, vit passer une ombre derrière les fenêtres et tira. La professeur de piano parut sortir de sa transe et tenta d’arracher son bras à la poigne de l’intrus. Mais celui-ci partit en arrière avec elle et ils tombèrent lourdement. L’intrus la releva, la traînant dans la bibliothèque en flammes, avant de la plaquer au sol, parce qu’une volée de coups de feu les accueillit dans la pièce. Lorsqu’il voulut la faire rouler avec lui dans l’angle mort — les coups de feu venaient de la cour, il fallait s’écarter des fenêtres — il s’aperçut que la violence du second choc, la tête la première, avait assommé la jeune femme. Elle était inerte, un peu de sang lui coulait des narines. Dans la cour, il entendit retentir l’ordre de cesser le feu montant dans la cour intérieure comme au fond d’une caisse de résonance, le forcené hurlait-on aux tireurs, avait un otage.
Le premier soir, elle l’avait rejoint là-haut sous les lustres, pour lui proposer une cigarette avant d’ajouter que ses élèves les trouvaient assortis. Ce jeu du chat et de la souris avait tout d’abord désarmé l’intrus mais il comprit bientôt c’était son tour de se montrer prédateur. Et puis le directeur du centre était passé en coup de vent : quel beau couple, je voulais vous présenter, mais c’était écrit… Et il les avait embrassé tous les deux. L’intrus, à travers tout l’incident, s’était contenté de sourire. Et il était sorti la cigarette au bec et le numéro de téléphone de la professeur de piano dans la poche de poitrine.

SPLENDEURS D’OCTOBRE

Le directeur arriva au centre, droit de l’ambassade, pour apprendre qu’un crétin de son service de sécurité avait ouvert le feu sur l’intrus en présence des commandos de la police française, ce qui avait failli tourner à la bagarre générale et risquait de provoquer un incident diplomatique. Les observateurs avaient remarqué un corps de femme inerte dans la bibliothèque. Pas question, disaient les Français, qu’on leur fasse endosser un cadavre alors qu’ils n’avaient même pas tiré. Il fallait intervenir immédiatement pour secourir la jeune femme, les pompiers sur les talons pour prévenir un incendie qui menaçait de se propager plus bas dans la rue. Le policier français qui parlait au directeur du centre ne lui laissait pas le choix, et il refusait de laisser partir les membres du service de sécurité jusqu’à ce qu’on sache si la fusillade inconsidérée déclenchée par l’un d’entre eux avait blessé la jeune femme qui gisait à terre. C’était une question de secondes, termina le Français. Le directeur du centre accepta toutes les conditions, avant d’attirer le personnel de sécurité à l’écart pour une engueulade magistrale dans leur langue natale — délivrée à mi-voix dans ce crépuscule où flambaient le centre et les splendeurs d’octobre.
Les Français donnèrent l’assaut.


