
DE LA TÊTE DU RHINOCÉROS AU VENTRE DE LA HYÈNE
Par Gary Brecher.
Traduit de l'anglais par TM
Original au :
http:// exiledonline.com/from-the-rinos-head-to-the-hyenas-belly/#more-1561
LE FEU VERT DE DICK CHENEY
Il y a un an ou deux, j’ai dit que les troupes éthiopiennes occupaient Mogadiscio et que c’était pour nous un laboratoire idéal. On allait enfin savoir si quelqu’un pouvait pacifier ce trou.
Eh bien, on a la réponse, parce que l’armée éthiopienne vient d’annoncer qu’elle quittait les lieux dès qu’elle pourrait signer un accord bidon avec la faction Somalie la plus proche. Ça y est, ils en ont marre.
Et je ne leur jette pas la pierre : deux ans en Somalie, c’est comme deux ans dans le chenil de Michael Vick. Non, pire encore, si les années canines représentent sept fois les années humaines, les années somalies se comptent infini plus un, en années humaines. La devise du bureau du tourisme somali devrait être : « Il est jamais trop tard pour foutre le camp ». Je ne reproche pas à Bill Clinton de s’être débiné après cette histoire de chute du Faucon Noir : je lui reproche de pas l’avoir fait le jour où il a prêté serment. Enseigner aux Somalis un mode de vie casanier et pacifique est à peu près aussi raisonnable que de prétendre changer les chiens de Michael Vick en Quakers.
On se demande comment les Éthiopiens ont hérité du boulot perdu d’avance — non tout simplement ridicule — d’essayer de civiliser les Somalis. La réponse la plus courte, et la plupart des gens veulent la version 30 secondes, c’est que les Éthiopiens, n’ont jamais perdu une occasion de rafler du territoire, et que Cheney leur a donné le feu vert, parce que la Somalie était aux mains des « Islamistes ».
LIBÉRAL
Si vous pouviez arrêter de vous tortiller une seconde, je vous donnerais une réponse plus franche Tout d’abord, dire que Mog est tombé aux mains des Islamistes revient à dire que Barstow est aux mains des baptistes : ça a toujours été le cas. Les Somalis adhèrent tout naturellement à toutes ces salades islamiques. Parce que comparé à l’idéologie Somalie de base : « Chacun pour soi, et les perdants sont bouffés par les autres » la loi islamique, c’est du libéralisme ronronnant. C’est croquignolet d’imaginer les Somalis en train de supplier les mollahs : « Pitié, instituez la Chariah ! On est prêt à devenir baba cool ! Le machisme Somali, c’est trop dur ! ». Vous voyez quand l’Islam s’est propagé du Maroc à Djakarta, il a déferlé sur toutes sortes de tribus. Pour certaines d’entre elles, du type citadin ramolli, la Chariah, c’était un truc effrayant et coriace. Mais pour les Somalis, qui avaient l’habitude de se battre toute la journée pour une poignée de chèvres faméliques, pour recommencer le lendemain à cause des mêmes chèvres pouilleuses, la Chariah c’était le Paradis.
« Quoi ? Vous voulez dire que la Chariah interdit de voler ? Je vais peut-être pouvoir dormir les deux yeux fermés pour la première fois de ma vie ? Allez-y ! »
D’après tous les témoignages, Mogadiscio était presque paisible quand les Islamistes étaient aux commandes. Un peu comme les premiers temps des Talibans à Kaboul quand personne n’en avait rien à secouer que les Talibans soient « démocratiques » du moment qu’on risquait moins la balle perdue au carrefour. Je vous garantis que si vous viviez à Mog ou à Kaboul, vous n’en auriez vous non plus rien à battre. Pas après avoir à esquiver les luttes intestines entre seigneurs de la guerre à chaque fois que vous allez chercher de l’eau au puits local. Ça épuise vite fait, ce genre de vie — éviter les tireurs d’élite à chaque fois qu’on traverse la rue. Au bout de quelques années on trépigne d’impatience à l’idée d’un brin de fanatisme Islamique, où personne n’est autorisé à quoi que ce soit, faire du bruit, fredonner un air, ou avoir un cerf-volant. C’est « Ferme-là et reste assis » à tout le quartier, y compris les seigneurs de la guerre , et les cadavériques mâcheurs de khât qui sillonnent les rues en 4x4 et flinguent des mômes parce qu’ils sont trop défoncés.
Du coup, tout le monde était peinard à Mog, en train de se la couler douce avec la Chariah, à l’abri des balles perdues pour la première fois depuis le début des temps. Bon, on pouvait pas tolérer ça, alors l’armée éthiopienne est descendue des ses bases en altitude et a traversé le désert jusqu’à Mog. On dirait que la balade leur a pas plu, malgré tout. Leur occupation de Mog ne s’est pas mieux passée que les autres. Pas seulement comme essayer de rassembler un troupeau de chats sauvages, mais plutôt comme essayer de rassembler un troupeau de chats sauvages enragés. Quelques centaines de soldats éthiopiens se sont faits descendre, ils ont retourné le feu et tué quelques milliers de Somalis, déclenchant toutes sortes de vendettas démentes, sont restés à transpirer pendant un moment avant de se dire « Laisse tomber » et se sont faits la malle comme les Rangers/Delta Force, il y a quinze ans.
LES VRAIS SURVIVALISTES
Ce qui répond à la question que je me posais ici il y a quelques années, est-ce qu’une armée africaine s’en sortirait mieux à Mog que nous ? Et, je m’en doutais, la réponse est « Nan ». C’est parce que ce que nous considérons être un sanglant merdier de cauchemar est normal pour la plupart des Somalis. Pas tous — ils avaient la réputation d’être les meilleurs travailleurs de la Corne de l’Afrique, croyez-le ou non, sous les régimes coloniaux. Ils sont loin d’être idiots. Mais ce sont avant tout des nomades, et les nomades n’ont pas vraiment la foi du charbonnier dans l’idée d’un gouvernement central qui protège tout le monde. Ils se protègent eux-mêmes. Les Somalis, en fait, vivent de la manière dont les bargeots survivalistes de l’Idaho croient vivre : par eux-mêmes, en protégeant leur famille. Les allumés de l’Idaho le font tout de travers, ce que pourrait leur apprendre n’importe quel Somali ou Bédouin : ça ne rime à rien de rester dans sa baraque en rondins avec des détecteurs de mouvements à démonter ses flingues toute la journée, comme une cible immobile. Il faut se déplacer avec son troupeau de chèvres. On se déplace, on reste sur ses gardes et on n’a confiance en personne en dehors du clan. Si on veut vraiment partir par là, on peut pas se permettre de s’embarquer dans la galère tout seul avec sa famille. Trop facile à assiéger et liquider. Il faut un clan. Alors les Somalis sont organisés en clans pour la défense mutuelle, qui s’entredéchirent dans des razzias perpétuelles. Ils le faisaient à dos de chameau avant de faire connaissance avec la camionnette Toyota, leur véhicule idéal, et ils ont jamais regretté. Il suffit de monter une mitrailleuse lourde soviet ou un canon AA sur ce véhicule et c’est parti jusqu’au bout du rêve.
RETOUR AUX RACINES
En même temps, il existait quelques Somalis en costume cravate, qui tentaient de vivre à l’occidentale à Mog. Mais le désert a emporté la partie. La tradition a raflé la mise. Les Somalis ont plébiscité la vie Far West, : hacher menu la populace en 4x4, plutôt que de remuer de la paperasse. Pas terrible quand on est, disons, une femme avec trois gosses, mais SUPER, quand on est un môme de treize ans défoncé au khât, qui brûle d’appuyer sur la gâchette.
Donc, le chaos, la famine, etc, sur lesquelles les bonnes âmes pleurnichent n’est que la version Somali de la révolution conservatrice reaganienne : retour aux racines. Vivez comme vos ancêtres ! Avec des Toyotas à la place des chameaux. Ça va plus vite, ça pue moins, ça mord pas. Je m’en contenterais.
Et quand on vit comme ça, la guerre n’est qu’une réalité quotidienne, comme le lever du soleil. Lève-toi et flingue, lève-toi et plante, donne-moi tes chèvres ou donne-moi la mort.
N’ayez pas l’air si choqué, non plus. Vous avez déjà lu l'Iliade ? Alors vous connaissez la chanson. C'est ça qu'enseignent les profs, même s'ils l'accepteront jamais: des razzias sur le bétail, les esclaves, des razzias pour le plaisir de tuer.