LES TERMES DE L’ÉCHANGE

L’intrus avait-il mal compris les termes de l’échange, ou bien ceux-ci s’étaient-ils dilué sous une suite de plafonds hauts dans les ondoiements de la professeur de piano. Il avait pourtant perçu très vite que sa valeur serait mesurée à l’étalon de ses talents. Il sentait là une sorte d’équilibre ou de justice, qu’il avait cru tout d’abord pouvoir accepter. Il avait donc publié les politologues dont le centre lui faisait parvenir les travaux obscurs dans son officine malpropre de petit éditeur au nord de la ville. Seul un petit nombre de ces ouvrages pouvaient prétendre à un succès commercial. Quelle importance pour l’intrus puisque le centre lui achetait le gros du tirage, les recyclant dans les ONG dépendant de l’ambassade. Et même, un ou deux de ces pensums avaient fini par se vendre correctement grâce à l’université.
Son appartenance au troisième cercle de la famille du centre avait donné à l'intrus le droit de se repaître d’elle, corps et âme. Les services rendus la lui livraient pieds poings liés. Elle l’aimait, il en avait la certitude, relançant constamment le jeu des corps et des grâces, et des blessures.
L’intrus était passé au centre pour la réouverture des portes après la coupure de l’été, porteur d’une traite qu’il comptait remettre au directeur pour la comptabilité, avant de filer rejoindre la professeur de piano qui lui avait tiré les cartes la veille entre deux passes d’armes — elle aimait se moquer de son métier de rat de bibliothèque avant de l’entraîner au lit. Elle lui avait prédit un changement radical dans sa situation sociale. Au centre, les vigiles avaient refusé de le laisser monter dans les bureaux de l’administration, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. L’intrus avait protesté et montré sa traite, invoqué la sacro-sainte nécessité. Rien à faire. Par contre, personne ne l’avait empêché de redescendre vers la professeur de piano. Elle l’avait accueillie avec un sourire pincé, et il n’y avait aucun élève ce soir-là dans la pièce oblongue. Le directeur du centre s’était avancé dans la direction de l’intrus en lui tendant les bras :
—Vous tombez bien. On discutait de la possibilité de vous installer ici. Notre musicienne est disposée à vous laisser la disposition de cette pièce à mi-temps pour votre travail d’édition.
L’intrus n’avait pas bronché, se contentant de sortir sa traite. Depuis six mois, il n’avait quasiment publié que les ouvrages transmis par le centre parce que c’était facile, et ça lui laissait du temps pour la professeur de piano.
—Dès que vous m’aurez réglé ça, je pourrai y réfléchir.
Le directeur avait refermé les bras.
—Si nous continuons à vous soutenir, il nous faut une participation accrue dans vos projets, mon vieux.
L’intrus s’était rapproché de la professeur de piano, mais elle avait dit d’un ton glacial :
—Au point où on en est, qu’est-ce que ça change ?
—Tu le savais depuis le début ?
Elle n’avait pas répondu et il était sorti en claquant la porte.
Le directeur n’avait pas payé et la professeur de piano n’était plus jamais disponible. L’intrus avait déposé le bilan et perdu la boule.

FRÉQUENCE DE L’OBSESSION

Les commandos de la police française pénétrèrent dans la pièce en flammes vêtus de combinaisons ignifugées, au moment où l’intrus roulait sur lui-même pour tenter de ranimer la professeur de piano. Les danses effrénées des derniers mois d’été, les ébats quotidiens avec l’énergique musicienne, la fréquence assourdissante de son obsession conféraient à l’intrus une souplesse de serpent dans la fumée et il la touchait presque quand les commandos l’abattirent, avant de se rendre compte que la main tendue ne portait pas d’arme, un fait passé sous silence dans l’enquête.
Beaucoup plus tard à l’ambassade, dans la débauche de commentaires qui suivit la catastrophe, l’attaché à la sécurité chercha à s’attirer la sympathie du directeur du centre, histoire de partager les sanctions qui allaient s’abattre :
—Finalement, il l’aimait. Ça a trop bien marché.
Le directeur du centre répondit d'une voix sourde :
—Vous êtes l’auteur de ce désastre. Pour une opération d’importance mineure. Je vous avais prévenu qu’il était complètement cinglé. Dans votre incompétence, c’est pour ça que vous l’avez choisi.

 © TM, PARIS, octobre 2008

lundi 13 octobre 2008

Feuilleton (2)


À LA VOLÉE

La porte du bureau du directeur du centre s’ouvrit à la volée. Deux types grisonnants de taille moyenne, mais aux épaules exceptionnellement développées s’engouffrèrent dans la pièce, l’arme braquée dans la poche de la veste, chacun d’un côté différent, aussitôt plaqués à la cloison. Ils inspectèrent les lieux quelques secondes sous l’œil éberlué du directeur du centre.
—On a un blessé qu’il faut transporter à l’ambassade. Immédiatement, dit le plus large des gorilles.
—Qu’est-ce qu’il se passe ?
—Un individu s’est introduit dans le centre sans donner les raisons de sa visite. L’agent de service envoyé pour intervenir s’y est pris de travers. On cherche le forcené dans les étages. Ce n’est qu’une question de minutes. Nous voulions sécuriser votre bureau, tout d’abord. Et il faut transporter le blessé à l’ambassade dans votre voiture.
—Il est armé, cet inconnu ?
Le plus large des gorilles eut l’air embarrassé.
—On n’en sait rien.
—Je dois prévenir les autorités françaises.
—Il s’agit d’une question de sécurité ne relevant pas de votre compétence. Laissez-nous faire.
—Vous jouez ma place pour prendre votre revanche, dit le directeur du centre qui avait remarqué les yeux injectés dans la physionomie autrement impassible des gorilles.
Lueur de sang.
Mais il n’éleva aucune autre objection et le plus large des gorilles quitta le bureau, tandis que son comparse menait le directeur du centre sous protection vers sa voiture où l’on transportait le blessé.
Après le grand blond et le 7, 65, ce fut le troisième coup de chance de l’intrus.
Les Français l’auraient descendu sans bavures après avoir évacué le bâtiment. Mais le service de sécurité dépendant de l’ambassade avait des comptes à régler avec lui.

APPEL D’AIR

L’intrus perçut les grognements brefs des gorilles dans la cour plus qu’il ne les entendit, une note rauque et étouffée dans les bruits du voisinage. Il tourna la poignée d’une petite porte sur la gauche au bas de l’escalier de service qui donnait sur la réserve de la bibliothèque du centre, livraison des fournitures et étiquetage. En cette fin d’après-midi d’un vendredi exceptionnellement chaud de la mi-octobre, aucune employée ne s’était attardée pour faire du zèle. Il choisit une ramette de papier au sommet des piles alignées, chiffonna quelques feuilles en longs cornets, qu’il enfonça à intervalles réguliers dans la rangée, il les alluma une à une avec un briquet jetable, et se dirigea vers la porte du fond — ses torches n’avaient pas encore entamé le tas de papier. Il referma soigneusement derrière lui, dix secondes avant que les flammes ne viennent lécher les ramettes.
La pièce entière s’embrasa sous le soudain appel d’air quand les gorilles à ses trousses ouvrirent de l’autre côté. Surpris par le souffle incendiaire, le premier d’entre eux, aussitôt brûlé au deuxième degré, se mit à tirer jusqu’à ce que ses camarades le maîtrisent et l’emportent. Les gorilles refluèrent. Le feu se rua dans l’escalier de service.
Toutes les têtes se tournèrent à l’arrivée de l’intrus dans la bibliothèque, mais la surprise céda bientôt la place à l’effarement, au son du boum qui suivit bientôt, venu de l’autre pièce, et la fumée s’échappant des embrasures. Le vieux coriace qui dirigeait la bibliothèque et menait ces dames d’une main de fer s’apprêtait à bondir, il en avait vu d’autres dans les républiques éloignées de l’empire où il avait si longtemps servi. Mais son élan fut stoppé net par l’intrus qui exhiba l’arme du grand blond. À l’air un peu distrait de l’intrus, le vieux coriace percuta aussitôt, il se joignit aux trois autres employées que l’incendie précipitait au galop dans la cour. Comme prévu par le vieux coriace, l’intrus n’en avait cure. Il obliqua une nouvelle fois sur la gauche, vers une porte à peine visible dans le mur porteur, donnant sur le cabinet de musique.
La pièce était une boîte oblongue, un ancien couloir muré aux plafonds très hauts. Les murs étaient recouverts d’un papier peint vieil or très défraîchi. L’intrus avait rempoché l’arme, la main enfouie toujours crispée sur la crosse. Elle était debout près du piano comme le premier soir, mais elle n’avait pas du tout la même tête. La crainte l’enlaidissait. Elle était dans une période de maigreur, et la peur tirait ses traits déjà réduits au minimum, les nerfs tendus à se rompre sous les os minces, en un triangle qui n’avait plus aucune grâce. Elle venait de se lever du tabouret, les derniers échos d’un air que l’intrus ne parvint pas à identifier résonnaient encore, maintenant couverts par les cris.