Bien sûr, il faut être deux pour piquer une valse, les fois où les clans cessent de s'entretuer et contemplent l'horizon, à la recherche de cibles plus juteuses qu'ils pourraient rafler ensemble. C'est comme ça que les Mongols sont devenus une marée rouge. Ils ont cessé de se voler des troupeaux de yaks et se sont aperçus qu'il y avait un butin plus riche en Chine et en Asie Centrale.
FERMIERS ET PILLARDS
C'est là que les Éthiopiens interviennent. Lorsque que les Somalis ont pénétré à l'intérieur des terres ils se sont heurtés à l'empire éthiopien qui s'étendait vers l'Est, poussant vers le désert d'Ogaden et l'Est. Les Somalis étaient des pillards par nature ; les Amhara, la tribu dominante en Éthiopie, étaient des fermiers, avides de terres comme tous les fermiers, c'était donc des envahisseurs-nés. Lorsque deux tribus de ce genre se côtoient sur la carte, la guerre devient la norme.
Les Amhara étaient des montagnards au départ, descendus de là où il fait froid sous l'Équateur et où même les babouins ont de longs poils. Mais ils envoyaient des colons dans les terres brîlantes et sèches de Somalie depuis des générations. Ceux-ci se sont retrouvés au milieu d'une guerre de territoire classique en Afrique dans le désert D'Ogaden en 1976-1978, lorsque l'armée Somalie a marché jusque sur la capitale d'Éthiopie: Addis-Abeba. C'était un de ces guerres conventionnelles sensass de la Corne de l'Afrique que personne n'a eu le bon sens de filmer, bon sang, alors nous ne verrons jamais rien d'intéressant là-dessus. Ça devait être vriment pas mal, quand même, parce les Somalis étaient spécialistes des attaques blindées dans le désert. Ils avaient une grosse armée blindée bien entretenue de tanks russes, des T-34 (LE tank du vingtième siècle) et de T-54/5, anciens mais solides. Si l'on considère que la population d'Éthiopie est environ six fois plus importante que celle de la Somalie, il est remarquable que les colonnes de chars Somalis aient réussi à pousser aussi loin en territoire ennemi. Mais ils avaient un avantage de taille : chaque Somali est un tueur-né. Ils ne connaissent que ça.
Ils avaient aussi l'avantage de combattre un pays au bord de la dissolution. L'Éthiopie n'a jamais été l'endroit le mieux organisé de la planète. Le pays est célèbre pour des tas de trucs bizarres, les puces les plus agressives du monde et la plus ancienne et délirante version du christianisme, mais il n'a jamais été comparé aux horaires des chemins de fer allemands pour la précision. L'Éthiopie était un de ces endroits où la seule administration qui fonctionne était l'armée. En 1974 quelques officiers communistes ont déclaré que l'Éthiopie n'était qu'une ruine branlante, injuste et féodale. Ce qui était absolument vrai. Malheureusement — vous vous en doutez déjà — ce qu'ils avaient en tête était encore pire. Un grand nombre de ces officiers avaient étudié à Moscou, ils étaient sous l'impression que les Russes étaient communistes, alors comme de bons petits étudiants retour de séjour linguistique ils voulu faire à la maison ce qu'ils avaient appris ailleurs. C'est drôle quand on sait comme maintenant qu'il n'y avait plus de communistes en Russie à cette époque là. Les Russes devaient avoir envie de rentrer sous terre en entendant leurs amis abyssiniens chanter la gloire du communisme. Je parie qu'ils avaient envie de gueuler: «Mec ! C'est mon boulot de te raconter ces conneries. T'es pas censé y croire !»
Pour être juste, pour peu qu'il ait un peu de fierté, l'officier éthiopien avait des raisons de s'énerver. La moitié de la population étaient constituées de métayers, travaillant pour un seigneur Amhara pour une portion misérable de sa récolte. La population explosait et la terre s'érodait. Plus de gens, moins de terres, et avec aux commandes une bande de nobliaux cinglés, de dames de la haute et de prêtres. Comme l'Angleterre médiévale, plus une explosion démographique, et un corps d'officiers furieux.