ALARME

À l’ambassade, le directeur du centre apprit qu’on avait volé l’arme du grand blond, allongé dans une salle d’urgence et examiné par le médecin de garde.
—… Mais nous sommes en mesure de contrôler cette situation sans trop de casse, j’espère, dit le préposé à la sécurité au directeur du centre en proie à une panique grandissante, sur un ton de camaraderie désinvolte.
—Vous me dites qu’il y a un cinglé armé d’au moins un automatique dans le centre, et il faut que je continue à vous faire confiance ?
Le préposé à la sécurité se ferma aussitôt.
—J’ai eu le Siège il y a deux heures au téléphone et ils nous ont donné l’ordre express de régler ça par nous-mêmes.
Le directeur du centre accusa le coup. Le Siège, qu’il appelait parfois intérieurement le Saint-Siège, avait toute autorité. Mais il releva la tête avec un sourire amer.
—Et, bien entendu, vous croyez qu’ils vont nous couvrir si ça dérape.
Le préposé à la sécurité faillit répondre sèchement, mais la sonnerie de son portable, une vieille marche militaire, l’interrompit. Il prononça deux mots, puis il sembla que le sang quittait complètement son visage et les yeux lui sortaient de la tête. Il mit fin à la communication.
—Le feu s’est déclaré dans le bâtiment. Les pompiers et les commandos d’intervention de la police française sont prévenus. D’autres blessés de notre service sont transférés à l’ambassade. Il faut que vous y retourniez d’urgence.
Le directeur du centre considéra le préposé à la sécurité sans indulgence.
—J’ai eu affaire à des types comme vous toute ma vie, dit-il avant de descendre au parking.

(À SUIVRE)

vendredi 10 octobre 2008

FEUILLETON (1)



SANS CŒUR, NI COURONNE

(Première partie)


À Gilles Lanier,

The One and Only :

 Godfather of Rock'n'Roll !


"Dust and lust now measure my bones…"

Black Keys




À-pic de regrets hors-circuit, monnaie invalidée. L’épouvante croissante. Tant, qu’à l’instant du choc, on montre les dents.
Tout le reste n’est que villégiature.

PAS DE CHARGE

L’intrus grimpait l’escalier au pas de charge, deux à deux, comme à l’exercice, peut-être pour donner volontairement l’alarme dans le bâtiment officiel, avec son air fermé et la cadence sur les marches. Le grand blond sortit, pas commode, il avait un avantage de taille et de poids sur son adversaire, sans compter, plus vital encore, d’entraînement. Dans leurs services de sécurité, on leur apprenait à briser les vertèbres et à mutiler, savait l’intrus, qui battait les marches de ses semelles de crêpe, mais le grand blond était jeune. Paradoxalement, c’était d’ailleurs le seul avantage de l’intrus qui, abandonnant toute précaution, se mit à grimper quatre à quatre, pressé, semblait-il, d’aller au casse-pipe. Le grand blond grimaçait un rictus de triomphe en trottant au bas des marches, en sens inverse, les bras ballants le long des flancs mais déjà quasiment de profil. Malgré son infériorité crève-les-yeux, l’intrus au pas de charge vers les sommets du vertige comptait sur l’orgueil du grand blond, une jeune recrue, pour en venir à bout. Beaucoup moins grand que le blond du bâtiment officiel, l’intrus devait jeter ses jambes loin devant lui afin de gravir l’escalier à la vitesse désirée. Dans l’accélération, l’intrus se courba légèrement et quand le grand blond se planta devant lui pour lui faire une clé de bras et aller le calmer dans les bureaux, l’intrus avait le nez à hauteur de sa rotule, et plongea encore, tête à hauteur de tibia, crochetant la cheville du grand blond de la main droite, tandis que la paume de la main gauche s’écrasait contre le genou. Le grand blond partit en arrière et tomba lourdement le dos sur l’arête de quatre ou cinq marches, les jambes perpendiculaires à l’escalier, secoué d’un soubresaut à l’impact. Le grand blond ne bougeait plus et sa peau avait viré au gris sale, mais l’intrus ne voyait rien. Il rua deux fois de suite dans les testicules du grand corps inerte.