REDISTRIBUTION DES TERRES
Ce qui fait qu'au départ de la révolution éthiopienne, on avait un bordel d'une beauté incroyable. Regardez une carte de l'Éthiopie et vous verrez que c'est comme le profil d'un rhinocéros (en admettant que l'animal regarde vers l'est en se disant, «Comme je voudrais pouvoir nager jusqu'à Diego Garcia, en tapant les poulpes de quelques bières pour foutre le camp de ce ghetto…»)
La corne s'allonge jusqu'au désert Somali. Parlons en termes ethniques : Les Amhara la tribu dominante chrétienne, ne contrôle que les plateaux, là se trouverait l'oreille du rhinocéros.. Le sommet du crâne est un territoire en dissidence : l'Érythrée et le Tigre. Plus à l'est sur la côte on trouve les Afar, peut-être le peuple le plus effrayant de toutes les tribus de la Corne. Les Éthiopiens préfèrent rester le plus loin possible. Bref, pour avancer avec cette histoire de rhinocéros que je regrette déjà d'avoir entamé, la corne est entièrement Somalie, et plus bas le long de la mâchoire, on tombe sur les Bantous, un peuple du centre de l'Afrique qui parle Omoro.
OK ? Marre du rhinocéros ? Moi aussi. Alors en 1974, au milieu de ce château de cartes ou peut-être d'ossements maintenus d'une pièce par de la colle à bois — non, je recommence pas avec le crâne de rhino, bon Dieu — dans ce bordel donc, apparaît le Derg, un complot secret comprenant 120 officiers éthiopiens communistes, pour la plupart Tigrans ou Amhara, déterminés à foutre la merde dans la seule partie relativement stable du pays, les hauts plateaux , en écrasant l'aristocratie, en libérant les serfs et en redistribuant les terres. Surprise, surprise, ça s'est détérioré très vite.
Demain, je vais continuer ctte histoire et parler d'un livre racontant ce qui s'est passé, vu par un gamin qui a vécu cette époque — et décroché une décoration — et appartenu a des factions rebelles diverses, une Somalie, et l'autre Communiste/Amhara. C'est une des meilleures histoires que je connaisse et une des meilleures façons de comprendre ce que c'est de grandir dans un endroit plus éloigné de là où vous vivez que Pluton.
The War Nerd (Le fou de guerre) connait par cœur toutes les guerres depuis celle du feu, il est obèse, accro au coca light et vit à Fresno, USA.
Original au :
http:// exiledonline.com/from-the-rinos-head-to-the-hyenas-belly/#more-1561
LE FEU VERT DE DICK CHENEY
Il y a un an ou deux, j’ai dit que les troupes éthiopiennes occupaient Mogadiscio et que c’était pour nous un laboratoire idéal. On allait enfin savoir si quelqu’un pouvait pacifier ce trou.
Eh bien, on a la réponse, parce que l’armée éthiopienne vient d’annoncer qu’elle quittait les lieux dès qu’elle pourrait signer un accord bidon avec la faction Somalie la plus proche. Ça y est, ils en ont marre.
Et je ne leur jette pas la pierre : deux ans en Somalie, c’est comme deux ans dans le chenil de Michael Vick. Non, pire encore, si les années canines représentent sept fois les années humaines, les années somalies se comptent infini plus un, en années humaines. La devise du bureau du tourisme somali devrait être : « Il est jamais trop tard pour foutre le camp ». Je ne reproche pas à Bill Clinton de s’être débiné après cette histoire de chute du Faucon Noir : je lui reproche de pas l’avoir fait le jour où il a prêté serment. Enseigner aux Somalis un mode de vie casanier et pacifique est à peu près aussi raisonnable que de prétendre changer les chiens de Michael Vick en Quakers.
On se demande comment les Éthiopiens ont hérité du boulot perdu d’avance — non tout simplement ridicule — d’essayer de civiliser les Somalis. La réponse la plus courte, et la plupart des gens veulent la version 30 secondes, c’est que les Éthiopiens, n’ont jamais perdu une occasion de rafler du territoire, et que Cheney leur a donné le feu vert, parce que la Somalie était aux mains des « Islamistes ».
LIBÉRAL
Si vous pouviez arrêter de vous tortiller une seconde, je vous donnerais une réponse plus franche Tout d’abord, dire que Mog est tombé aux mains des Islamistes revient à dire que Barstow est aux mains des baptistes : ça a toujours été le cas. Les Somalis adhèrent tout naturellement à toutes ces salades islamiques. Parce que comparé à l’idéologie Somalie de base : « Chacun pour soi, et les perdants sont bouffés par les autres » la loi islamique, c’est du libéralisme ronronnant. C’est croquignolet d’imaginer les Somalis en train de supplier les mollahs : « Pitié, instituez la Chariah ! On est prêt à devenir baba cool ! Le machisme Somali, c’est trop dur ! ». Vous voyez quand l’Islam s’est propagé du Maroc à Djakarta, il a déferlé sur toutes sortes de tribus. Pour certaines d’entre elles, du type citadin ramolli, la Chariah, c’était un truc effrayant et coriace. Mais pour les Somalis, qui avaient l’habitude de se battre toute la journée pour une poignée de chèvres faméliques, pour recommencer le lendemain à cause des mêmes chèvres pouilleuses, la Chariah c’était le Paradis.
« Quoi ? Vous voulez dire que la Chariah interdit de voler ? Je vais peut-être pouvoir dormir les deux yeux fermés pour la première fois de ma vie ? Allez-y ! »
D’après tous les témoignages, Mogadiscio était presque paisible quand les Islamistes étaient aux commandes. Un peu comme les premiers temps des Talibans à Kaboul quand personne n’en avait rien à secouer que les Talibans soient « démocratiques » du moment qu’on risquait moins la balle perdue au carrefour. Je vous garantis que si vous viviez à Mog ou à Kaboul, vous n’en auriez vous non plus rien à battre. Pas après avoir à esquiver les luttes intestines entre seigneurs de la guerre à chaque fois que vous allez chercher de l’eau au puits local. Ça épuise vite fait, ce genre de vie — éviter les tireurs d’élite à chaque fois qu’on traverse la rue. Au bout de quelques années on trépigne d’impatience à l’idée d’un brin de fanatisme Islamique, où personne n’est autorisé à quoi que ce soit, faire du bruit, fredonner un air, ou avoir un cerf-volant. C’est « Ferme-là et reste assis » à tout le quartier, y compris les seigneurs de la guerre , et les cadavériques mâcheurs de khât qui sillonnent les rues en 4x4 et flinguent des mômes parce qu’ils sont trop défoncés.
Du coup, tout le monde était peinard à Mog, en train de se la couler douce avec la Chariah, à l’abri des balles perdues pour la première fois depuis le début des temps. Bon, on pouvait pas tolérer ça, alors l’armée éthiopienne est descendue des ses bases en altitude et a traversé le désert jusqu’à Mog. On dirait que la balade leur a pas plu, malgré tout. Leur occupation de Mog ne s’est pas mieux passée que les autres. Pas seulement comme essayer de rassembler un troupeau de chats sauvages, mais plutôt comme essayer de rassembler un troupeau de chats sauvages enragés. Quelques centaines de soldats éthiopiens se sont faits descendre, ils ont retourné le feu et tué quelques milliers de Somalis, déclenchant toutes sortes de vendettas démentes, sont restés à transpirer pendant un moment avant de se dire « Laisse tomber » et se sont faits la malle comme les Rangers/Delta Force, il y a quinze ans.
LES VRAIS SURVIVALISTES
Ce qui répond à la question que je me posais ici il y a quelques années, est-ce qu’une armée africaine s’en sortirait mieux à Mog que nous ? Et, je m’en doutais, la réponse est « Nan ». C’est parce que ce que nous considérons être un sanglant merdier de cauchemar est normal pour la plupart des Somalis. Pas tous — ils avaient la réputation d’être les meilleurs travailleurs de la Corne de l’Afrique, croyez-le ou non, sous les régimes coloniaux. Ils sont loin d’être idiots. Mais ce sont avant tout des nomades, et les nomades n’ont pas vraiment la foi du charbonnier dans l’idée d’un gouvernement central qui protège tout le monde. Ils se protègent eux-mêmes. Les Somalis, en fait, vivent de la manière dont les bargeots survivalistes de l’Idaho croient vivre : par eux-mêmes, en protégeant leur famille. Les allumés de l’Idaho le font tout de travers, ce que pourrait leur apprendre n’importe quel Somali ou Bédouin : ça ne rime à rien de rester dans sa baraque en rondins avec des détecteurs de mouvements à démonter ses flingues toute la journée, comme une cible immobile. Il faut se déplacer avec son troupeau de chèvres. On se déplace, on reste sur ses gardes et on n’a confiance en personne en dehors du clan. Si on veut vraiment partir par là, on peut pas se permettre de s’embarquer dans la galère tout seul avec sa famille. Trop facile à assiéger et liquider. Il faut un clan. Alors les Somalis sont organisés en clans pour la défense mutuelle, qui s’entredéchirent dans des razzias perpétuelles. Ils le faisaient à dos de chameau avant de faire connaissance avec la camionnette Toyota, leur véhicule idéal, et ils ont jamais regretté. Il suffit de monter une mitrailleuse lourde soviet ou un canon AA sur ce véhicule et c’est parti jusqu’au bout du rêve.