POUSSIÈRE DES JOURS

L’intrus avait étudié le grand blond autrefois, passé récent qui se fondait dans l’interminable poussière des jours, égrenés maussades et conclus dans l’alcool. Le grand blond était encore dépourvu de la bonhomie glaciale de ses collègues grisonnants qui ne croyaient plus qu’aux coups bas. Et l’intrus n’avait forcé la chance que parce qu’il avait repéré le grand blond. N’importe lequel des vétérans l’aurait mis en fuite. Une conclusion à laquelle parvint seul le directeur du centre, qui n’était pas compétent en matière de sécurité, et n’en fit part qu’à lui-même, beaucoup plus tard. Le directeur du centre, intérieurement, s’était déjà inquiété des postures avantageuses du grand blond. La sentinelle doit être à l’écoute du dehors, n’obéissant qu’aux impératifs de la sauvegarde du dedans sous tous ses aspects. Sa première tâche est de repousser toute idée d’invulnérabilité. Si les vieux blanchis sous le harnais s’encroûtaient parfois dans la routine, la moindre alerte les mettait sur le pied de guerre, sans tendresse pour eux-mêmes. Ils avaient avalé trop de couleuvres pour se croire hors d’atteinte. Ils auraient sorti une arme, pour calmer l’intrus, avant de refroidir son ardeur guerrière à coups de crosse. Quand on peut écraser un moustique au mortier, pourquoi risquer la piqûre ? Les explications diplomatiques avaient lieu plus tard, quand les plaies avaient déjà commencé à se refermer. Non, entre le grand blond et l’efficacité, avait remarqué le directeur du centre, se dressait la Grande Muraille, de ce que les Français appelaient, dans leur suivisme du vocabulaire américain, son « ego ». Et l’intrus n’en avait fait qu’une bouchée. Mais l’opinion du directeur du centre n’importait en réalité qu’à sa femme, la sécurité était assurée par l’ambassade, il était à peine consulté.
Alors l’intrus avait continué sa progression dans le centre après avoir dépouillé le grand blond de son arme de service.

TROUBLE IMPOSTEUR

À gauche, la salle de réception, les lustres et les moulures, les panneaux de bois peint, les miroirs. Mais aussi une échappée, par l’escalier de service, vers les bureaux administratifs. Fin octobre d’une année désastreuse, la salle était vide, pas une seule croûte « culturelle » par un artiste régional accrochée au mur, les premières réceptions n’avaient lieu que d’ici un mois. L’affolement provoqué instantanément par l’intrus s’éteignit dans son dos dès qu’il entra dans la salle, plongée dans la pénombre, où se dissipait le vacarme. Le branle-bas se poursuivait dans les entrailles du centre, mais l’intrus n’en avait cure. Sous ces hauts plafonds, dans les mille feux de verre des soirs de fête, l’intrus se souvenait de cigarettes offertes tout à trac, un soir de janvier — flux du trouble imposteur de l’alcool.
Folklorique, ce déluge blanc glacé, brûlure, raz-de-marée droit aux nerfs. Sous les accords plaintifs de l’orchestre gitan, le directeur du centre valsait au bras des élégances.
Puis la dilution générale des frontières, quelle erreur.
Aveuglante. Et l’intrus s’y était empêtré, tournant autour de la violence comme un insecte dans la lumière.
Gauche toute, l’intrus s’enfonça vers les cuisines, vers le ventre de l’autre monde.
Rangées d’armoires frigorifiques, chariots, plats chauffants, un ou deux fourneaux dignes de ce nom. Demi-jour. L’intrus déboucha sur l’escalier de service. Il sortit l’arme récupérée sur le grand blond. Contre toute attente, il ne grimpa pas dans les étages, mais redescendit vers la cour du centre. Et tout en trottant au bas des marches, il tentait de se figurer comment fonctionnait l’automatique. Coup de chance, c’était un vieux modèle, une sorte de 7, 65 à l’ancienne, venu du froid. L’intrus réussit à faire monter une balle dans le canon.