RETOUR AUX RACINES
En même temps, il existait quelques Somalis en costume cravate, qui tentaient de vivre à l’occidentale à Mog. Mais le désert a emporté la partie. La tradition a raflé la mise. Les Somalis ont plébiscité la vie Far West, : hacher menu la populace en 4x4, plutôt que de remuer de la paperasse. Pas terrible quand on est, disons, une femme avec trois gosses, mais SUPER, quand on est un môme de treize ans défoncé au khât, qui brûle d’appuyer sur la gâchette.
Donc, le chaos, la famine, etc, sur lesquelles les bonnes âmes pleurnichent n’est que la version Somali de la révolution conservatrice reaganienne : retour aux racines. Vivez comme vos ancêtres ! Avec des Toyotas à la place des chameaux. Ça va plus vite, ça pue moins, ça mord pas. Je m’en contenterais.
Et quand on vit comme ça, la guerre n’est qu’une réalité quotidienne, comme le lever du soleil. Lève-toi et flingue, lève-toi et plante, donne-moi tes chèvres ou donne-moi la mort.
N’ayez pas l’air si choqué, non plus. Vous avez déjà lu l'Iliade ? Alors vous connaissez la chanson. C'est ça qu'enseignent les profs, même s'ils l'accepteront jamais: des razzias sur le bétail, les esclaves, des razzias pour le plaisir de tuer.
Bien sûr, il faut être deux pour piquer une valse, les fois où les clans cessent de s'entretuer et contemplent l'horizon, à la recherche de cibles plus juteuses qu'ils pourraient rafler ensemble. C'est comme ça que les Mongols sont devenus une marée rouge. Ils ont cessé de se voler des troupeaux de yaks et se sont aperçus qu'il y avait un butin plus riche en Chine et en Asie Centrale.
FERMIERS ET PILLARDS
C'est là que les Éthiopiens interviennent. Lorsque que les Somalis ont pénétré à l'intérieur des terres ils se sont heurtés à l'empire éthiopien qui s'étendait vers l'Est, poussant vers le désert d'Ogaden et l'Est. Les Somalis étaient des pillards par nature ; les Amhara, la tribu dominante en Éthiopie, étaient des fermiers, avides de terres comme tous les fermiers, c'était donc des envahisseurs-nés. Lorsque deux tribus de ce genre se côtoient sur la carte, la guerre devient la norme.
Les Amhara étaient des montagnards au départ, descendus de là où il fait froid sous l'Équateur et où même les babouins ont de longs poils. Mais ils envoyaient des colons dans les terres brîlantes et sèches de Somalie depuis des générations. Ceux-ci se sont retrouvés au milieu d'une guerre de territoire classique en Afrique dans le désert D'Ogaden en 1976-1978, lorsque l'armée Somalie a marché jusque sur la capitale d'Éthiopie: Addis-Abeba. C'était un de ces guerres conventionnelles sensass de la Corne de l'Afrique que personne n'a eu le bon sens de filmer, bon sang, alors nous ne verrons jamais rien d'intéressant là-dessus. Ça devait être vriment pas mal, quand même, parce les Somalis étaient spécialistes des attaques blindées dans le désert. Ils avaient une grosse armée blindée bien entretenue de tanks russes, des T-34 (LE tank du vingtième siècle) et de T-54/5, anciens mais solides. Si l'on considère que la population d'Éthiopie est environ six fois plus importante que celle de la Somalie, il est remarquable que les colonnes de chars Somalis aient réussi à pousser aussi loin en territoire ennemi. Mais ils avaient un avantage de taille : chaque Somali est un tueur-né. Ils ne connaissent que ça.
Ils avaient aussi l'avantage de combattre un pays au bord de la dissolution. L'Éthiopie n'a jamais été l'endroit le mieux organisé de la planète. Le pays est célèbre pour des tas de trucs bizarres, les puces les plus agressives du monde et la plus ancienne et délirante version du christianisme, mais il n'a jamais été comparé aux horaires des chemins de fer allemands pour la précision. L'Éthiopie était un de ces endroits où la seule administration qui fonctionne était l'armée. En 1974 quelques officiers communistes ont déclaré que l'Éthiopie n'était qu'une ruine branlante, injuste et féodale. Ce qui était absolument vrai. Malheureusement — vous vous en doutez déjà — ce qu'ils avaient en tête était encore pire. Un grand nombre de ces officiers avaient étudié à Moscou, ils étaient sous l'impression que les Russes étaient communistes, alors comme de bons petits étudiants retour de séjour linguistique ils voulu faire à la maison ce qu'ils avaient appris ailleurs. C'est drôle quand on sait comme maintenant qu'il n'y avait plus de communistes en Russie à cette époque là. Les Russes devaient avoir envie de rentrer sous terre en entendant leurs amis abyssiniens chanter la gloire du communisme. Je parie qu'ils avaient envie de gueuler: «Mec ! C'est mon boulot de te raconter ces conneries. T'es pas censé y croire !»
Pour être juste, pour peu qu'il ait un peu de fierté, l'officier éthiopien avait des raisons de s'énerver. La moitié de la population étaient constituées de métayers, travaillant pour un seigneur Amhara pour une portion misérable de sa récolte. La population explosait et la terre s'érodait. Plus de gens, moins de terres, et avec aux commandes une bande de nobliaux cinglés, de dames de la haute et de prêtres. Comme l'Angleterre médiévale, plus une explosion démographique, et un corps d'officiers furieux.
REDISTRIBUTION DES TERRES
Ce qui fait qu'au départ de la révolution éthiopienne, on avait un bordel d'une beauté incroyable. Regardez une carte de l'Éthiopie et vous verrez que c'est comme le profil d'un rhinocéros (en admettant que l'animal regarde vers l'est en se disant, «Comme je voudrais pouvoir nager jusqu'à Diego Garcia, en tapant les poulpes de quelques bières pour foutre le camp de ce ghetto…»)
La corne s'allonge jusqu'au désert Somali. Parlons en termes ethniques : Les Amhara la tribu dominante chrétienne, ne contrôle que les plateaux, là se trouverait l'oreille du rhinocéros.. Le sommet du crâne est un territoire en dissidence : l'Érythrée et le Tigre. Plus à l'est sur la côte on trouve les Afar, peut-être le peuple le plus effrayant de toutes les tribus de la Corne. Les Éthiopiens préfèrent rester le plus loin possible. Bref, pour avancer avec cette histoire de rhinocéros que je regrette déjà d'avoir entamé, la corne est entièrement Somalie, et plus bas le long de la mâchoire, on tombe sur les Bantous, un peuple du centre de l'Afrique qui parle Omoro.
OK ? Marre du rhinocéros ? Moi aussi. Alors en 1974, au milieu de ce château de cartes ou peut-être d'ossements maintenus d'une pièce par de la colle à bois — non, je recommence pas avec le crâne de rhino, bon Dieu — dans ce bordel donc, apparaît le Derg, un complot secret comprenant 120 officiers éthiopiens communistes, pour la plupart Tigrans ou Amhara, déterminés à foutre la merde dans la seule partie relativement stable du pays, les hauts plateaux , en écrasant l'aristocratie, en libérant les serfs et en redistribuant les terres. Surprise, surprise, ça s'est détérioré très vite.
Demain, je vais continuer ctte histoire et parler d'un livre racontant ce qui s'est passé, vu par un gamin qui a vécu cette époque — et décroché une décoration — et appartenu a des factions rebelles diverses, une Somalie, et l'autre Communiste/Amhara. C'est une des meilleures histoires que je connaisse et une des meilleures façons de comprendre ce que c'est de grandir dans un endroit plus éloigné de là où vous vivez que Pluton.
The War Nerd (Le fou de guerre) connait par cœur toutes les guerres depuis celle du feu, il est obèse, accro au coca light et vit à Fresno, USA.