(À SUIVRE)

dimanche 5 octobre 2008

22 Vl'à le Saint Père






LE VATICAN SERA-T-IL LE 187E MEMBRE D'INTERPOL ? L'ÉTAT PONTIFICAL VIENT EN EFFET DE POSTULER POUR INTÉGRER L'ORGANISATION INTERNATIONALE DE POLICE CRIMINELLE.
 
Le Journal du dimanche,  5 octobre 2008


Maudit… est disponible au:

http://www.trois-souhaits.com/?article55


samedi 4 octobre 2008

John Le Carré dixit II



« Je sais ce que c’est qu’un interrogatoire, dit John Le Carré, faisant allusion à son service comme espion britannique dans les années 1950. J’ai moi-même fait des interrogatoires et je peux vous dire ceci : En arrachant des renseignements sous la torture, on se trompe soi-même. On obtient des informations fausses. On obtient les noms de personnes censées être coupables et qui ne le sont pas. On part dans une chasse aux chimères, et on manque ce qui est offert sur un plateau, la possibilité de se lier avec quelqu’un et de lui parler raisonnablement. »

David Cornwell, alias John Le Carré,
International Herald Tribune, vendredi 3 octobre 2008.

jeudi 2 octobre 2008

Les saisons chiennes

(Édouard Limonov, Moscou, 2008, photo © Anton Koslov)




L'Idiot

(Édouard Limonov, Mon héros Négatif, poésies, 1976-1982, New-York Paris Glagol, Moscou 1995)

(TRADUIT DU RUSSE PAR TM)


Te voici, à nouveau, en novembre, solitaire
Saison de la pluie, du froid, de la boue
Comme des damnées, les feuilles gisant partout
Et les vents exécrables sifflant sur la terre

Ainsi simple et seul on se drapera
Habitant New York — fumées grises du matin
Matinées de ciné à deux sous on se tapera
S'enticher d'une étoile du porno peut-être bien
Rêver d'une craquette au souffle incendiaire
Tendre oiselet au nid, étroite et sommaire

Et sans une thune, encore et encore,
Haïr les riches, et vouer aux gémonies
Comme le Grec éclairé insensible à l'aurore
Toi l'infâme, le vendu, l'ennemi

La casquette baissée plus bas sur les yeux
La rancune et les larmes loin sous le rideau
Qu'ils sachent seulement que s'avance parmi eux,
Un crasseux passant interlope. Un idiot.




Идиот

Эдуард Лимонов

( В сборнике стихов Мой отрицательный герой)

Опят ты будещь одинокым в ноябре
Когда дождик, холод, слякоть на дворе
Листья всюду как проклятые лежат
Отвратительные ветры дебрезжат

Да ты будещь одинокым и простым
В Ню-Иорк сити жить – где утром серый дым
По утрам в кино дешевое ходить
В порно-звезд влюбоваться может быть
И мечтать об огнедышащей пизде
Нежной маленкой как птичка на гнезде

Да без денег да пять опят опят
Ненавидеть, богачей и проклинать
И не чувстовать светло как ясный грек
Ты позорный и продажный человек

Надо б кепочку поглубже на глаза
Чоб не видели там злоба иль слеза
Чтобы только и знали – вот идёт
Препротивнейший прохожий. Идиот